Espace scientifique > Societe > Injonction, invitation, rencontre... Le monument aux morts lieu de rendez-vous ?

Injonction, invitation, rencontre... Le monument aux morts lieu de rendez-vous ?

Le monument aux morts de Clamart.
© Archives départementales des Hauts-de-Seine
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

La sortie du film documentaire « Rendez-vous au monument aux morts »1 est l'occasion de revenir sur l’histoire commune des monuments aux morts de la guerre de 14-18 et du rituel du 11 novembre qui les met en lumière.

Le monument aux morts a connu un temps les honneurs de la carte postale, comme un repère référent de la destination d'un voyageur. Puis l'engouement s'est perdu avec l'essor du tourisme et d'autres clichés sur les lieux de villégiature. Il fait néanmoins partie des paysages, sauf lorsqu'il est reclus dans le cimetière. Il constitue dès lors un enjeu central des aménagements dans des espaces urbains en permanente mutation. Sentinelle minérale, le monument aux morts – identifié et localisé – sert de point de repère dans la géographie mémorielle d'un lieu. Il vit au rythme d'un calendrier officiel comme « haut-lieu2 » de la mémoire et de la commémoration. En dehors de ces temps éphémères, il apparaît plutôt comme un « non-lieu3 », n'accrochant aucune des relations qu'une société tisse entre ses membres et/ou avec ses lieux de vie.

Avant d'être un lieu au sens que lui prêtent les géographes, le monument aux morts est d'abord un objet d'histoire. Et cette histoire a été faite4. On se reportera aux travaux fondateurs de Monique Luirard, Antoine Prost et Yves Hélias, qui l'ont abordé sous des angles complémentaires. On rappellera aussi qu'un archéologue du contemporain5 s'est intéressé au sujet sans guère susciter d'audience malgré les approches stimulantes d'une science historique fertile en méthodes et en concepts. Mais qu'est devenu le monument aux morts alors qu'est célébré le Centenaire de la Grande Guerre ? Que représente-t-il aujourd'hui et quelles curiosités révèle-t-il ? À plusieurs titres, il est au rendez-vous – sinon le rendez-vous – d'une actualité foisonnante. Mais surtout, il participe de l'émergence et de la constitution des nouveaux territoires de la mémoire.

Le rendez-vous d'une communauté

Né de l'initiative des municipalités et des comités locaux qui se sont constitués pour élaborer le projet, le monument aux morts incarne d'abord l'enracinement de la République dans la plus petite entité démocratique qui soit : la commune. Il a alimenté les débats, relayés par la presse locale, et suscité des pétitions ; il a provoqué des démissions et des élections municipales ; il a généré des souscriptions, organisé des fêtes et mobilisé les habitants pour l'inauguration. Ainsi est-il devenu l'emblème de la République des communes6, le totem du « peuple en ses comices » pour reprendre la formule d'Antoine Prost7. L'Etat en vérité n'a fait que surveiller, suivre et accompagner le mouvement en imposant l'aval d'une commission préfectorale. De celle-ci dépendait en effet l'autorisation de construction, après validation, au passage, de la pertinence de l'emplacement, des choix esthétiques et de la régularité du financement. Si le préfet a imposé parfois ses conditions jusqu'au conflit ouvert avec la municipalité – en particulier sur la question de la laïcité – c'est le plus souvent l'apaisement qui prévaut. Au besoin, le cimetière a accueilli l'aspiration locale à manifester un attachement ostensible à la foi catholique. Un arrêt du conseil d'État a reconnu d'ailleurs le 4 juillet 1924 aux monuments aux morts la qualité de monument funéraire, ce qui leur permet d'arborer une croix latine. Signalons, en outre, que les communes ont gardé l'initiative dans le choix des noms à graver sur le monument. Et elles ne sont pas rares à associer sans distinction ceux qui bénéficient de la reconnaissance officielle de « mort pour la France » et ceux qui en ont été privés, y compris pour des décès survenus après l'échéance du 24 octobre 1919. Les monuments aux morts sont donc pleinement propriété des communes et donc héritage municipal.

