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La consommation d’alcool sur le front 14-18

L’activité des brasseries en Belgique est très vite perturbée par le conflit. Pour pallier aux pénuries, l’armée belge qui vieille au moral de ses troupes, fait appel à des fournisseurs de bière anglais ou suisses
© Musée de la Bière de Stenay – Département de la Meuse
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La diversité et les quantités d’alcools consommées pendant la Première Guerre mondiale au front et à l’arrière sont souvent entourées d’idées reçues. Les « boches » ne sont pas que des buveurs de bière et les « poilus » consomment autre chose que le célèbre « pinard ». L’image du soldat montant à l’assaut, gargarisé par l’alcool, doit également être reconsidérée. L’alcool a d’autres rôles, issus notamment des pratiques de consommation d’avant-guerre : il soigne, il construit la fraternité, entretient le souvenir du pays à défendre, etc. L’étude de ses usages nous ramène aux réalités quotidiennes des hommes de guerre.

Les rations

Avant la Première Guerre mondiale, l’alcool n’était pas toujours distribué gratuitement dans les armées. Il était seulement dispensé lors des grandes manœuvres ou à l’occasion de fêtes importantes.

L’instauration de la distribution quotidienne en France du « quart de vin » à chaque soldat est contemporaine de l’apparition des mouvements « hygiéniste » et « antialcoolique » de la fin du XIXe siècle. Si leurs partisans condamnent les alcools d’industrie, ils épargnent, avec l’influence des viticulteurs, le « bon vin naturel » dont les bienfaits ne sont pas associés à l’alcoolisme.

Tous les experts militaires s’emparent de ces observations et, dès 1914, les règlements des troupes françaises en campagne prévoient l’attribution quotidienne à chaque homme d’un quart de litre de vin et d’environ six centilitres d’eau-de-vie. En 1916, après deux ans de conflit, le poids de la guerre devenant insoutenable pour les hommes et afin de conjurer les contestations, le haut-commandement prend certaines mesures dont l’augmentation journalière à cinquante centilitres de la ration gratuite de vin. Celle-ci atteint un litre en 1918.

Ravitaillement et fournisseurs

Dès le début du conflit, la distribution de la ration d’alcool journalière nécessite l’aménagement de moyens exceptionnels. En France, en 1914, 2,7 millions d’hectolitres de vin sont nécessaires chaque jour pour fournir un quart de litre à chaque soldat. L’intendance militaire chargée du ravitaillement regroupe les produits dans des lieux de stockage à proximité des réseaux ferrés où les alcools sont classés, triés et contrôlés.

Afin d’approvisionner les troupes sur le front, un effort national est demandé aux fournisseurs d’avant-guerre. Brasseurs, viticulteurs et fabricants de liqueur perçoivent le potentiel économique et commercial de cette subite augmentation des demandes et répondent massivement à l’appel.

 Les familles envoient également des colis parmi lesquels il n’est pas rare de trouver des fioles d’alcool. Par ailleurs, les soldats peuvent s’approvisionner sur leurs fonds propres, auprès des débits de boisson ou des cantines qui se multiplient dans la zone des armées. Les soldats y trouvent de nombreux compléments à leur ration quotidienne.

Le courage en bouteille

Pour tromper la soif et la faim et oublier les conditions de vie traumatisantes, les hommes boivent l’alcool qui leur est fourni. De cette manière, ils compensent la brutalité du conflit et l’expérience de la mort quotidienne.

La consommation d’alcool des régiments de première ligne suit le rythme imposé par la guerre. Les premiers combats entraînent une consommation destinée à éloigner la peur et l’angoisse. Néanmoins, cette pratique ne constitue pas le quotidien habituel des soldats. Les fantassins apprennent rapidement que leur survie tient à la qualité de leur réflexe et donc à leur sobriété. La boisson est plus souvent un automatisme après l’assaut, une phase de décompression après les combats lorsque le soldat se retrouve dans des zones moins dangereuses. L’alcoolisation devient un bouclier artificiel qui permet de supporter la pression et la douleur des pertes.

