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La mobilisation des footballeurs européens

Publicité Tunmer, Tous les Sports, 6 janvier 1906
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Le football association a sans doute été le sport le plus pratiqué par les combattants de la Grande Guerre, notamment sur les fronts français et italien. La simplicité des règles, le faible coût de sa pratique, l’intérêt inégal mais progressif du commandement pour ce qui apparaissait comme un divertissement à même de rétablir le moral et la discipline des troupes, expliquent la place du ballon rond dans la guerre. Toutefois, on ne peut envisager cette histoire sportive de la guerre sans prendre en compte sa diffusion dans l’Europe de 1914 et les modalités de la mobilisation des footballeurs en août 1914.

Le football association, combien de divisions ?

En 1913, la Football Association (FA) de Londres fête son jubilé. Cinquante ans après la codification de ses premières lois, le sport des élèves des public schools et de Cambridge est devenu en Angleterre et en Ecosse le people’s game, le jeu des classes populaires. La FA compte alors 300 000 licenciés et la finale de sa coupe est suivie par plus de 110 000 spectateurs dans le stade de Crystal Palace. Alors que l’adoption du professionnalisme dès 1885, la création de la Football League trois ans plus tard et les premiers débordements de supporters avaient suscité la réprobation d’une partie des classes dominantes, the association football incarne malgré tout la respectabilité acquise par la classe ouvrière, désormais pleinement intégrée dans la société britannique. En avril 1914, en assistant pour la première fois à la finale de la Football Association Challenge Cup, le roi George V rend hommage à la working class et à sa culture.

Pour les footballeurs continentaux, le stade de Crystal Palace devient le lieu d’un pèlerinage annuel où ils formulent le vœu, à l’instar du jeune Henri Delaunay, arbitre et dirigeant de la Fédération gymnastique et sportive des patronages de France, que le football puisse gagner pareille popularité et reconnaissance de l’autre côté du Channel. C'est en bonne voie. Si le Deutscher Fussball Bund (DFB) est encore accusé par les représentants du Turnen, la gymnastique nationale allemande, de diffuser pratique étrangère à la culture germanique, il peut se vanter de ses 200 000 membres et de l’appui du prince héritier Frédéric-Guillaume, en l’honneur duquel est disputée depuis 1908 une Kronprinzpokal. En France, l’assoce, comme on l’appelle familièrement quand le terme football est souvent réservé au rugby, reste écartelé entre plusieurs fédérations qui tentent de coordonner leur action au sein d’un Comité français interfédéral. Si le nombre de pratiquants encartés ne peut être comptabilisé avec précision, il peut être évalué aux environs de 100 000. Les amateurs de calcio sont sans doute moins nombreux en Italie, mais ils expriment déjà pleinement les passions du campanilisme.

La culture matérielle et immatérielle de l’association

La culture matérielle des footballeurs repose tout d’abord sur l’espace de jeu, le terrain, parfois contenu par la piste de cyclisme des vélodromes d’été comme à Paris, Milan ou Turin. Si, en Angleterre, les stades des clubs professionnels peuvent déjà contenir plusieurs dizaines de milliers de spectateurs, les enceintes sportives continentales sont beaucoup plus modestes et souvent très rudimentaires. Les footballeurs doivent aussi acquérir les produits de cuir, de laine et de coton nécessaires à la pratique. La presse sportive de l’avant-guerre est remplie de publicités pour les « bottines » de football dont les crampons étaient cloués sur une semelle de cuir, les ballons composés d’une vessie et d’une enveloppe de cuir, assorties d’une pompe, des maillots rayés et unis et autres jambières. A Paris, les raisons sociales anglo-saxonnes dominent comme Williams & Co – Maison de jeux athlétiques sise 1 rue Caumartin ou A.-A. Tunmer & Co qui disposent de trois magasins à Paris, un à Bordeaux et un autre à Lyon. Mais si Tunmer se vante d’avoir une usine à Levallois et donc de produire « français », beaucoup de ces articles sont importés à grand prix du Royaume-Uni. A Birmingham, la firme Shillcock produit déjà 50 000 ballons de cuir par an. A la vente, le ballon est un article plutôt cher, dont le prix oscillait entre 17 et 5 francs quand le salaire moyen d’un ouvrier s’établit à 5 francs par jour. Il est donc plutôt rare et souvent une propriété collective.

Le football se joue et s'apprend de manière plus ou moins informelle, grâce au soutien scientifique et didactique de manuels publiés par des éditeurs de vulgarisation comme Larousse. On y explique notamment la disposition des équipes et la manière de faire une tête sans se faire mal. Si la presse sportive traite de tous les sports comme les quotidiens L’Auto ou La Gazzetta dello Sport, des périodiques spécialisés ont déjà vu le jour à l’image de Football et sports athlétiques fondé en 1909. Il consiste en un bihebdomadaire œcuménique puisqu’il traite à égalité des deux footballs association et rugby. La presse sportive rend compte des championnats nationaux, des problèmes qu’étaient déjà le « racolage », c’est-à-dire le recrutement de joueurs monnaie sonnante et trébuchante, et les débordements du public.

