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La guerre de 14 a-t-elle émancipé les Françaises ?

Photographie de femmes employées aux établissements militaires de Bourges.
© Conseil général du Cher, direction des Archives départementales et du patrimoine
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Le centenaire de la guerre de 1914-1918 a été l’occasion de rééditer sous une forme actualisée et complétée un ouvrage publié en 1986 et devenu introuvable. Les Femmes au temps de la guerre de 14  (Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot », 2013, © 2013, Editions Payot & Rivages) contient notamment de nombreuses références complémentaires et récentes qui permettront aux lecteurs et lectrices intéressés par tel ou tel aspect d’en savoir plus. Il propose également la conclusion ci-dessous qui fait le point sur une question controversée.

La question de l’impact des guerres sur la place des femmes dans les sociétés et sur les rapports de genre, élément central d’une réflexion sur leurs effets sociaux, a fait couler beaucoup d’encre et le débat n’est pas clos parmi les historiens et historiennes. Je voudrais en présenter les éléments essentiels à propos de la Première Guerre mondiale, suite réflexive du large tableau de la société française brossé dans cet ouvrage et invitation aux lecteurs/trices à entrer dans la complexité du travail historien. Forgée autour de la figure de la « garçonne », la mémoire collective a longtemps retenu l’idée d’une guerre émancipatrice qui conduit aux « Années folles ». Si l’on reconnait que ce dernier terme ne convient pas aux conditions de vie de la majorité de la population et que notre imaginaire a pu être façonné par quelques écrivains et journalistes, l’image d’une femme androgyne, aux cheveux courts et aux jupes raccourcies, indépendante économiquement et sexuellement, reste très prégnante.

Retour sur la « garçonne »

Certes, comme je l’ai déjà souligné, les contraintes du travail et les pénuries de  guerre, puis l’inventivité des créateurs et les influences venues d’Amérique, ont imposé de nouveaux loisirs et une nouvelle mode, capillaire et vestimentaire, plus androgyne. Si les plus riches et les plus jeunes – la mixité des loisirs s’impose avant celle de la scolarité – en sont les premières bénéficiaires, la démocratisation de la mode touche toutes les couches sociales et les coiffeurs sont de plus en plus nombreux à pratiquer la coupe « à la garçonne »1. Mais la garçonne est avant tout une figure mythique qui cristallise les fantasmes et les angoisses de la société française des années 1920 et 1930 sur le brouillage des identités sexuées et sexuelles : qu’est-ce qu’une femme, qu’est-ce qu’un homme ? Véritable métaphore de la dissolution des mœurs dans de nombreux écrits de l’époque, elle n’est une figure positive que pour les féministes les plus radicales, très minoritaires, et pour les lesbiennes, de plus en plus visibles dans la capitale2

À l’origine, elle est une invention masculine, celle de l’écrivain progressiste Victor Margueritte qui publie en 1922 un roman intitulé La Garçonne, terme proche de « garce » et dont il accorde la paternité à Huysmans. L’ouvrage, qu’une réédition récente rend de nouveau disponible3, raconte les aventures de Monique Lerbier qui, jeune bourgeoise déçue par les mensonges de son fiancé, s’éloigne des conventions de son milieu bourgeois, s’essaie à plusieurs métiers, vit de multiples expériences sexuelles, y compris avec d’autres femmes, s’adonne aux plaisirs de la vie nocturne et des paradis artificiels ; pour découvrir progressivement « le bonheur salubre » grâce à l’amour d’un homme de cœur, ancien combattant pacifiste avec qui elle envisage mariage et procréation. Élément de la trilogie La Femme en chemin – la suite paraît les deux années suivantes sous les titres Le Compagnon et Le Couple –, le roman est présenté par son auteur comme une « fable vertueuse » qui plaide pour « la marche inévitable du féminisme, vers le but magnifique qu’il atteindra ». Inaccessible aux bourses populaires, il connait cependant un succès de scandale  ¬– trois cent mille exemplaires vendus en six mois, le million atteint en 1929¬ – et vaut à Victor Margueritte d’être radié de la Légion d’honneur. Les réactions, fortement négatives, montrent la rigidité de la société française. La presse, y compris de gauche, se déchaine contre « l’ordure » et la pornographie ; la majorité des féministes, qui envisagent l’égalité des sexes dans le respect des valeurs morales traditionnelles et l’affirmation d’une spécificité féminine, se sentent trahies par un compagnon de route. Cette même année 1922 parait, traduit de l’italien et publié chez Payot, L’Âme de la femme où Gina Lombroso, fille du célèbre criminologue et diplômée en lettres et médecine, y défend la thèse de la nature « altéro-centrée » des femmes – elles ne peuvent trouver le bonheur que dans le don de soi. Cet ouvrage, comme les suivants qui sont également traduits, est bien accueilli, notamment dans les milieux catholiques et familialistes et la thèse défendue se diffuse largement.

