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4. Conclusion - le désobusage d'après-guerre en quelques chiffres

Une équipe de récupérateurs pose avec son butin (fusil, casque britannique,Stahlhelm, obus, douilles...). Dans la Somme, vers 1935.
© National Archives Washington D.C. Cote RG-306-NT.
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A partir de 1920, les méthodes et moyens mis en œuvre pour la démolition des munitions se sont spécialisées en s‘adaptant spécifiquement au type d’engins à dénaturer, afin d’optimiser la sécurité et les rendements des récupérations des ferrailles. Cette organisation du travail s’est aussi matérialisée dans la configuration des chantiers de démolition, alors formés par un ensemble d’ateliers spécifiquement dédiés à une tache unitaire dans la chaîne allant de la munition à la ferraille de récupération. Cette organisation technique, industrielle, administrative et contractuelle s’est progressivement structurée pour toujours plus d’efficacité, de sureté et de facilités contractuelles.

A compter de 1929, les marchés de désobusage sont passés au moyen d’un seul type de contrat standard vers un nombre restreint d’entreprises. Pour les entreprises ayant démontré leur fiabilité, les contrats étaient prolongés par des jeux d’avenants. L. Berge a vu ainsi son contrat prolongé en 1941 pour démolir sur son terrain d’explosion de Fampoux des engins de 14-18 auxquels se sont rajoutés ceux de la nouvelle guerre.

Les données archivistiques françaises (Archives du Sénat) et britanniques (N.A.K.) donnent à l’horizon 1922 un premier aperçu des tonnages à démolir sur les anciens secteurs français et britanniques. Les trois quarts de ces surplus ont alors été visés par la destruction, soit environ 1 100 000 tonnes. Le tonnage de munitions visées par les destructions en 1922 s’est avéré une sous-estimation du tonnage total réellement démoli.

Entre l’Armistice et fin mars 1919, les Américains stationnés en Meuse ont éliminé 1,7 millions d’obus [1] et autant de grenades dans leurs dépôts. Ils ont aussi pétardé tous les grands dépôts de munitions des Allemands en Argonne (voie stratégique de la Woëvre), dont le tonnage n’est pas connu. Ces opérations ont été filmées par les Américains. 

Entre 1919 et 1929, 500 000 tonnes de projectiles auraient été détruits au droit de l’ancienne « Zone rouge ». Pour le département de l’Aisne, entre janvier 1930 et décembre 1935, pour satisfaire 4 320 réclamations, 1 450 000 tonnes de munitions ont été enlevées dont 167 000 tonnes, jugées intransportables par les artificiers, furent détruites sur place. La distance parcourue par les camionnettes du Service du désobusage est alors de 420 000 km. En 1920, 115 000 tonnes d’explosifs et de munitions ont été détruites dans l’Aisne par les artificiers d’abord aidés de prisonniers de guerre puis remplacés par des Polonais [3].

Fin 1935, il restait 236 794 tonnes à démolir dont 116 900 tonnes à Saint-Aubin et 119 894 tonnes à Hurtebise (sur le Chemin des Dames). Pour ce même département, les archives du N.A.W [4] indiquent que l’entreprise Savot & Frères, installée à Coucy-le-Château Auffrique aurait démoli entre 1931 et 1937, 1 650 000 tonnes de munitions. Les découvertes et les démolitions d’engins de guerre se sont poursuivies dans la Somme à la faveur des opérations de recherche d’engins enfouis qui ont été entreprises par Savot & Frères: 67 000 obus en 1936 et 207 186 obus en 1937 [4]. Une estimation des tonnages collectés pour être détruits dans l’entre-deux-guerres entre 2 500 000 et 3 000 000 tonnes apparaît réaliste.

Toutes ces méthodes d’élimination d’engins de guerre vont peu évoluer et resteront encore en vigueur jusque dans les années 60 en France. Des munitions chimiques de la Grande Guerre ont été stockées en attente de trouver des solutions techniques économiquement profitables dans l’entre-deux-guerres. Les ypérites ont tendance avec le temps à polymériser et prendre masse. La vidange du toxique de guerre n’est alors plus possible. Leur déchargement n’est survenu qu’à partir de 1947.

Le désobusage industriel aura été une urgence et une impérieuse nécessité au sortir de la Grande Guerre. Il a été une réponse industrielle à une guerre industrielle, un défi auquel se sont confrontés des industriels dans cet intervalle de temps guerre et paix. Le désobusage a été une des briques nécessaires à la reconstruction. Des hommes ont payé le prix fort dans cette mission et la protection des populations : entre 1919 et 1929, le désobusage a couté en Meuse la vie à 127 artificiers et en blessant 294 autres [5].

Combien d’autres inconnus ont succombé sur l’ancienne ligne de front après le coup de clairon ? Aujourd’hui encore, les obus de la Grande Guerre sortent de terre et sont pris en charge par les démineurs de la Sécurité Civile alors que les munitions chimiques, stockées à Suippes, attendent leur destruction dans une usine tout juste construite à sur un terrain militaire.

Pickett notait en 1921 que « There is no proper method to destroy ammunition » [6]. Des pollutions des sols persistent. Face à ce constat, se pose un nouveau défi, comment intégrer les traces, historiques, sociétales, environnementales de la guerre, de son achèvement industriel, dans la gestion de nos territoires. Pour ne pas oublier et penser l’avenir. Une histoire ancrée dans nos sols, notre passé et dans notre présent.

Références

[1] National Archives Washington D.C. ,cote
[3] Bibliothèque nationale de France. Fédération des sociétés d’histoire et d’archéologie de l’Aisne. Mémoires. 2001.
[4] National Archives Washington D.C. ,cote RG-306-NT.
[5] Archives départementales de la Meuse, cote 10 R 82.
[6] Mayfair, volume 26 . N°329, septembre 1921.