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La Grande Guerre des Français - des trésors au cœur des archives familiales

Aquarelle de Paul Mansart sur l'après-bataille de Verdun, datant de 1916. Un document confié aux Archives de France en 2013 par Thibault Cronier.
© D.R.
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

En 2013 et 2014, les Français étaient invités à confier aux Archives de France leurs archives familiales et collections personnelles relatives à la Première Guerre mondiale. Cette Grande Collecte a permis la sauvegarde et la numérisation de quantité de documents souvent inédits - cartes-postales, journaux, lettres, objets... Une masse de souvenirs qui a servi de matière première à un ouvrage foisonnant de 512 pages, à paraître le 20 octobre 2018, rédigé par l'historienne Clémentine Vidal-Naquet : La Grande Guerre des Français à travers les archives de la Grande Collecte. 

Un siècle après la Grande Guerre, qu’ont encore à nous dire les archives familiales conservées précieusement de longues années durant ? Qu’ont encore à nous apprendre ces photographies jaunies, ces vieux papiers et ces objets rassemblés ? Beaucoup, en fait, sur la dimension la plus intime du conflit, ainsi que sur ses suites.

Cent ans après cette guerre inaugurale d’un siècle sanglant, nous sont parvenus grâce à la Grande Collecte des centaines de milliers de documents échappés à la négligence, souvent croissante, des générations successives. De nombreux particuliers ont, un jour de novembre 2013, pris le temps de venir déposer aux Archives nationales ou départementales toutes sortes de documents et d’objets en leur possession. Ces archives privées, parfois achetées par des curieux ou des amateurs d’histoire au hasard d’une brocante ou bien trouvées dans un grenier lors de l’achat d’une maison, mais le plus souvent dévoilées lors de successions ou passées de mains en mains entre une génération et la suivante, et redécouvertes à la faveur du Centenaire, sont autant de traces d’un passé tragique commun. Lorsqu’elles sont la trace d’un aïeul, elles deviennent, au sein des familles, des marqueurs de la filiation entre ascendants et descendants. Elles sont lourdes de sens parfois, et leur importance aux yeux de leurs propriétaires prouve que la guerre reste présente aujourd’hui encore dans les mémoires. Dans certains silences aussi.

À n’en pas douter, le succès de l’opération aura montré que le premier conflit mondial contenait encore, pour beaucoup, une forte charge affective. Dépositaires d’une source privée qu’ils ont voulu rendre publique, ou tout au moins proposer à l’Histoire et à ceux qui tentent de l’écrire, les participants de la Grande Collecte sont aussi les gardiens d’une mémoire longue d’un siècle tout entier. Lettres, carnets, uniformes, artisanat de tranchées, documents officiels, témoignages postérieurs : autant de promesses pour des recherches historiennes futures, bien au-delà du Centenaire, et autant de trésors permettant de raconter ici les histoires d’individus et de familles plongés dans le conflit et durablement « traversés » par la Grande Guerre.

En août 1914, la première mobilisation d’une armée de conscription concernant tous les hommes en âge de combattre a provoqué la séparation massive des familles, à une échelle inédite en France. Plus de huit millions d’hommes sont appelés successivement sous les drapeaux entre 1914 et 1918 et quittent leur foyer, leur quotidien. Or ces départs s’accompagnent d’un vaste effort d’écriture, rendu possible par l’alphabétisation des Français. Dans les trains, dans les casernes, en cantonnement, dans les tranchées, en première ligne, à l’arrière-front, dans les villages, les hôpitaux : partout, et dès les premiers jours du conflit, la guerre s’écrit. Elle est photographiée, aussi. Elle produit de même une grande quantité de documents administratifs et d’objets. Ces archives permettent d’écrire l’histoire de la guerre et, un siècle plus tard, elles semblent encore inépuisables.

