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De Gaulle à Douaumont en 1916 : l’enfance d’un lâche ?

Charles de Gaulle (à gauche) et ses trois frères, lors d'une permission à Paris, en 1919.
© Rue des Archives/PVDE
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

« À trois reprises durant son existence, Charles de Gaulle a rompu le combat. Le premier de ses trois grands échecs a eu lieu lorsque le 2 mars 1916 il fut capturé devant Verdun »1.Voici résumée en quelques lignes une thèse iconoclaste : dès la Première Guerre mondiale, le capitaine de Gaulle aurait été un lâche qui aurait préféré se rendre à l’ennemi plutôt que d’être tué au combat.

Jusque-là réservée aux fidèles de Vichy puis aux partisans farouches de l’Algérie française, cette thèse trouve aujourd’hui un certain écho sur Internet, au même titre que bien d’autres théories du complot. Les sites web qui la relaient sont ceux d’un antigaullisme virulent, alimenté souvent par le souvenir de la guerre d’Algérie. La page « De Gaulle, mythe et réalités » du site contreculture.org en est un bon exemple. Elle met face à face la « légende » entretenue par les ouvrages ou par de Gaulle lui-même, et la « vraie réalité ». La « vraie réalité », c’est qu’à Douaumont en 1916, le capitaine de Gaulle fut un couard. Si les Allemands l’ont fait prisonnier, ce n’est parce qu’il était blessé, comme le dit l’histoire officielle, mais parce qu’il s’est rendu. Une preuve ? Le témoignage d’un soldat de son régiment, un certain Gaston Richebé : « Je tiens de source sûre qu’à Verdun la blessure [du capitaine de Gaulle] n’a été qu’une écorchure à la fesse »2. La volonté d’humilier la mémoire du combattant est évidente, sauf que Richebé n’a pas été témoin oculaire des faits. Il n’était pas sur place le 2 mars et fait d’ailleurs référence à une « source sûre ». La source est plus qu’improbable, mais l’idée est lancée.

1966 : cinquantenaire de la bataille de Verdun

La thèse prend son essor à une date particulièrement intéressante. Nous sommes en 1966,  quatre ans après l’indépendance de l’Algérie. De Gaulle, honni par les nostalgiques de l’Algérie française, est chef de l’Etat. Il préside à ce titre les cérémonies du cinquantenaire de la bataille de Verdun. Pour ses adversaires, l’occasion est rêvée : s’en prendre au jeune de Gaulle de 1916, qui n’était encore ni l’homme du 18 juin, ni le fondateur de la Ve République, permet de le charger d’une tare originelle. Oui, dès le début, cet homme-là était vicié. Il portait en lui la lâcheté, ce qui permet d’expliquer directement l’exil de 1940 ou l’abandon de l’Algérie…

C’est en 1966 que sort un premier témoignage à charge. Il émane d’un Allemand du nom de Casimir Albrecht qui était en 1916 lieutenant au Reserve Infanterie Regiment (RIR) n°19. Il évoque le combat de Douaumont : « Au bout d’une demi-heure, j’ai vu apparaître à la sortie du trou un vague tissu blanc, probablement une chemise accrochée à une baïonnette au bout d’un fusil. J’ai donc ordonné le cessez-le-feu. Quelques hommes sont sortis et c’est alors que j’ai remarqué l’officier qui les commandait tellement il était grand. Je me suis avancé vers lui. Il paraissait un peu hagard et chancelant »3. La démonstration pèche par son invraisemblance : après tout, Charles de Gaulle ne doit pas être en 1916 le seul officier « très grand » de l’armée française ! De plus, le 2 mars 1916, le 19e RIR ne se bat pas à Douaumont mais du côté de Vaux-Hardaumont, ce qui discrédite définitivement le récit, sauf dans le cas très improbable où Albrecht aurait été transféré dans une autre unité. Et si jamais une confusion avait été faite entre le 19 RIR et le Königliches Bayerisches Infanterie Regiment n° 19 (d’active donc), ce dernier se trouve alors dans les bois d’Apremont, loin de Douaumont.

Deuxième offensive en 1966 : un certain général Perré s’exprime dans un hebdomadaire d’extrême-droite : « Un de mes amis qui fut prisonnier avec de Gaulle [en 1916] m'a rapporté ceci. Les Boches qui faisaient l'honneur aux officiers français, qui s'étaient courageusement battus, de leur rendre leur sabre pour certaines manifestations comme la messe par exemple, ne le rendirent pas au capitaine de Gaulle. Celui-ci, croyant en un oubli, le leur réclama sèchement. Les Allemands s'étonnèrent de sa demande mais, à tout hasard, refirent une enquête sur les conditions de sa reddition. Renseignements pris, les Allemands ne rendirent pas son sabre au capitaine de Gaulle ».

