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La langue dans la Grande Guerre

Lettre de Laurent Pouchet, fonds privé.
© Archives départementales de l’Hérault
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Dans la Grande Guerre, que devient la langue ? D’abord au service du discours militaire, elle trouve aussi des usages inhabituels : les conversations entre soldats, perdues pour nous, et les lettres qu’ils envoient à leurs proches. Ces témoignages écrits sortent aujourd’hui des greniers, en masse. Que nous apprennent ces archives nouvelles ?1

La Grande Guerre et la langue : repères

De la Première Guerre mondiale on retient surtout aujourd’hui – et c’est bien normal – la gigantesque boucherie, l’enchaînement fatal des événements qui y ont conduit, la reconfiguration de l’Europe qui s’en est suivie, l’impact politique, humain, social, économique, matériel. Les linguistes en font aussi une démarcation dans l’histoire de la langue française. Mais que s’y est-il passé de vraiment notable du point de vue de la langue ? Le colloque « La Première Guerre mondiale et la langue » (12-13 juin 2014), labellisé par la Mission de Centenaire, nous permet d’apporter quelques éléments de réponse.

L’« argot des poilus »

La première image qui vient à l’esprit est celle de l’« argot des poilus » que, pendant la guerre elle-même, des ouvrages se sont attachés à décrire (L’argot des tranchées de Lazare Sainéan en 1915, L’argot des poilus de François Déchelette en 1918, Le Poilu tel qu’il se parle de Gaston Esnault en 1919…). Dans la langue, il suffit d’un nouveau mot, et tout nous paraît changer. Car à « nouveau mot », on associe souvent « nouvelle réalité », ou « nouveau vécu ».

Le « poilu » était une réalité nouvelle. Il vivait dans un cagna (« abri »), sous le bruit des zinzins (« obus »), en tant que poilu, il était un peu cracra, il parlait à trucmuche, il allait au casse-pipe.  De ces mots, une bonne partie n’ont pas survécu, ou alors seulement en littérature, alimentant souvent une visée pittoresque. Mais certains sont restés, et ont pénétré la société civile. Ce furent souvent des mots techniques, comme lance-bombe, lance-flamme, lacrymogène, patrouilleur, camouflage, antiaérien, ou des mots plus abstraits, comme défaitisme, jusqu’au-boutiste, neutralisme. Beaucoup de ces mots sont formés d’après les règles sur la morphologie du français, mais n’étaient pas attestés auparavant. D’autres, en revanche, familiers ou argotiques, désignaient eux aussi des réalités militaires mais on ne pouvait les comprendre si l’on n’était pas initié, comme ceux précédemment cités, ou bidasse (« soldat »), biroute (« manche à air »), et riflette (« guerre »). La Première Guerre mondiale est un moment double de « technicisation » et d’ « argotisation » du langage. Il fallait expliquer aux civils restés à l’arrière le sens de ce vocabulaire technique ou argotique utilisé au front, et de nombreux lexiques et dictionnaires ont paru pendant la guerre même. La guerre a été aussi le moment d’une exposition quotidienne à la matérialité : aux armes, aux engins, aux objets, aux lieux, au corps. Toutes occasions propices à l’apparition de phénomènes de tabous, d’euphémismes, d’ironie, de péjoration, de contournements par la dérision, comme en témoigne le mot boche, par exemple, l’un des emblèmes linguistiques, côté français, de la guerre.

Le brassage linguistique

La Première Guerre, par l’important brassage qu’elle entraîna, fut aussi un moment de mélange des langues. La première année, le recrutement s’est souvent fait dans des bassins géographiques homogènes, ce qui permettait aux soldats de rester dans un « entre-soi ». Mais dès 1915, ce mode de recrutement a été déstructuré, et le mélange accentué au sein des régiments. Les soldats venus au front avec leur oral patois ont été confrontés à un usage quotidien du français (dans les ordres, les consignes, etc.). Ce dernier était le seul idiome qu’il était envisageable d’écrire, et c’est en français, parfois maladroitement, qu’ils se sont exprimés pour s’adresser à leurs proches, pour ainsi dire jamais en patois (pdf - document 1).