Le livre La Grande Guerre des Français a été construit grâce à ces trésors collectés et, en particulier, à partir des si nombreuses correspondances qui furent confiées aux archives en 2013. Guidé par la découverte de ces fonds privés issus des familles, il ne cherche pas vraiment à répondre à une question d’historien, mais à suivre pas à pas les documents déposés, d’une incroyable richesse. De ce fait même, cet ouvrage ne cherche pas à être complet. Peu de trace ici, par exemple, d’écrits provenant de soldats coloniaux, d’ouvrières de la grande industrie, de couples homosexuels ou de fusillés pour l’exemple ; peu de développements sur les mécanismes complexes de l’entrée en guerre ou sur la réorganisation de l’État en temps de conflit. Et ce ne sont pas là les seuls aspects manquant à l’appel… Mais une multitude d’histoires particulières et de personnages singuliers sont ici racontés, tout en sachant bien que les cent vingt-trois familles dont on expose le parcours de guerre ne peuvent rendre compte à elles seules de l’océan immense des archives privées qui furent déposées. Elles dessinent en revanche l’épaisseur humaine de cette grande épreuve, dans toute sa complexité.

Cet ouvrage chemine donc dans les affres du conflit et présente les transformations des sociétés en guerre à l’échelle des familles. Et il pose la question des effets de la guerre dans la sphère privée, intime, et de leur manière de recomposer les équilibres familiaux et sentimentaux. Sans prétendre en couvrir toute la richesse, il suit donc une direction commune aux recherches des dernières décennies sur la Grande Guerre : tenter de comprendre les expériences vécues par les individus, dans leur dimension sensible. À l’échelle intime, le conflit suscite des bouleversements profonds, difficiles à saisir aujourd’hui encore. Les nombreuses correspondances permettent pourtant d’entrer dans ces liens de papier tissés entre le front et l’arrière. À leur lecture, on mesure combien la guerre pèse sur les relations sociales, laissant des traces profondes sur les individus, tenaces dans les familles et durables sur la société tout entière. Autant de contributions à la fois émouvantes et raisonnées pour la compréhension approfondie d’un des événements majeurs du siècle dernier.

Au fil des pages, que croisera-t-on ? Les derniers mots échangés avant l’ultime séparation ; les lettres testaments rédigées de façon anticipée ; les récits sans concession de baptêmes du feu ; la liste des blessures infligées par les armes modernes ; les corps meurtris ; la lassitude grandissante ; le regard d’un photographe ; l’imaginaire d’enfants pour qui la guerre est devenue l’unique horizon ; les lettres tendres envoyées du front et de l’arrière, dans l’attente de retrouvailles futures ; les promesses formulées entre camarades ; mais aussi les avis officiels de décès et les lettres de condoléances. Dans sa richesse foisonnante, cet ouvrage offre en somme un kaléidoscope dévoilant quatre années de guerre dans leur dimension la plus quotidienne : prendre la plume pour la première fois, labourer les champs, prendre le train et découvrir des paysages inconnus, creuser une tranchée, panser un camarade blessé, combattre l’ennemi, enterrer le soldat tombé, quitter son village ou se protéger des bombardements, exprimer l’affection, le dégoût, le manque, le désir, l’effroi, la lassitude, l’espoir, la peur… Autant de gestes et de sentiments mis en mots par les acteurs du moment, auxquels l’écriture ordinaire donne accès, à un siècle de distance.

Ainsi, sans qu’il soit possible de savoir ce que les individus éprouvèrent exactement, il est en revanche possible de lire ce qu’ils racontèrent de ce qu’ils éprouvaient. Il s’agit aussi de donner à voir la matérialité des sources historiques, à travers les objets conservés, les écritures officielles ou personnelles et les visages du passé. Ce ne sont pas de héros dont il est ici question, mais d’individus ordinaires dont on raconte l’histoire personnelle. Une histoire souvent tragique, faite d’expériences extrêmes, de violence, d’angoisse, d’attente, mais aussi de choses banales et ordinaires.

À l’heure où l’idée d’une guerre européenne semble éloignée de notre horizon, à l’heure où une telle éventualité s’est effacée des souvenirs des plus jeunes générations, à l’heure où la guerre semble une réalité abstraite alors qu’elle reste omniprésente et frappe à la porte, l’Histoire a-t-elle un rôle à jouer ? Nous le pensons : en expliquant les mécanismes de la violence de guerre et ses conséquences, en donnant à comprendre l’inimaginable, en s’approchant de l’absurde, en faisant ressentir ce qu’elle signifia pour des millions d’individus, ne peut-elle au moins rendre la guerre plus familière et, en cela, contribuer au développement d’une attention accrue aux déflagrations de notre présent ?

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