Le discours ne variera plus, la méthode non plus : elle s’appuie sur un témoignage invérifiable (« un de mes amis »…) et malmène à son profit la réalité historique. Après une année de guerre, il est en effet devenu rarissime qu’un officier prenne son sabre de mobilisation pour monter à l’assaut. Les tranchées et les combats rapprochés, comme à Douaumont4, se prêtent mal à l’usage de cette arme. De Gaulle, du reste, avait laissé son sabre chez ses parents lors d’un passage à Paris en 19155.

Mais qu’importe. Perré a d’autres motivations que la rigueur historique. Dès les années 1930, il s’est déjà opposé à de Gaulle au sujet de la théorie d’utilisation des chars6. En 1955, il s’en prend à nouveau à lui, dénonçant son « enthousiasme de néophyte tardif et présomptueux »7 dans Vers l’armée de métier. Son article de 1966 s’inscrit dans cette continuité.

Réviser l’histoire : l’exemple de la capture du capitaine de Gaulle

L’article de Perré est précurseur. En 1997, Yves Amiot publie un livre entier sur le sujet : La Capture, de Gaulle à Douaumont 2 mars 1916. À partir de quelques documents qu’il utilise habilement, il reprend la même antienne : de Gaulle se serait fait prendre par les Allemands en raison de sa lâcheté et non pas de sa blessure. Pour preuve selon lui,  « les circonstances mal connues de l'affaire, les différentes versions qui en furent données, le silence que le général conserva toujours »8 à son propos.

Prenons-le au mot. Les circonstances sont mal connues, c’est un fait : comment pourrait-il en aller autrement dans un combat aussi violent et confus, dont très peu de rescapés sont revenus ? Il est également vrai que plusieurs versions de l’événement ont été successivement données. La plus immédiate est une citation militaire en date du 7 mars 1916, signée par Pétain, en charge de la défense de Verdun à la tête de la IIe Armée. Au moment où elle est rédigée, on croit que de Gaulle est mort au combat9. Une seconde citation revient sur les faits lorsque de Gaulle est décoré de la Légion d’honneur le 23 juillet 1919 au titre de son action à Douaumont10. Ces deux textes sont complétés par le récit de Charles de Gaulle lui-même, très rapidement après les faits11.

Les contradictions ne manquent pas entre ces différentes versions : une des citations militaires présente de Gaulle comme mort, la seconde comme « grièvement blessé », alors que lui-même considère sa blessure comme minime. Au fil des textes, les causes de sa mise hors de combat varient aussi : là, il est question d’une baïonnette, là des gaz, ailleurs d’une grenade.

Pour Amiot, ces contradictions sont le signe d’une manipulation. Les versions officielles et successives de la capture viseraient à « protéger » de Gaulle et même à le « favoriser » dans sa carrière. L’argument se heurte à ses propres limites : qui aurait eu intérêt en 1916 ou 1919 à aider un officier parmi tant d’autres ? Pour quels motifs ? Nul ne savait encore qu’il serait le de Gaulle de 1940. Et la suite a montré que la carrière de Charles de Gaulle n’avait été ni plus rapide ni plus brillante que celle des autres officiers de sa promotion.

Aux yeux de l’historien, ces contradictions s’expliquent bien différemment : elles résultent du contexte de rédaction des textes. Juste après le combat de Douaumont, il est difficile de connaître les circonstances exactes de ce combat très violent. Beaucoup d’hommes du 33e RI ont disparu, le village est perdu pour les Français, ce qui rend impossible les vérifications ou la recherche des corps. La première citation se fonde sur des témoignages indirects. En 1919, grâce aux témoignages des survivants et des prisonniers revenus de captivité, il est possible d’affiner le récit. Quant à la version de De Gaulle, elle résulte de ses souvenirs personnels, marqués par le feu de l’action, la rapidité des faits, la douleur brutale.

Argument suprême d’Amiot : de Gaulle n’a jamais voulu éclaircir les circonstances de sa capture. Et il a toujours gardé le silence face aux dénonciations de sa lâcheté. Mais pourquoi aurait-il eu besoin de démentir des thèses qui ne résistent pas à l’analyse ?