Engendrés par la démocratie locale, ils également ont été déclinés à l'échelle d'autres solidarités, en particulier professionnelles ou confessionnelles. Employés des chemins de fer, personnels de santé, écoles normales ou paroisses ont, entre autres, célébré le souvenir des disparus comme ciment de leur communauté. Les monuments aux morts jalonnent ainsi les territoires qui furent ceux d'une Nation ébranlée par l'ampleur du deuil, y compris dans ses prétentions ultra-marines. Là où ils demeurent, ils sont désormais des marqueurs de la mémoire, autant de traces laissées par l'histoire.

Le rendez-vous républicain

Alors que la date de l'armistice s'est institutionnalisée commémoration nationale en 19228, les monuments aux morts sont devenus à mesure de leur construction lieux de rendez-vous pour les cérémonies d'hommage aux soldats morts pour la France. Les photographies anciennes et les journaux de l'époque détaillaient la participation des élus, des associations d'anciens combattants, d'une partie de la population et notamment des enfants, garantie d'une transmission de la mémoire. Que cette jeunesse disparaisse et déserte l'hommage devenu national, et c'est un pan de la mémoire qui vacille.

La dimension édifiante du monument aux morts tient essentiellement à son inscription dans un culte républicain qui lui-même procède d'une tradition catholique relevant à la fois de la procession et du culte des saints. Les Républiques successives ont cherché, sans véritablement les trouver, des points d'ancrage, des lieux, des repères pour incarner et figurer les valeurs et les vertus du régime. Les arbres de la Liberté avaient esquissé ce balisage. La construction des mairies sous la Troisième s'est efforcée à son tour de célébrer le culte de l'État. Mais ce sont les monuments aux morts communaux qui, véritablement, vont parvenir, sans que ce soit l'objectif originel, à fédérer les aspirations convergentes d'une République triomphante et d'une population reconnaissante. Les symboles républicains y sont à l’honneur ; les élus et les grands corps de l'État – Administration, École, Armée – sont aussi convoqués pour conférer lustre et solennité. L'inauguration en grande pompe des monuments aux morts a amorcé le culte profane de la Patrie, surtout après la mise au tombeau du soldat inconnu sous l'Arc de Triomphe en 1920.

Haut-lieu de la célébration républicaine, le monument a résonné dans les heures sourdes de la Seconde Guerre mondiale des valeurs d'un régime désormais honni. Les Résistances ne s'y sont pas trompés qui, des étudiants parisiens aux maquisards d'Oyonnax, ont convergé vers cette balise porteuse d'idéaux. La Libération a achevé la première mue du monument aux morts qui échappe peu à peu à l'héritage communal pour devenir tout à fait le symbole d'une République victorieuse. Il s'érige ainsi en rendez-vous rituel d'une République aux valeurs consacrées, autour d'une mémoire qui se veut consensuelle. Le calendrier officiel de la liturgie républicaine le désigne comme référent majeur des célébrations et commémorations nationales. Changeant d'échelle, les monuments aux morts – et le premier d'entre-eux l'Arc de triomphe – sont dépositaires des luttes et des sacrifices de la nation, quelle que soit leur cause9.