Pour l’historienne américaine Mary Louise Roberts qui a analysé « l’économie culturelle » entre 1917 et 19274, les débats sur ce que sont et doivent être un homme et une femme servent à apaiser les anxiétés sexuelles et culturelles nées des bouleversements de la guerre. Analysant l’ensemble des discours tenus pour décrire les possibilités limitées et conflictuelles d’imaginer le féminin, elle distingue trois modèles : le modèle de la femme moderne qui s’incarne dans la garçonne et cristallise les peurs du changement ; le modèle antagoniste et rassurant de la mère, remède moral autant que démographique ; le modèle de la femme seule, active mais célibataire et chaste, qui permet aux Français de négocier le changement, de réconcilier l’ancien idéal domestique avec l’organisation sociale changeante, de « regarder en arrière vers le futur ». Jolie formule qui interpelle et invite à répondre avec nuances à la question examinée dans cette conclusion.

Trois âges historiographiques

Si tous les travaux d’historiens et d’historiennes depuis une quarantaine d’années apportent des réponses nuancées, on peut toutefois distinguer, selon leur focale principale, ce que j’ai appelé en 2004 « trois âges historiographiques »5. Les premiers travaux, ceux de la fin des années 1960 et des années 1970, qui portent surtout sur la Grande-Bretagne (David Mitchell, Arthur Marwick), découvrent des femmes à des responsabilités et des métiers nouveaux, et soulignent l’ouverture des possibles qu’a permise la guerre. La mémoire des femmes, qui y fut recueillie à une large échelle par l’Imperial War Museum, le musée de Southampton puis des historiennes des années 1970, expriment majoritairement une fierté rétrospective et l’idée que rien ne fut plus comme avant. Out of the Cage, titrent, dans un livre postérieur, Gail Braybon et Penny Summerfield6. Il est vrai que les femmes britanniques étaient, avant-guerre, beaucoup moins nombreuses sur le marché du travail que les Françaises, qu’elles n’ont pas connu, pendant le conflit, l’occupation d’une partie de leur pays, ont perdu moins de fils et maris, ont obtenu le droit de vote en 1918.

Pour la France, il n’y a pas alors d’ouvrage spécifique sur les femmes et la guerre, seulement des mémoires de maitrise inédits sur tel ou tel aspect et les recherches de James F. McMillan. Si son analyse de long terme sur les années 1870-1940 relève la force du conservatisme français, la guerre n’ayant à ses yeux que consolidé le modèle féminin de mère-ménagère7, les manuels scolaires et l’opinion publique défendent encore sans nuances l’idée d’émancipation. Mon livre de 1986, aujourd’hui réédité et actualisé, s’inscrit en réaction et appartient à un deuxième âge historiographique, manifeste également en Grande-Bretagne, par exemple dans les travaux de Deborah Thom sur le travail des femmes ou ceux de Susan Kingsley Kent qui examine les conséquences de la guerre sur les mouvements et revendications féministes. Après avoir, dans le chapitre intitulé « Perspectives », observé d’un œil critique d’éventuelles « preuves » d’émancipation, je conclus que la guerre « ne me parait pas favorable à une évolution des rôles sexuels »8, insistant sur le désir des hommes d’un retour à la situation antérieure et sur le poids d’une obsession nataliste qui entraine un « relatif consensus sur le devoir maternel » des femmes9. Je souligne cependant que les Françaises de 1919 ne ressemblent pas à celles de 1914, qu’à terme leur « frustration comme le savoir acquis attisent le féminisme », et insiste sur les divisions entre femmes, certaines bénéficiaires de « possibilités inconnues auparavant », d’autres, « particulièrement les femmes mariées », accablées de « souffrances et fatigues excessives ».