Certains « canards » de soldats ou de permissionnaires, comme Poil et Plume,  imprimé à Cavaillon, ont pu utiliser des langues régionales (en l’occurrence le provençal), mais de manière sporadique. Certains mêmes ont été censurés, et sans doute a-t-on minimisé la pratique des patois au front. Compte tenu du théâtre même des opérations, un patois a nettement marqué la guerre : le ch’ti ou ch’timi. Au front, il n’était pas rare qu’on dise les choses, par dérision, « en ch’timi ». Mais le français était la langue qui devait réunir les soldats, la langue symbole de la nation, une image de leur raison d’être là, au front, à défendre la patrie. Côté français comme côté allemand, la guerre fut évidemment une occasion de « nationalisme linguistique ». En France, au lendemain de la guerre, le déclin des patois s’accentue, la pratique de l’enseignement du français sur base bilingue dans les écoles, par exemple, s’effaçant au profit d’un enseignement monolingue. Sur le sol français, l’« idiome de la nation » a été un des gagnants.

Outre le français, les soldats ont été mis au front en présence de plusieurs langues étrangères. Pour certains, il y a eu un apprentissage accéléré de ces langues – la langue de l’ennemi, certes, mais aussi l’anglais –, dans le but de devenir traducteurs, interprètes, notamment dans des conférences interalliées. Il existe des manuels, des guides de conversation… La guerre a été paradoxalement une formidable occasion de découvrir l’autre, de s’ouvrir à ses usages, à ses coutumes. L’arrivée des coloniaux révèle aux métropolitains ces façons de parler exotiques (« français tirailleur », qui n’aura pas beaucoup d’impact sur le français « hexagonal »). L’autre a toujours un « petit nom », pendant la guerre, qu’il s’agisse des fritz (fridolins), des ricains ou sammys, ou des crouilles (arabes français). Et les emprunts et les calques sont allés bon train. On a parlé pendant la guerre d’ersatz, de pattern, de cash, de flash, de droper des bombes

Un rapport changé à la langue

Une fois la guerre finie, pour ceux qui l’ont vue finie, s’est posée aussi la question du témoignage. Un genre déjà connu par le passé (le passé des guerres napoléoniennes mais aussi celui, plus proche, de la guerre de 1870) connaît un développement sans précédent : celui du témoignage de guerre, du « souvenir de combattant ». Le rapport à la langue s’en trouve changé, privilégiant l’expression du sentiment (alors que celui-ci, dans ce que nous donnent à lire les lettres, n’a pas toujours été exprimé à chaud), ainsi que le réalisme. Les écrivains n’en peuvent plus de la « littérature ». On ne veut plus enjoliver, faire du « style ». C’est tout un monde qui s’est effondré. Quelque chose d’infiniment plus fort s’est révélé aux écrivains : le parlé. Bientôt, c’est Céline, une bombe dans le langage littéraire.

Outre les 525 écrivains qui y sont morts, la Guerre a aussi été le moment où soldats et familles ont été amenés à écrire le français, parfois pour la première fois de façon aussi extensive. C’est sans doute le premier moment dans l’histoire du français où nous disposions d’une aussi grande quantité de textes manuscrits émanant de personnes adultes qui ont pratiqué l’écrit à des fins de correspondance privée sans en avoir l’habitude. On estime que la masse correspond statistiquement à l’envoi d’une carte ou lettre par jour et par soldat pendant les quatre années de guerre. Sans compter les carnets, journaux, poèmes, etc. Après la guerre, un linguiste suisse, Henri Frei, a recueilli et étudié des lettres des familles de soldats qu’il a pu consulter à la Croix-Rouge de Genève. Dans ces documents, il voyait se déployer ce qu’il considérait comme la grammaire spontanée du français, qu’il appelait « grammaire des fautes », ainsi que, peut-être, des indications de ce qu’allait devenir le français de demain. Aujourd’hui, des linguistes se penchent, avec l’aide des outils numériques, sur ces masses de lettres.