Surtout, jusqu’à la fin de sa vie, le Général reste éprouvé par une Grande Guerre qui lui a « laminé l’âme ». Sa longue captivité laisse en lui une humiliation indélébile. Ses cinq évasions n’y changent rien : l’emprisonnement l’a privé de combats à l’heure où la patrie était menacée. « Il me semble qu’au long de ma vie - qu’elle doive être courte ou prolongée - ce regret ne me quittera plus », écrit-il à sa mère le 1er novembre 1918. D’où son engagement dès 1919 dans le corps expéditionnaire français qui combat en Pologne contre l’Armée rouge. D’où son appel du 18 juin 1940 à ne pas cesser le combat face à une Allemagne nazie toute puissante. Dans ces deux cas, l’instinct pousse de Gaulle du côté de l’engagement et de la combativité. Du côté de l’honneur, tout simplement, qui « est un instinct, comme l’amour » (Bernanos).

Voir Frédérique Neau-Dufour, La Première guerre de Charles de Gaulle, 1914-1918. Tallandier, 2013.

 

Notes

1http://www.chire.fr/A-120733-la-capture--de-gaulle-a-douaumont-2-mars-1916.aspx

2Souvenirs d’un fantassin, Cité par Jean Lacouture, De Gaulle, le rebelle, p. 72.

3 Témoignage du lieutenant Casimir Albrecht, Le nouveau Candide, 21 avril 1966.

4 Maurice Genevoix cite comme une exception le lieutenant saint-cyrien Fontagné (106e RI) : « Aux Eparges, il s’élancera le sabre à la main malgré ce que nous lui avons dit. ‘C’est bien mon droit’, répète-t-il » . Il est donc peu probable que les Allemands aient pu trouver de Gaulle avec son sabre sur lui…

5 Témoignage de Philippe de Gaulle à l’auteur, janvier 2014.

6 Voir L. Mysyrowicz, Autopsie d’une défaite, origines de l’effondrement militaire français de 1940, Lausanne, L’âge d’homme, 1973, pp. 24-25.

7 Général Perré, « De Gaulle, prophète de la guerre des blindés ? », Ecrits de Paris, juin 1955, pp. 70-79.

8http://www.chire.fr/A-120733-la-capture--de-gaulle-a-douaumont-2-mars-1916.aspx

9 « Le capitaine de Gaulle, commandant de compagnie, réputé pour sa haute valeur, intellectuelle et morale, alors que son bataillon, subissant un effroyable bombardement, était décimé et que les ennemis atteignaient la compagnie de toutes parts, a enlevé ses hommes dans un assaut furieux et un corps à corps farouche, seule solution qu’il jugeait compatible avec son sentiment de l’honneur militaire. Est tombé dans la mêlée. Officier hors de pair à tous égards ». Journal officiel, 7 mars 1916.

10 « Le 2 mars 1916, sous un effroyable bombardement, alors que l’ennemi avait passé la ligne et attaquait sa compagnie de toutes parts, [le capitaine de Gaulle] a organisé, après un corps à corps farouche, un ilot de résistance où tous se battirent jusqu’à ce que furent dépensées les munitions, fracassés les fusils et tombés les défenseurs désarmés. Bien que grièvement blessé d’un coup de baïonnette, a continué à être l’âme de la défense jusqu’à ce qu’il tombe inanimé sous l’action des gaz ». Carnet militaire individuel de Charles de Gaulle.

11 Dans une lettre à sa sœur datée de mai 1916, il explique : « J’ai été blessé, pas trop gravement, d’un coup de baïonnette à la cuisse » (lettre à Marie-Agnès Cailliau,12 mai 1916 ; Lettrtes, notes et carnets, tome 1, p. 312). A son colonel, il relate également le déroulement de l’action : « Voyant que l’ennemi accablait de grenades le coin où je me trouvais avec quelques hommes et que, d’un moment à l’autre, nous allions y être détruits sans pouvoir rien faire, je pris le parti d’aller rejoindre la section Averlant. Notre feu me paraissait avoir dégagé de boches un vieux boyau écroulé qui passait au sud de l’église. N’y voyant plus personne, je le suivis en rampant avec mon fourrier et deux ou trois soldats. Mais, à peine avais-je fait dix mètres que, dans un fond de boyau perpendiculaire, je vis des boches accroupis pour éviter les balles qui passaient. Ils m’aperçurent aussitôt. L’un d’eux m’envoya un coup de baïonnette qui traversa de part en part mon porte-cartes et me blessa à la cuisse. Un autre tua mon fourrier à bout portant. Une grenade, qui m’éclata littéralement sous le nez quelques secondes après, acheva de m’étourdir. Je restai un moment sur le carreau. Puis, les boches, me voyant blessé, me firent retourner d’où je venais et où je les trouvais installés » (lettre au colonel Boud’hors, Extrait d’un rapport au colonel Boud’hors du 8 décembre 1918, publié intégralement dans les Lettres, notes et carnets, tome 1, p.437 à 443, réédition par Robert Laffont, collection Bouquins, 2010.