Le rendez-vous patrimonial

L'actualité multiplie les initiatives pour restaurer, étudier, réintégrer le monument aux morts dans le paysage quotidien. Certaines communes l'extraient même du cimetière pour lui retrouver une place dans l'espace public. De plus en plus les grilles qui clôturaient l'espace « sacré » disparaissent et intègrent l'édifice en permettant une plus grande proximité, y compris sensorielle. Les habitants se le ré-approprient ou du moins le regard ne glisse-t-il plus sur cette barrière d'invisibilité. Point de rencontre du lien tissé par une communauté avec le deuil de la Grande Guerre, le monument aux morts s'érige en marqueur territorial pour signifier l'héritage et la transmission d'une mémoire, sinon d'une histoire. Le Centenaire confère à ce marqueur une acuité renouvelée. À l'aune de la contribution des petites patries à l'effort de guerre, les communes se penchent à un siècle de distance sur leur patrimoine, explorent leurs archives afin de réactiver l'écho de mémoires familiales transcendant les générations. Parce qu'ils arborent des noms, des appartenances à des familles et à des communautés d'habitants, des solidarités professionnelles ou confessionnelles, les monuments aux morts sont en passe d'intégrer ce qu'Aloïs Riegel a désigné comme Le culte moderne des monuments10. Dans son manifeste publié en 1903 donc bien avant l'hécatombe, il avait défini les conditions d'une « patrimonialisation » au terme d'un XIXe siècle préoccupé par les questions de conservation et d'actualisation :

  • la valeur d'ancienneté qui repose sur la perception des traces du temps qui altère, dissout, patine, voire désagrège ;
  • la valeur historique qui vaut comme témoignage d'un temps révolu ;
  • la valeur commémorative qui fait que le moment désigné demeure toujours présent dans la conscience des générations futures.
  • Réfléchissant à une forme de sacralisation profane des vestiges, il semble ainsi définir par anticipation les principes et l'essence des monuments aux morts.

Ainsi les collectivités ayant la charge de ces monuments – communes au premier chef mais aussi paroisses, quartiers, écoles, gares, hôpitaux ou thermes, casernes etc. – cherchent-elles aujourd'hui à restituer une dimension historique, et dans certains cas artistique, aux monuments érigés initialement pour perpétuer un souvenir11. Objet de toutes les attentions, ces dizaines de milliers de monuments impossibles encore à dénombrer trouvent peu à peu leur place bien au-delà du temps des commémorations officielles dans les circuits d'un tourisme qui investit de plus en plus le champ de la mémoire12. Il resterait à s'assurer comme l'exigeait Aloïs Riegl que lors des opérations de conservation ou de restauration, celle-ci soient conduites sans rupture ignorante des conditions préliminaires de l'édification. Monument historique, le monument aux morts acquiert alors le statut de lieu de rendez-vous pour l'histoire.

 

Notes

1 Rendez-vous au monument aux morts, un film de Marie Mora Chevais et Jacquie Chavance, CNRS Images, 2014 ; vidéothèque du CNRS http://videotheque.cnrs.fr/visio=4376

2 Michel Crépu, Richard Figuier (dir.), Hauts lieux, Editions Autrement, série Mutations nº 115, mai 1990.

3 Marc Augé, Non-lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité, Le Seuil, 1992.

4 Cf. bibliographie du site Les monuments aux morts http://monumentsmorts.univ-lille3.fr/blog/actualite/279/bibliographie-su...

5 Pierre-Yves Balu, « Aux morts », RAMAGE, nº6, 1988, pp. 127-154.

6 Bernard Richard, Les emblèmes de la république, CNRS éditions, 2012.

7 Antoine Prost, "Les monuments aux morts", dans Pierre Nora (dir.), Les Lieux de mémoire. I. La République, Éditions Gallimard, 1984, pp. 195-228.

8 Rémi Dalisson, Le 11 novembre du souvenir à la mémoire, Armand Colin, 2013.

9 des conflits de la décolonisation aux opérations extérieures aujourd'hui.

10 Aloïs Riegl, Le culte moderne des monuments, 1903, Traduit et présnté par Jacques Boulet, L'Harmattan, 2003

11voir à cet égard le site de cartographie interactive des archives municipales de Toulouse inventoriant le patrimoine urbain et en particulier les « traces de 14-18 » : http://www.urban-hist.toulouse.fr/urbanhistdiffusion/

12 colloque « Mémoire et mondialisation – Tourisme, Mémoire, lieux : liens et interactions », 8-10 septembre 2014, le Chambon sur Lignon.