La correspondance des Poilus ordinaires : nouvelle ressource pour la linguistique

Le projet sur les « Lettres de Poilus héraultais », labellisé par la Mission Centenaire et développé au laboratoire PRAXILING (UMR 5267) de l’Université Paul-Valéry Montpellier, est centré sur des archives longtemps délaissées par les historiens : des lettres et des cartes postales, rédigées dans un écrit non conforme aux normes orthographiques, par des soldats dont la fiche matricule nous apprend qu’ils étaient classés « niveau 3 » (c’est-à-dire qu’ils savaient lire et écrire, mais n’avaient pas passé le certificat d’étude), et par leur famille. Elles déconcertent au premier abord par leur forme ; souvent répétitives dans leurs ouvertures, elles risquent de lasser. Et pourtant, qui prend la peine de les déchiffrer y lira comment les gens simples vivent et disent leur guerre.

Le problème orthographique

Voici la première lettre qui nous reste de Laurent Pouchet, ouvrier viticole de Baillargues, une petite commune située à l’est de Montpellier (pdf – document 2).

L’écriture est belle, la majuscule bien moulée, la ligne régulière. À y regarder de plus près, on remarque qu’il n’y a guère de ponctuation dans cette lettre.  Pas beaucoup d’accents, non plus. De curieux découpages de mots : ma vai pour m’avez, décrire pour d’écrire. Des choix orthographiques plus compliqués que nécessaire : faurt préféré à fort, çi plutôt que si.

Les lettres de notre corpus se ressemblent de ce point de vue : ils ponctuent peu, butent sur les multiples formes des verbes avoir et être, personnalisent l’orthographe des mots courants, comme santé qu’ils écrivent très majoritairement santée, se fiant assez logiquement au genre féminin du mot. Pour les mots qui leur sont nouveaux, ils improvisent. Les voilà racontant comment, avec le métal des débris d’obus allemands, ils fabriquent des bagues. Mais comment écrire le nom de ce métal ? La variété de leurs solutions apparaît dans cette concordance (pdf – document 3). 

De ces expérimentations orthographiques, le linguiste a beaucoup à apprendre sur les difficultés de l’orthographe française.

Quant aux auteurs des lettres, ils n’expriment pas d’inquiétude particulière concernant l’orthographe. Dans l’univers où les soldats se trouvent plongés, ce souci serait sans doute bien dérisoire ; peut-être aussi, du côté des hommes, qui, à la différence des femmes, ont pu améliorer leur instruction dans les écoles régimentaires, y a-t-il plus d’assurance en la matière.

L’écriture des femmes

Avec toutes sortes de ménagements, Laurent demande à son épouse de soigner ses lettres : « çi cela ne dérrange pas car ce n'est pas un reproche que je te fait ; de bien faurmer tes mots car il faut que je praine la suite des frase pour pouvoir lire les lettres et tu n'est pas la ceule » (10/01/1915). Les écrits des femmes sont plus rarement conservés ; mais, pour économiser le papier, le soldat répond parfois sur la lettre qu’il a reçue, ce qui nous permet ici de voir à gauche l’écrit de Laurent, à droite celui de son épouse Joséphine (pdf- document 4).

