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Guerre des Vosges, guerres de montagne

Une section de mitrailleurs équipée d’un FM Chauchat dans les Vosges (détail).
© Archives départementales des Vosges
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Le massif vosgien fut le seul théâtre de la guerre de montagne sur le sol français pendant le premier conflit mondial. Cette guerre des Vosges, déclinaison montagnarde des techniques et stratégies utilisées sur les autres fronts, témoigne des visions, projets, essais, tâtonnements et finalement des ordres et des réalisations des deux camps face à un terrain et à un ennemi de natures toutes particulières. 

C’est ce sujet, encore largement méconnu, que les Départements du Haut-Rhin et des Vosges, entourés des universités de Lorraine et de Strasbourg et des associations et sociétés savantes, ont choisi de placer au coeur des manifestations de l’année 2015 qui marque symboliquement le centenaire des combats des Vosges. C’est en effet en 1915 qu’ont eu lieu les combats les plus acharnés sur le front des Vosges, unique front de montagne sur les sols français et allemand.

Un colloque international se tiendra le 21 mai à Épinal (Hôtel du Département), le 22 mai sur les sites de La Fontenelle et du Hartmannswillerkopf, et le 23 mai à Colmar (Pôle Média Culture). Ce ne sont pas moins de 34 chercheurs en histoire, venus des Vosges, d’Alsace, de Paris, mais aussi d’Allemagne, de Serbie, de Turquie, qui sont invités à parler, trois jours durant, du conflit le plus meurtrier de l’histoire des Vosges. La guerre de montagne, type de conflit distinct des combats des fronts de plaine, y a pris des visages très spécifiques, adaptés au relief, au climat extrême, à l’accessibilité du front sur les deux versants, et à la durée et l’âpreté exceptionnelles des affrontements.

Les Vosges : de frontière à montagne en guerre

Au XIXe siècle, la vision des Vosges doit beaucoup aux romans d’Erckmann-Chatrian. Elles y servent notamment de cadre à une lutte magnifiée de retardement contre l’invasion des cosaques alliés, au crépuscule de l’Empire. Cet épisode perpétue l’image d’un redoutable rempart naturel au piémont jadis barré d’un rideau dense de châteaux féodaux. En altitude, des vestiges d’ouvrages défensifs balisent, de temps  immémoriaux, les points de franchissement de la crête. Les anciennes cartes et la toponymie ont conservé le souvenir de forts, vieilles redoutes et autres Schanzen, remontant pour beaucoup à la guerre de Trente ans.

Le conflit franco-allemand de 1870 ne faillit pas à la tradition des romans populaires d’Erckmann-Chatrian : il se révèle plus fourni en anecdotes et en légendes qu’en réels faits d’armes militaires.

Au terme du Traité de Francfort, en 1871, la frontière, du Rhin, est reportée sur la chaîne des Vosges et la ligne de partage des eaux. Limite territoriale entre les deux états antagonistes, la crête, balisée de bornes, acquiert rapidement le titre fantastique de « ligne bleue des Vosges ». Autour de ce tracé imaginaire se déchaînent, en France, les passions nationalistes obnubilées par la revanche. En Allemagne, la Vogesenwacht complète la Wacht am Rhein. Les Vosges se retrouvent aux avant-postes d’une future guerre inéluctable.

Les décennies suivantes constituent le temps des stratèges. En 1882, paraît « Les nouvelles défenses de la France. La frontière », d’Eugène Ténot, ouvrage réédité en 1893. L’auteur y décrit les principales caractéristiques du massif : « Les Vosges surgissent brusquement à peu de distance du nord de la frontière suisse (…) leur hauteur est immédiatement considérable.  Le Ballon d’Alsace, le Grand Ventron dépassent l’altitude de 1200 mètres. Quelques contreforts élevés se détachent à l’est. C’est à l’un d’eux qu’appartient le Ballon de Guebwiller (1428m) (…) Le versant oriental des Vosges est plus rapide et plus abrupt que le versant lorrain (…) Les Vosges conservent durant 50 kilomètres environ cette hauteur moyenne de plus de 1000m »…Bien plus précis, car écrit par un ancien officier de chasseurs à pied, l’ouvrage « Les Vosges en 1870 et dans la prochaine campagne » prédit en 1887 que « cette région montagneuse et boisée, presque entièrement impraticable en dehors des routes et des sentiers forestiers » paraît appelée à jouer un rôle important « dans la prochaine campagne ». Il assigne,  « à la veille d’un duel décisif entre les deux peuples », au massif des Vosges un rôle de « tampon protégeant le flanc droit de notre armée d’invasion ». Il préconise une « guerre de partisans » dévolue aux bataillons de chasseurs à pied et aux batteries d’artillerie de montagne.