Equipe d'Allemagne aux Jeux olympiques de 1912Elle fait aussi son miel des matchs internationaux. Si le championnat d’Europe défendu par Robert Guérin, le premier président français de la Fédération internationale de football association (FIFA), n’a pas vu le jour en 1905-1906, les rencontres internationales sont en plein développement dans les quatre années qui précèdent la guerre. Les équipes nationales jouent au moins six matchs par an, souvent contre des voisins, et le tournoi olympique des jeux de Stockholm réunit en 1912 plus de onze équipes dont des nouvelles venues comme la Finlande et la Russie. Les maillots des joueurs arborent fièrement les couleurs et blasons nationaux, comme l’aigle impériale qui couvre le poitrail des joueurs d’outre-Rhin. Il est aussi déjà question de style national, bien identifié dans l’Europe danubienne ou en Catalogne, et de hiérarchie européenne au sommet de laquelle trônent les Britanniques, suivis des Danois, des Autrichiens et des Hongrois.

 

Amateurs mobilisés, professionnels embusqués ?

Sur le continent, les joueurs sont en général amateurs, jeunes et soumis à la conscription. Il existe peu de possibilités d’obtenir des affectations de complaisance. Au début du mois d’août 1914, les équipes sont donc dispersées dans les unités d’affectation comme le narre le romancier lyonnais Joseph Jolinon dans son roman autobiographique Le Joueur de balle. Au soir de la mobilisation générale, son héros, le footballeur Claude Luant, « résolu, sans haine nationale, confiant en sa propre discipline, prend place dans le dernier wagon de bêtes, avec les paysans, et se confondit avec eux1 ». Les dernières classes à être mobilisées ont parfois la surprise de retrouver le ballon rond dans les dépôts où ils suivent leur instruction. En mai 1915, les membres de la Juventus Turin étaient pratiquement tous mobilisés et partirent, pour beaucoup, avec le rang de sous-lieutenants. Un mois plus tard, Enrico Canfari, l’un des fondateurs du club bianco-nero, écrivait à ses camarades de club : « Pour le moment je suis encore à... et je m’occupe en faisant des parties de boule et de football sur un magnifique pré2. »

Si les footballeurs ne sont pas encore des vedettes à l’égal des cyclistes et des boxeurs, certains ont déjà acquis une notoriété certaine. En France, le quotidien L’Auto pouvait, dès les premiers jours de la guerre, évoquer leur situation, comme une injonction au « devoir » que se doivent d’accomplir les sportifs. Ainsi le 5 août 1914, le quotidien d’Henri Desgrande rapportait : « Plusieurs de nos internationaux les plus cotés, ceux-là même qui, la saison dernière, défendaient vaillamment le pavillon sportif français contre les équipes étrangères, font partie de l’armée active, de celle qui livrera les premiers combats et qui remportera les premières victoires sur les envahisseurs. Au nombre de ceux-là, il faut compter Chayriguès, notre brillant "goalkeeper" national, artilleur au 39e à Toul ; […] Gravelines et Hanot, qui font également partie des troupes du Nord-Est de la France3 ».

Si les footballeurs amateurs continentaux ne peuvent passer pour des embusqués car contraints par la conscription, d’autant que la guerre a été déclenchée au cœur de l’intersaison d’été et que les compétitions n’ont pas repris, il en va fort différemment de l’autre côté du Channel. En l’absence d’un service militaire obligatoire, les clubs professionnels et leurs salariés préfèrent différer leur engagement au contraire des sportifs amateurs issus des grandes universités. Si les ouvriers se montrent heureux de garder les héros du people’s game, les membres de l’establishment s’emportent contre ceux qu’ils désignent comme des embusqués. Les appels au devoir patriotique sont lancés dans les stades à la mi-temps des matchs mais il faut attendre le mois de décembre 1914 pour que la fédération anglaise invite onze clubs londoniens à venir étudier la constitution d’un Footballer’s Battalion au sein de l’armée de Kitchener. Très vite, le 17th Middlesex Battalion est formé, composé notamment de joueurs d’Arsenal, Chelsea, Crystal Palace ou Tottenham Hotspur, et défile dans les rues de Londres en janvier 1915 avant de traverser la Manche. Finalement, la Khaki Cup Final, la finale de la Coupe d’Angleterre en tenue militaire, est disputée sur le terrain d’Old Trafford à Manchester par les équipes de Chelsea et de Sheffield United. À la fin du match, Lord Derby, le futur ministre de la Guerre, qui a, en août 1914, inventé la formule des Pals’ Battalions, signifie aux joueurs qu’il est temps de « jouer un jeu plus dur ». Un conseil qui n’a plus vraiment lieu d’être puisqu’à cette date 2 000 des 5 000 footballeurs professionnels que compte l’Angleterre sont enrôlés de même que l’essentiel des 300 000 joueurs amateurs, essentiellement issus de la classe ouvrière. L’épisode est définitivement clos en juillet 1915, quand la Football Association décrète qu’elle suspend toutes les compétitions qu’elle organise, mais autorise les clubs et ligues à en mettre sur pied « à condition qu’elles ne viennent pas perturber le travail de ceux qui sont engagés dans l’effort de guerre » et que plus aucune rémunération ne soit payée aux footballeurs. Désormais, le football se joue surtout de l’autre côté du Channel et à proximité du front.

1 Joseph Jolinon, Le joueur de balle, Paris, Les éditions Rieder, 1929, p. 223.
2  Hurrà, 10 juin 1915.
3 « Nos joueurs de football association sous les drapeaux », L’Auto, 5 août 1914.