Puis, forte de mes recherches et de celles d’autres chercheurs et chercheuses, je rédige au début des années 1990, pour la série en cinq volumes de l’Histoire des femmes en Occident10, un texte d’histoire comparée traduit en de nombreuses langues. Intitulé dans l’édition française « La Grande Guerre : le triomphe de la division sexuelle » – il n’a gardé qu’en italien son titre plus nuancé : « ‘‘L’âge de la femme’’11 ou le triomphe de la division sexuelle ? » –, il me range durablement du côté de la thèse d’une guerre non émancipatrice. Effectivement, après avoir mis en œuvre une approche de genre12 qui observe dans leur dynamique relationnelle les situations et rôles des femmes et des hommes, qui porte attention à toutes les formes d’expression culturelle donnant sens aux expériences des unes et des autres – et plus généralement aux imaginaires sociaux –, je conclus au caractère provisoire ou superficiel des changements, à la force d’une pensée dichotomique du masculin et du féminin dans des sociétés traumatisées par le deuil  – combattre versus enfanter –, et donc au « caractère profondément conservateur de la guerre en matière de rapports entre les sexes ». Ceux-ci, souligne l’ensemble du volume consacré au XXe siècle13, ne connaissent de profondes mutations qu’à partir des années 1960, après un large demi-siècle de guerres et après-guerres, de crises et de régimes autoritaires qui ont tenté de « nationaliser » les femmes. Là encore néanmoins, j’évoque, à propos des années 1920, le dynamisme de filles conscientes de ne pas vivre comme leurs mères – travail, loisirs, vie quotidienne – mais bridées par les lois et la culture dominante traditionnelle.

Troisième âge historiographique, des travaux plus récents infléchissent de nouveau les interprétations, notamment du cas français. Si Susan Grayzel insiste, comme auparavant, sur la stabilité du « système de genre » – la guerre renforce la dichotomie identitaire mère-combattant14 –, Siân Reynolds décrit les lents processus de transformation à l’œuvre dans l’entre-deux-guerres : mixité des lectures enfantines et des mouvements de jeunesse, perméabilité de la vie publique dont témoignent la nomination de conseillères municipales à voix consultative, la reconnaissance de l’expertise d’associations féminines en matière de politique sanitaire et sociale ou bien encore l’intégration de trois femmes sous-secrétaires d’État dans le gouvernement de Front populaire. Elle considère ces deux décennies comme une période de transition qui prépare des tournants futurs15. Tandis qu’Anne-Marie Sohn minore, dans son analyse de long terme de la vie privée des milieux populaires, le rôle de la guerre et décrit à partir des archives judiciaires un mouvement continu d’émancipation fondé sur l’amélioration du niveau de vie et le développement généralisé de l’individualisme16.

Publié en 2003, fort de travaux récents en histoire des sexualités et des masculinités,  l’ouvrage le plus représentatif de ce courant – Hommes et femmes dans la France en guerre (1914-1945)17  – s’interroge sur  la « transformation des identités masculines et féminines dans le courant du XXe siècle » et conclut à un « changement en profondeur » des relations entre les hommes et les femmes par la guerre – rapprochement des rôles et atténuation de la hiérarchie. Il montre notamment l’évolution, d’un conflit à l’autre, de la place des femmes dans les dispositifs de la nation en armes : longtemps débattue, la loi du 11 juillet 1938 sur « l’organisation générale de la nation pour le temps de guerre » prévoit un cadre réglementaire de recrutement des civils incluant les femmes et les décrets du printemps 1940 fondent le statut des « auxiliaires féminines des formations militaires ». Il observe également ce que deviennent les assignations de genre à l’épreuve du feu, soulignant « une tendance à l’indifférenciation des attributs féminins et masculins », voire des phénomènes d’inversion : puissance des femmes chefs de famille, salariées, infirmières, résistantes ou engagées dans l’armée (pour la Seconde Guerre mondiale) ; faiblesse des hommes traumatisés, invalides, vaincus (en 1940) ou prisonniers. Inédite dans ses formes de combat, la Grande Guerre met effectivement les hommes et leur virilité à l’épreuve, comme le montrent leurs correspondances et carnets intimes : souffrances physiques et morales endurées au front – blessures, peur de la douleur et de la mort, maladies à symptômes « féminins » comme le shell shock ou obusite –, crises identitaires engendrées par l’hiatus entre la guerre idéalisée et la guerre réelle. Mais quels effets après-guerre, si ce n’est d’abord la souffrance des individus et des familles, le poids de la dette morale à l’égard de ceux qui ont donné leur vie et leur jeunesse ? Là encore, les auteurs introduisent, dans l’analyse de détail, de fortes nuances à leur thèse générale et soulignent in fine que si les deux guerres sont des « points nodaux de l’évolution des identités de genre qu’elles ont précipitée », « cette accélération n’augurait pas de changements définitifs ou d’avancées pérennes ». De même, l’histoire étonnante de Paul et Louise, récemment exhumée, montre à la fois la fluidité du genre et des sexualités dans le Paris des années 1920 et le poids de l’ordre social traditionnel : l’épouse meurtrière de l’ancien déserteur travesti en femme jusqu’à la loi d’amnistie de 1925, de surcroît « garçonne » et mauvais chef de famille, est acquittée en 1929, présentée comme une mère courage18.