Au terme des chocs, des flux et reflux d’août et septembre 1914, les belligérants aboutissent à un statu quo. Quelques localités des vallées au sud du massif redeviennent françaises, mais des villes et villages de l’arrondissement de Saint-Dié connaissent l’occupation allemande. Une ligne de front finit par s’établir, de manière discontinue, sur des hauteurs jouxtant ou se confondant avec l’ancienne frontière. Aucun des deux états-majors ne s’était attendu ni ne s’était préparé à ce type de situation. La guerre s’enracine alors sur des sommets doublement inhospitaliers. Leurs noms vont bientôt entrer dans l’histoire de cette guerre mondiale débutant.

Les communiqués militaires de 1915, l’année des grands orages sur les Vosges, contribuent à faire entrer dans la mémoire populaire des deux nations adverses, des sites jusqu’alors paisibles et ignorés du massif. Le Linge, le Violu, le Reichsackerkopf, la Tête des Faux, la Fontenelle, la Chapelotte, la Cote 607, l’Hartmannswillerkoff, francisé en Vieil Armand, voient leurs noms définitivement voués au rappel de ces tueries. On s’y bat, à des altitudes avoisinant ou dépassant 1000 mètres, parfois  dans des conditions météorologiques extrêmes. Les sommets, chauves, bouleversés, aux éboulis vitrifiés, nids de fureur sporadique, couronnent des montagnes aux forêts étonnamment intactes. Pourtant, des dizaines de milliers de soldats venus de tous horizons en gravissent les flancs, se cramponnent à un piton sous des averses de fer et de feu, creusent le granit ou le grès. Ils s’adaptent jusqu’à l’absurde. Confrontés à des problématiques matérielles et stratégiques totalement inédites , liées tant à la nature des lieux qu’aux conditions climatiques, Français et Allemands vont devoir réaliser des prouesses techniques.  Comme le constate le général français Hartung : « La situation était difficile, en pays de montagne, sous la neige ; si nous avions l’avantage de posséder les points culminants des Vosges, les Allemands étaient, eux, beaucoup plus près de leurs bases, ils en ont d’ailleurs largement profité. Il faut songer que tout rondin, toute caisse de cartouches, devait être transporté par la route, en partant de la vallée de la Thur, d’un point situé à 15 km de l’Hartmann ».

Il faut acheminer jusqu’aux petits postes les plus inaccessibles les engins de mort aussi bien que les vivres, les matériaux de protection comme les outils de destruction. Des pistes sont tracées, des chemins muletiers sont taillés. Des toiles d’araignée de voies ferrées de campagne rayonnent jusqu’au pied de la montagne, puis, le relais est pris par des funiculaires ou des téléphériques. Les animaux de bât, ânes, mulets, bœufs roumains s’échinent à grimper au plus près des premières lignes. Les chiens de traîneaux d’Alaska sillonnent le secteur français à la Schlucht, au Tanet, au lac Blanc, pendant que se construit la route des Crêtes.

Les spécificités originales d’une guerre en montagne poussent les belligérants à développer, pour les uns, à créer, pour les autres, des troupes spécialisées. Les Alpins français, partie prenante des premiers combats, attachent leur image et leur réputation de combattants d’élite à des faits d’armes entrés dans la légende héroïque. Puis, apparaissent des unités de montagne allemandes : skieurs bavarois, Gebirgsjäger wurtembergeois, dans le secteur de Guebwiller notamment, sections ou compagnies de mitrailleurs et de Minenwerfer. Des artilleurs autrichiens installent, un temps, leurs batteries dans les Vosges.

Guerre de position en Haute-Alsace

En 1917, c’est l’Alpenkorps qui participe à la guerre de position en Haute-Alsace.Ces hommes sont amenés à découvrir d’autres montagnes pour y livrer d’autres combats.

Les diables bleus de la 47e division du général Armau de Pouydraguin connaissent les chocs du Linge, du Reichsackerkopf et de l’HWK en 1915, mais aussi ceux du Monte Tomba et du Monte Val Bella, en Italie, à l’hiver 1917-1918. Les tribulations guerrières baladent les Gebirgschützen du Ballon de Guebwiller aux Alpes de Transylvanie, du Monte Tomba, eux aussi, à l’HWK et au Hirtzstein. Les mêmes hommes, dans la même guerre, mais sur d’autres montagnes. Et la technique suit les combattants. La firme saxonne Bleichert qui a construit pour l’armée allemande des téléphériques vosgiens, comme celui de la Tête des Faux, du Petit Ballon ou de la Chaume de Lusse, œuvre également en Macédoine, dans la région de Demir-Kapu.

De cette période, de ces combats, les soldats ont conservé un souvenir radicalement différent de ceux livrés dans la craie de Champagne ou dans la boue des Flandres. Leurs journaux de tranchées, qu’il s’agisse du « Vogesenwacht » ou du « Diable au Cor », comme leurs témoignages ou leurs correspondances l’attestent :  il existe bien un vécu spécifique de la guerre de montagne dans les Vosges.

Aujourd’hui, conséquence et cause de conflits, l’ancienne frontière se devine encore parfois sur les crêtes, voisinant avec les vestiges apaisés d’une montagne en guerre.

Revivifiée, cicatrisée, elle a ouvert de nouveaux champs d’investigation aux historiens et aux archéologues et se prête désormais à une redécouverte apaisée par le grand public.