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(3/4) James Reese Europe et l'arrivée du jazz en France

Soldats du 369e régiment au combat, à Maffrecourt, le 5 mai 1918
© D.R.
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

James Reese Europe, musicien de jazz célèbre pour avoir popularisé la musique africaine américaine outre-Atlantique au début du 20e siècle, puis en France en 1917, s'est également héroïquement illustré au front, en tant que lieutenant de compagnie de mitrailleur dans le 369e Régiment d'Infanterie U.S. de l'Armée Française. Matthieu Jouan, directeur de la publication de Citizen Jazz, revient en détail sur le parcours exceptionnel du "Jazz King", qui fut aussi le premier citoyen noir des Etats-Unis à recevoir des funérailles publiques. 

Des concerts de jazz au gaz des tranchées

Le 15e régiment arrive le 15 février à Aix et commence une intense activité musicale, de répétitions en concerts, devant des civils comme des militaires. Leur cohésion et leur niveau musical se renforcent. Le lieutenant James Reese Europe fatigue. Il passe ses nuits à écrire des arrangements pour les quarante musiciens, des arrangements précis pour chacun d’entre eux.

Le 25 février, le régiment africain américain est transféré à l’Armée Française. Une façon pour l’Armée américaine de régler la problématique du commandement au combat de soldats noirs.  Le 15th New York National Guard Infantry Regiment (Colored) devient alors le 369e Régiment d’Infanterie U.S. de l’Armée Française. Ils sont équipés de casques, de fusils et de munitions françaises mais gardent leurs uniformes américains. Là, entre militaires de l’armée française, pas de ségrégation, pas de color line et l’intégration se passe très bien pour ces milliers de jeunes citoyens américains.

Toute la difficulté consiste à assurer la fonction de musicien et de chef d’orchestre tout en remplissant son devoir de militaire et ces hommes passeront la guerre entre la musique et les tranchées, entre les fêtes pour l’État-major et le no man’s land.

L’orchestre est placé sous la direction de Noble Sissle et Eugene Mikell car James Reese Europe, en sa qualité de lieutenant de compagnie de mitrailleur est envoyé au front, dans les tranchées, en avril 1918.

James Reese Europe devient alors le premier officier africain américain de la Première Guerre mondiale à commander des troupes au combat.

Europe est gazé dans les tranchées en juin 1918. Hospitalisé, il en profite pour composer, notamment son plus fameux tube, qui sera enregistré à son retour en 1919 : On Patrol On No Man’s Land, chanté par Noble Sissle. Armé d’un petit orgue portable d’aumônier, il peut composer partout, même dans les tranchées.

L'héroïsme des "Harlem Hellfighters"

Au gré des affectations stratégiques, Europe passe du front à l’orchestre. Tantôt combattant, tantôt remontant le moral des troupes avec sa musique. Pourtant, l’armée américaine, à l’approche de la fin de la guerre, commence une opération de « blanchiment » du commandement et remplace un à un les officiers noir par des blancs. Il faut encore une fois toute la force de persuasion du colonel Hayward pour que James Reese Europe reste au 369e, à la tête de son orchestre et ne soit pas transféré dans une autre compagnie. Il donne de nombreux concerts, dont un mémorable à Paris le 18 août, au Théâtre des Champs Elysées suivi d’une grande fête au Jardin des Tuileries, le 25 août avec de nombreux autres orchestres. Il restera dans la capitale avec l’orchestre pendant quelques semaines, inoculant le virus du jazz au Vieux continent.

Le 369e régiment connaît un parcours exceptionnel. Ses soldats vont tenir 191 jours de suite au front, plus longtemps qu’aucun autre régiment. Ils vont accomplir des actes de bravoures et d’héroïsme récompensés par une Croix de guerre pour tout le régiment. Certains soldats recevront cette Croix de guerre également à titre individuel. Deux soldats en particulier, Needham Robers et Henry Johnson, vont obtenir le statut de héros de guerre et faire la Une des journaux américains. Le 369e n’a jamais perdu une tranchée, ni un mètre de terrain, ni aucun de ses prisonniers. Enfin, le 369e est le premier de tous les régiments engagés dans cette guerre à parvenir sur les rives du Rhin, le 18 novembre 1918. Leur aptitude au combat est telle qu’ils reçoivent le surnom de Harlem Hellfighters, (les combattants de l’enfer venus de Harlem).

La société d’alors n’a pas voulu reconnaître la valeur de ces soldats africains américains et ce n’est que tardivement que les autorités militaires américaines ont accordé, à titre posthume, les plus hautes décorations militaires à ces combattants.