Des approches plus complexes, des réponses non tranchées

Du propos précédent, lecteurs et lectrices ne doivent pas conclure à une impossible science historique, mais plutôt admettre la difficulté – voire l’impossibilité – de répondre de manière univoque à une question somme toute complexe par le caractère polysémique et à multiples facettes de ce qu’est « l’émancipation », hors d’une simple définition juridique. Aujourd’hui sont mis en avant l’importance de l’échelle d’observation  (l’individu, le groupe, la collectivité) et de la chronologie observée (court, moyen ou long terme), l’incidence de l’angle d’approche (social, culturel, juridique…) et plus encore le poids des différences entre femmes : différences de classe, d’âge, de lieu de résidence, comme l’avait déjà suggéré cet ouvrage. Aussi ferai-je trois remarques finales, à partir de travaux où l’approche de genre croise les thématiques de recherche actuelles sur la guerre, notamment la question des violences, celle des sorties de guerre et celle de l’intime en guerre.

Première remarque : la question de l’émancipation a-t-elle un sens pour toutes les Françaises ? Me revient de nouveau en mémoire la phrase de ma grand-mère maternelle citée en introduction : « pour nous (habitants des territoires occupés), ce fut plus dur que l’autre guerre », où pourtant elle connut l’exode et une nouvelle destruction de son village. La guerre fut pour elle épreuve plus qu’ouverture des possibles ; entrevues lorsqu’elle retrouve son mari non encore démobilisé à Paris, les lumières de la capitale restent un rêve ; il ne veut pas y rester et le couple qui aspire au bonheur conjugal rentre dans sa maison en ruines pour reprendre une vie de petit paysan-cafetier. L’invasion du territoire français puis l’occupation, partielle ou totale, de dix départements du Nord-est de la France, ont apporté leur lot de souffrances19 qui structurent l’expérience de guerre et les mémoires individuelles et familiales. Ces souffrances sont le résultat de l’isolement et des pénuries, mais aussi de violences exercées par l’envahisseur et l’occupant – exécutions, pillage, travail forcé –, y compris des violences sexuelles et sexuées. Comme le montrent la réalité des conflits récents et les recherches actuelles sur la violence de guerre20,  la guerre est d’abord malheur pour les populations civiles en général et pour les femmes en particulier. Et pour élargir à d’autres guerres et d’autres femmes concernées, j’écrirais volontiers ceci : la question de l’émancipation n’est-elle pas une question « occidentale », pouvant être posée pour des territoires non occupés, n’ayant pas trop souffert des pénuries et retrouvant rapidement une stabilité politique après-guerre ? Exception faite peut-être du cas des résistantes, du moins celles qui ont survécu et échappé aux pires traitements infligés par les forces de répression de l’occupant.