L’alcool apparaît également comme l’un des derniers recours pour mobiliser les hommes et remonter le moral des troupes. Une « alcoolisation incitative » est maniée par les autorités militaires. Il s’agit de donner du courage aux soldats avant la bataille, de les rendre un peu « gris » au moment de l’assaut. L’alcool leur est distribué pour donner la force de se battre et de tuer.

Soigner les maux

Un des premiers usages de l’alcool sur le front est celui du médicament revigorant. Cette perception est inscrite dans la société du début du XXe siècle. A cette époque, l’industrie invente et diffuse de nombreux distillats de plantes, utilisés en pharmacie pour leurs vertus diverses. Les soldats allemands et français ont massivement recours à ces produits pour soigner leurs petites blessures physiques.            

Les apéritifs et digestifs sont également les héritiers des boissons médicinales à base de plantes. Longtemps considérés comme des médicaments, ils entrent avec cette caution thérapeutique dans les pratiques courantes du XIXe siècle. Aussi appelés « amers d’estomac » ou « magenbitter » en allemand, ces alcools sont consommés par toutes les troupes pour leurs effets digestifs et apaisants.

L’alcool entre publicité et propagande

L’État français utilise la consommation de vin comme un élément constitutif du récit national fondé sur une rivalité centenaire avec l’Empire allemand. Le bon « vin naturel » devient le symbole de l’État français qui s’oppose à la civilisation germanique de l’orge fermenté et des alcools industriels. Cette « guerre des alcools », centrée autour de breuvages bien identifiés, permet de stimuler la cohésion des soldats et de distinguer l’ennemi. Le vin et la bière (ou le schnapps) différencie fortement le latin du germain et réunissent chaque peuple autour de leur « potion magique ». 

Au-delà de la propagande étatique, ce type de publicité traduit les souffrances du front et surtout la douleur de l’éloignement. La boisson nationale entretient la nostalgie du territoire qu’il s’agit de défendre. Au quotidien, et particulièrement au sein des troupes allemandes qui combattent dans une contrée étrangère, de petits objets entretiennent le souvenir du « pays ». De nombreuses bouteilles d’alcool et étiquettes sont décorées d’images qui sont familières au soldat et cimentent son sentiment national : portraits de la famille impériale ou royale, héros militaires, dictons ou symboles victorieux.

Construire la fraternité

Le quotidien des soldats est construit sur des valeurs et des pratiques communes constitutives d’un « esprit de corps » : le partage, la solidarité et la fraternisation tissent les liens entre les hommes. Cette convivialité, créée entre autres par la consommation partagée d’alcool, s’inscrit plus largement dans la société fortement masculinisée de l’époque. Ces pratiques rappellent les rites initiatiques du XIXème siècle dans lesquels l’alcool codifie manifestement l’adhésion aux groupes masculins.

De nombreuses situations impliquant le vin, l’alcool ou l’ivresse sont attestées sur le front. La joie de se savoir encore vivant passe par la consommation d’alcool pendant les temps de repos, le soir, devant une partie de cartes ou de quilles. Les soldats boivent pour fêter une promotion, le retour de permission, une bonne nouvelle ou encore se déguisent pour divertir leurs camarades. Il s’agit là de pratiques rituelles et intégratrices qui créent des moments de convivialité et de festivités.

Le vin

Dans les rangs français, le vin devient très tôt un des alcools les plus consommés. Produit de très gros débit, il répond parfaitement au ravitaillement à l’échelle industrielle imposé par la guerre. De mauvaise qualité, il est qualifié de « pinard » en référence au pinot, cépage couramment utilisé en Bourgogne, en Champagne et en Lorraine. Pour beaucoup de soldats venus du nord de la France, le vin est une nouveauté. Une fois la guerre terminée, ils garderont ces habitudes de consommation et populariseront la boisson sur l’ensemble du territoire.

