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Gabrielle Chanel et Jeanne Lanvin, deux couturières révélées par la Grande Guerre

Costumes de jersey », Les Elégances parisiennes, n°4, juillet 1916
© gallica.bnf.fr - Bibliothèque nationale de France
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En marge de l'occasion de l'exposition "Mode et Femmes 14/18", à voir jusqu'au 18 juin 2017 à la Bibliothèque Forney, les commissaires de l'exposition Maude Bass-Krueger et Sophie Kurkdjian reviennent sur deux célèbres créatrices de mode révélées par la Grande Guerre : Gabrielle Chanel et Jeanne Lanvin.

En 1914, parmi les 46 membres de la Chambre Syndicale de la Couture Parisienne, on ne compte que 9 femmes à la tête d’une maison de Couture – Callot Sœurs et Chéruit représentant les plus importantes. Les maîtres incontestés de la couture se nomment alors Worth, Poiret et Patou. En octobre 1916, à l’occasion de la reprise de sa publication, le journal de mode Chiffons présente les meilleurs modèles de la saison. Callot Sœurs, Chéruit, Paquin, Lanvin et Jenny – uniquement des maisons de couture tenues par des femmes - arrivent alors en tête du classement. Leur succèdent ensuite Doucet, Doeuillet et Worth - Poiret[1] étant même « oublié » de la liste.  En moins de deux ans, les hommes de la couture, mobilisés dès le début des hostilités, ont laissé leur place aux femmes parmi lesquelles Gabrielle Chanel et Jeanne Lanvin occupent une place essentielle.

Gabrielle “Coco” Chanel (1883-1971)

« On n’avait pas encore tenté d’obtenir, en jersey, les jolis costumes de ces temps derniers, et les Grands Couturiers ont inauguré l’emploi de ces tissus moelleux. Jeanne Lanvin montre dans sa collection de charmantes petites robes de jersey vert et bleu, avec de grands cols marins qui seront tout à fait chic en croisière ou bien en excursion. Gabrielle Channel [sic] nous montre, en ce genre, toute une collection d’attrayantes nouveautés ».

Les Élégances Parisiennes, mai 1916, n°2, p.23

Gabrielle Chanel ouvre sa première boutique de chapeaux, “Chanel Modes” au 21 rue Cambon à Paris en 1910. Elle est connue pour la simplicité et l'élégance de ses modèles, comme en témoigne le chapeau réalisé en 1917 présenté à la bibliothèque Forney : de loin, le chapeau paraît être un chapeau de paille. De près, le visiteur s’aperçoit qu’il est en fait luxueux : recouvert d’une broderie en chaînette de fils de soie kaki et orné d’un ruban en satin marron. 

En 1913, Gabrielle Chanel ouvre une succursale à Deauville, la station balnéaire des élégantes. C’est à cette période qu’elle crée les premiers vêtements pour les clientes deauvillaises qui souhaitent imiter ses tenues, qui se caractérisent par des jupes simples, des blouses aux col marin, et des vestes de jersey avec larges poches et ceinture. Ses vêtements remportent autant de succès que ses chapeaux, et, en 1915, elle ouvre sa première boutique de couture à Biarritz. Le complet en jersey beige inspiré des vestes de marin est à l’origine de sa renommée pendant la guerre, ainsi qu’en témoigne la planche devenue iconique tirée du journal de mode les Elégances parisiennes de juillet 1916 présentée à la Bibliohtèque Forney.

Si l’adoption du tissu jersey par Gabrielle Chanel fait partie du mythe fondateur de la maison, le jersey n’est pas une innovation de la guerre. Avant 1914, il est déjà utilisé par les riches élégantes pour les sports et les voyages. L’on doit simplement à Chanel d’avoir transformé en mode ce tissu rêche et de couleur pâle, au-delà même de la sphère des loisirs. En 1918, elle ouvre sa première maison de couture à Paris, au 31 rue Cambon.

Jeanne Lanvin (1867-1946)

Jeanne Lanvin entre dans la Grande Guerre à la tête d'un commerce florissant, et en sort comme l'une des premières couturières de Paris : disposant de neuf ateliers (dont cinq exclusivement voués à la couture, deux à la broderie, un aux chapeaux et un au dessin), elle emploie sept mannequins dans ses salons et plusieurs centaines d'ouvrières - jusqu’à 370 en 1917. Membre de la Chambre syndicale de la couture, puis du Syndicat de Défense de la Grande Couture, Jeanne Lanvin envoie, en 1915, plusieurs tenues à l’Exposition internationale de San Francisco, puis une centaine de chapeaux de petit format à celle de Madrid, en 1917.

Pendant le conflit, Jeanne Lanvin propose des modèles pour le jour, sobres et simples, et d’autres pour le soir, plus ornés. Jeanne Lanvin adopte dès 1914 la ligne “crinoline de guerre” qui constitue le fond même de la future "robe de style", emblème de la féminité romantique à laquelle sa maison est associée dans les années 1920. Jeanne Lanvin s’inspire également de l’uniforme militaire des soldats : de son tailleur Bersaglière, en 1916, en mouflonne verte à son manteau Gouraud qui rend un hommage direct au commandant du corps des Dardanelles :


La robe du jour « Madame » qu’elle créée en 1917 et qui est exposée à la bibliothèque Forney est réalisée en crêpe Georgette de soie bleu nuit et est orné d’un décor de broderie Cornelli mécanique bleu, blanc et rouge. Ornée de poches – une nouveauté de la guerre -, sa forme incarne déjà une simplification de la mode féminine. La couleur de la robe - le bleu Lanvin, couleur de prédilection de Jeanne Lanvin - tout comme le jeu de contraste opacité / transparence à l'endroit de la carrure du dos, mettent en valeur les broderies aux motifs géométriques :

[1] Sa mobilisation comme tailleur dans le 119èe régiment d’infanterie hâtant la fin de son règne.