La deuxième remarque concerne les temporalités. Construire la paix n’est pas seulement un acte diplomatique, mais aussi l’apprentissage du respect de l’autre ou le tissage de relations culturelles et associatives entre anciens ennemis : ainsi, les féministes  françaises ne rassemblent à Paris, au moment de la Conférence de la paix en 1919, que leurs collègues des pays alliés et quelques congrès sont nécessaires pour dissiper la méfiance ; de même, il faut l’action de nouvelles associations comme l’Union féminine pour la Société des nations et la Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté pour réaffirmer le rôle des femmes dans la diffusion d’une culture de paix21. Sortir de la guerre, ce n’est pas simplement déposer les armes et reprendre des activités du temps de paix, c’est aussi quitter psychiquement et culturellement la guerre22, à l’échelle individuelle et collective ; c’est également retrouver un équilibre entre anciens combattants et civils, entre hommes et femmes, c’est reconstruire un ordre de genre. Après Antoine Prost qui, dès les années 1970, a analysé l’imprégnation de la société d’entre-deux-guerres par l’expérience des anciens combattants et mis en évidence leur volonté d’exercer un magistère moral sur les civils, d’autres travaux déjà cités ont souligné le poids des conceptions traditionnelles des rôles masculins et féminins, conceptions réassurées et parfois renforcées pour de longues années, voire des décennies. Réelle pour de nombreuses femmes et jeunes filles, mais aussi inégalement partagée, l’évolution de leur identité induite par l’expérience de guerre n’a pas nécessairement, dans des contextes réactifs d’après-guerre et face à des imaginaires sociaux arc-boutés sur la différence des sexes, des effets immédiats ou sans concurrence sur les rôles sociaux. Les trajectoires personnelles – par exemple celles de jeunes filles qui deviennent, pour les unes, des femmes diplômées, actives et indépendantes, pour les autres, des tantes célibataires dévouées aux hommes et aux enfants de la famille – se construisent à l’intersection des situations matérielles, des imaginaires collectifs et familiaux, des volontés individuelles. Peut-être faudrait-il se pencher sur les moments – événements politiques, procès, parutions de romans ou d’essais, compétitions sportives – qui brisent les consensus majoritaires, proposent d’autres modèles de genre et libèrent les initiatives individuelles… 

La dernière remarque change d’échelle avec Dominique Fouchard qui, comme d’autres historiens et historiennes, approche la guerre et ses effets par une histoire de l’intime, défini comme l’espace où se construisent l’image de soi et le rapport profond aux autres23. L’observation de l’espace familial et du temps des retrouvailles entre hommes et femmes montre à la fois l’intrusion des expériences de guerre dans l’intimité familiale, intrusion à laquelle ne résistent pas certains couples, et l’émergence de nouveaux comportements conjugaux et familiaux, à commencer, dans certaines familles, par la remise en cause de l’autorité paternelle encore inscrite dans le Code civil. Elle souligne également, d’une part la prégnance – voire le renforcement – des stéréotypes masculin et féminin que martèlent le discours institutionnel de l’État et de l’Église et la majorité des média, d’autre part l’affirmation de formes de résistance à l’injonction nataliste – les Français de l’entre-deux-guerres restent malthusiens – et le développement de nouvelles conceptions du couple. Notamment de la part des jeunes filles, figures et agents de la modernité dont l’ouvrage que vous allez fermer avait déjà montré les formes d’éveil à soi par l’expérience de guerre. Finalement des pages qui méritent encore d’être lues pour leur contenu factuel et pour les nombreuses intuitions confirmées par des recherches postérieures. Et une question, qui même sans réponse définitive, reste d’une grande fécondité.

 

In Françoise Thébaud, Les Femmes au temps de la guerre de 14, Paris, Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot », 2013, © 2013, Editions Payot & Rivages.

 