On comprend les difficultés de lecture auxquelles est confronté Laurent. Une transcription orthographique permettra de percevoir mieux ce que ces lettres apportent à notre connaissance du français populaire d’alors :

« Baillargues, le 19 février 1915,

Cher papa et époux et fils,

Je réponds à ta lettre qu’elle est datée du 13 février, qu’elle nous fait plaisir de te savoir en bonne santé car il en est de même pour nous. Comme sur ma lettre que je t’a dit que je t’enverrais un petit drapeau que c’est ma mère qui te l’envoie, comme j’attendais ta réponse de la mienne que je t’avais envoyée. C’est, cher Laurent, aujourd’hui le 19 février, que ton petit ratout a 11 mois. Il est toujours bien beau et petit démon, car il fait tout ce que l’on veut qu’il fasse : des grimaces il a fait à mammamé mamé et à tout le monde de la maison. »

Le mot que vient mettre du liant, un peu en toute circonstance (« ta lettre qu’elle est datée », « un petit drapeau que c’est ma mère qui te l’envoie »), les mots du parler régional affleurent dans les dénominations : un surnom en –ou pour le petit Albert, dit « ratout », et l’appellatif mamé, pour la grand-mère. L’ordre des mots de l’usage oral se glisse dans le texte : « des grimaces il a fait à mamé », écrit Joséphine, commençant sa phrase, non par le sujet, mais par le complément d’objet des grimaces. Ces grimaces, dont la maisonnée s’amuse, égaieront peut-être le papa, qui, au front depuis six mois, ne voit pas grandir son fils. Dans ces correspondances de familles ordinaires, on peut lire les aspects les plus concrets de ces vies dont la Guerre a brisé le cours, en même temps qu’une expression pudique des sentiments.

Une écriture du quotidien

Il est assez peu question de combats dans ces lettres jusqu’ici rassemblées. Le mot guerre y est dix fois moins employé que le mot lettre. Après les assurances sur la bonne santé, les soldats accusent réception du colis, délicatement préparé : « il est arrive en tres bon etat sauf un oeuf qui na pas pu supporter le voyage il a été casse mais ten fait pas pour cela c'est un petit malheur jai mange quelque figue et les gateaux se soir je goutere le pigeon » (Ernest, 22/04/1916). Certaines demandes laissent deviner la détresse matérielle : « si vous pouvez menvoyer une autre pére de gants car ceux que vous mavez en voyer il sont tous trouer [...] le corp je nai pas froid rien que les mains ou les pieds » (Laurent, 14/11/1914). Les femmes n’ont garde de se plaindre, mais racontent quelquefois la misère des voisins : « Il y a ceux du pon les pauvre qui a ce que ma dit ta sour dimanche ils jètte tout agneau brebis et même si le temp continue ils seront obligé a lessér mourir de faim les vaches parceque ils ont lessé pourir la moitié du foin » (Marie, 10/03/1915).

Chez tous, un même souci de ménager l’autre. Pierre, gravement blessé à l’épaule, n’avoue qu’après coup les opérations chirurgicales subies :  « Permet moi encore de venir te faire de la peine et de venir t’anoncer une choses que j’avais été obligé de te cacher » (17/02/1915). Au milieu des souffrances physiques et morales, certains, comme Alfred, trouvent le courage d’un récit humoristique, racontant la bienveillance bourrue d’un capitaine : « Comment tu na pas put finir ça hier. tu tes souler la gueule et bien tu tachera encor de prendre la cuite aujourd'hui tu va voir si je vais te botter le cu moi. puis il est partis en riant Donc je suis libre pour écrire » (31/03/1915). Dans la tragédie où ils sont pris, l’écriture est un espace de liberté.

Les archives de la Grande Guerre constituent ainsi un très riche laboratoire pour la linguistique contemporaine, dès lors qu’elle s’intéresse aux usages. Ce faisant, elle embrasse un questionnement social plus large, car étudier les questions de langue pendant un conflit, c’est faire du langage ce qu’il est véritablement dans sa dimension d’usage : un réceptacle du concret et de l’événement, passé par le filtre du vécu.

 

1 Une partie de ces nouvelles archives est consultable à l’adresse http://www.ortolang.fr/projets/corpus14/