Contrairement aux discours propagandistes, les soldats allemands sont aussi de gros consommateurs de vin. Les normes de production ne sont cependant pas celles de la France. Les lois allemandes sont peu contraignantes et autorisent les mélanges et adjonctions de produits chimiques.  Au début du XXe siècle, le Rhin, la Moselle, l’Alsace et la Bavière sont les plus gros producteurs de vin allemand et approvisionnent abondamment les armées.  Les viticulteurs de ces régions conditionnent leur production dans des bouteilles au profil allongé, appelées « flûtes » à l’exception de la Bavière qui utilise des bouteilles en forme de « bourse de bouc ».

La bière

La consommation de bière est un véritable art de vivre dans les états allemands du XIXe et du début XXe siècles. Les soldats emportent avec eux sur le champ de bataille tout le folklore de la consommation de bière. L’un des plus gros producteurs d’avant-guerre, la Bavière, continue de brasser massivement pendant le conflit. Les six brasseries officielles de l’Oktoberfest de Munich envoient toutes leurs productions sur le théâtre des opérations.

En France, l’activité des brasseries est très vite perturbée par les réquisitions de cuivre et de matières premières. La plus grosse part de la production brassicole d’avant-guerre se retrouve dès 1915 dans des territoires occupés par l’Allemagne. Les rares brasseries qui échappent à la destruction sont occupées afin d’entreposer la bière importée d’Allemagne ou utilisées pour brasser selon la méthode allemande.

Les spiritueux

Un spiritueux est une boisson alcoolisée obtenue par distillation. Ce procédé de fabrication distingue les spiritueux des boissons alcoolisées produites par fermentation (bière, vin, cidre). Les spiritueux se divisent en deux grandes familles. La première, celle des boissons spiritueuses « simples », est plus couramment appelée « eau-de-vie » ou « schnaps » en allemand. La deuxième regroupe les boissons spiritueuses « composées » dont le goût est issu du processus de distillation mais également de substances végétales ajoutées.

Comme pour le vin et la bière, l’eau-de-vie servie aux soldats pendant la guerre est souvent médiocre. Elle est popularisée en France sous l’appellation de « gnôle », terme à rapprocher d’un mot franco-provençal, « niöla », qui signifie « nuage » ou « brouillard ». La plupart de ces alcools sont bus dans des bouteilles de poche. Les spiritueux les plus consommés côté allemand sont les alcools de grains auxquels viennent s’ajouter diverses plantes ou épices. Parmi eux, les alcools de blé et les alcools de genièvre produits en cruchons dans la ville de Steinhagen en Westphalie sont les plus populaires.

L’eau et la limonade

Sur le front, l’eau potable fait défaut. Les troupes installent souvent les fosses d’aisance à proximité des points d’approvisionnements. Régulièrement contaminés ces derniers sont à l’origine de diverses maladies. Conscients du danger, les services d’intendance allemands interdisent rapidement la consommation de l’eau se trouvant sur les terrains et importent des eaux plus saines venues de l’arrière. L’Allemagne, qui est un des plus grands producteurs d’eau minérale embouteillée dans le monde avant l’éclatement du conflit, est en mesure de répondre à cette demande. 

Pour les soldats allemands, la limonade est aussi un bon substitutif à l’eau courante ou à l’alcool. Ces eaux sucrées sont tellement appréciées des soldats que des espaces de fabrication s’installent parfois au sein des cantonnements. Les limonades sont fabriquées à partir d’un mélange d’eau sucrée et de gaz carbonique enfermé dans des bouteilles à l’effigie du régiment ou du service des armées producteur.

 

Article issu du catalogue de l’exposition « L’Ivresse de la Bataille. La consommation d’alcool sur le front 14-18 », COMTE. E, MELLINGER. D, Edition du Département de la Meuse, Bar-le-Duc, 2016

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