Notes

1 Steven Zadtny,  « La mode à la garçonne, 1900-1925 : une histoire sociale des coupes de cheveux », Le Mouvement social, n° 174, 1997, p. 23-56.
2 Christine Bard, Les Garçonnes. Modes et fantasmes des années folles, Paris, Flammarion, 1998.
3 Victor Margueritte, La Garçonne, Paris, Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot », 2013 (réédition avec préface de Yannick Ripa).
4 Mary Louise Roberts, Civilization without Sexes. Reconstructing Gender in Postwar France, 1917-1927, Chicago, University of Chicago Press, 1994.
5 Françoise Thébaud, « Femmes et genre dans la guerre », in Stéphane Audoin-Rouzeau (dir.), Jean-Jacques Becker (dir.), Encyclopédie de la Grande Guerre, Paris, Bayard Presse, 2004 (réédition Perrin, coll. « Tempus », 2012), p. 613-625 et « La guerre, et après », in Évelyne Morin-Motureau (dir.) 1914-1918 : combats de femmes, Paris, Éditions Autrement, 2004, p. 185-199.
6 Gail Braybon, Penny Summerfield, Out of the Cage. Women’s Experiences in Two World Wars, Londres, New York, Pandora Press, 1987.
7 James F. McMillan, Housewife or Harlot ? The Place of Women in French Society 1870-1940, Brighton, The Havester Press, 1981 (thèse soutenue antérieurement).
8 Rappelons que la trentaine de lignes finales rassemblées, en fin du chapitre précédent, sous le titre « en guise de conclusion » sont remplacées ici par la « conclusion à l’édition 2013 ».
9 Je venais de soutenir une thèse sur la maternité dans l’entre-deux-guerres dont l’ouvrage publié a malheureusement amputé la première partie (« la maternité refusée » observait les aspects politiques et culturels du contexte démographique). La centralité de la maternité dans les débats politiques de la Troisième République a été confirmée par des travaux postérieurs, notamment Anne Cova, Maternité et droits des femmes en France, XIXe-XXe siècles, Paris, Anthropos, 1997 et Virginie de Luca Barrusse, Les familles nombreuses en France : une question démographique, un enjeu politique (1880-1940), Rennes, PUR, 2008.
10 Georges Duby (dir.), Michelle Perrot (dir.), Histoire des femmes, 5 volumes, Paris, Plon, 1991-1992 (réédition Perrin Tempus, 2002). « En Occident » a été, à juste titre, ajouté au titre intérieur.
11 L’expression est de la syndicaliste américaine Mrs Raymond Robins au congrès de 1917 de la National Women’s Trade Union League.
12 Pour comprendre ce qu’est le genre, voir Françoise Thébaud, Écrire l'histoire des femmes et du genre, Lyon, ENS éditions, 2007 et Laure Bereni, Sébastien Chauvin, Alexandre Jaunait, Anne Revillard, Introduction aux études sur le genre, Bruxelles, de Boeck, 2012 (2e édition revue et augmentée).
13 Françoise Thébaud (dir.), Histoire des femmes : Le XXe siècle, Paris, Plon, 1992 (réédition Perrin Tempus, 2002).
14 Susan Graysel, Women’s Identities at War. Gender, Motherhood and Politics in Britain and France during the First World War, The University of Carolina Press, 1999. Dans le même ordre d’idées et avec Christine Bard, j’ai pu parler des « effets antiféministes de la guerre » (Christine Bard, Françoise Thébaud,  « Les effets antiféministes de la Grande Guerre », in  Christine Bard (dir.), Un siècle d’antiféminisme, Paris, Fayard, 1999, p. 149-166).
15 Siân Reynolds, France Between The Wars. Gender and Politics, Routledge, 1996.
16 Anne-Marie Sohn, Chrysalides. Femmes dans la vie privée, Paris, Publications de la Sorbonne, 1996.
17 Luc Capdevila, François Rouquet, Fabrice Virgili, Danièle Voldman, Hommes et femmes dans la France en guerre (1914-1945), Paris, Payot, 2003 (réédition actualisée,  Sexes, genre et guerres, Paris, Payot, coll.« Petite Bibliothèque Payot », 2010).
18 Fabrice Virgili, Danièle Voldman, La garçonne et l’assassin. Histoire de Louise et de Paul, déserteur travesti, dans le Paris des années folles, Paris, Payot, 2011.
19 Voir les ouvrages déjà cités au chapitre premier de la deuxième partie : John Horne et Alan Kramer, 1914, les atrocités allemandes, Paris, Taillandier, 2005 ; Annette Becker, Les Cicatrices rouges : 14-18, France et Belgique occupées, Paris, Fayard, 2010 ; Philippe Nivet, La France occupée, 1914-1918, Paris, Armand Colin, 2011.
20 Audoin-Rouzeau S., A. Becker, Ch. Ingrao, H. Rousso (dir.), La violence de guerre, 1914-1945, Bruxelles, Complexe, 2002 ; Raphaëlle Branche et Fabrice Virgili (dir.), Viols en temps de guerre, op. cit. Voir aussi, notamment pour les contributions sur les guerres d’Espagne et en Ex-Yougoslavie, Cécile Dauphin et Arlette Farge (dir.), De la violence et des femmes, Paris, Albin Michel, 1997.
21 Sur la Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté, voir Leila Rupp, Worlds of Women, op. cit. J’écris actuellement la biographie de Marguerite Thibert (1886-1982), fonctionnaire internationale au Bureau international du travail et femme engagée, notamment à l’Union féminine pour la SdN.
22 Stéphane Audoin-Rouzeau (dir.), Christophe Prochasson (dir.), Sortir de la Grande Guerre. Le monde et l’après 1918, Paris, Tallandier, 2008. Voir aussi le numéro 5 de 14-18 : Aujourd'hui, Today, Heute,  2002 (« Démobilisations culturelles après la Grande Guerre »).
23 Dominique Fouchard, Le poids de la guerre. Les poilus et leur famille après 1918, Rennes, PUR, 2013 ; Bruno Cabanes (dir.), Guillaume Piketty (dir.), Retour à l’intime au sortir de la guerre, Paris, Taillandier, 2009.