Espace scientifique > Societe > (2/4) James Reese Europe et l'arrivée du jazz en France

(2/4) James Reese Europe et l'arrivée du jazz en France

James Reese Europe (qui regarde le photographe) et l'orchestre du 369e régiment
© D.R.
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

James Reese Europe, musicien de jazz célèbre pour avoir popularisé la musique africaine américaine outre-Atlantique au début du 20e siècle, puis en France en 1917, s'est également héroïquement illustré au front, en tant que lieutenant de compagnie de mitrailleur dans le 369e Régiment d'Infanterie U.S. de l'Armée Française. Matthieu Jouan, directeur de la publication de Citizen Jazz, revient en détail sur le parcours exceptionnel du "Jazz King", qui fut aussi le premier citoyen noir des Etats-Unis à recevoir des funérailles publiques. 

Du Carnegie Hall au Théâtre Graslin de Nantes

En 1916, le gouverneur de New York, Charles S. Whitman, décide de mettre en place un régiment de soldats africains américains pour donner à ces citoyens le même sens du civisme et de la fierté qu’aux citoyens blancs. Le 15th New York National Guard Infantry Regiment est officiellement mis sur pied en juin 1916. Les citoyens africains américains de New York ne s’empressent pas de s’inscrire et le régiment est loin du compte.

Le 18 septembre 1916, James Reese Europe s’enrôle comme soldat et est affecté à une compagnie de mitrailleurs. Il pense qu’une garde nationale noire peut être l’instrument de la cohésion des Africains Américains. Il convainc Noble Sissle qui s’engage le 26 septembre à son tour. Le Colonel Hayward comprend l’enjeu d’avoir un orchestre de bons musiciens pour pouvoir attirer de l’argent pour l’équipement. Il souhaite donner des concerts pour faciliter le recrutement, les dons et attirer l’attention du monde politique et militaire.

Mais James Reese Europe ne veut pas diriger une fanfare militaire, avec des cuivres. Il pense que les cordes sont les seuls instruments à pouvoir exprimer les sentiments de "l’âme noire". Aussi, il tente de dissuader le colonel Hayward en lui posant des conditions difficiles : ne recruter que les meilleurs musiciens du pays, trouver des fonds pour payer ces recrutements spéciaux, enfreindre le règlement pour avoir quarante-quatre musiciens au lieu des vingt-huit réglementaires. Europe, qui veut porter l’uniforme au front et se battre, pense ainsi se débarrasser du problème. Mais le colonel a des relations et il accède à toutes les demandes. James Reese Europe doit mettre sur pied cet orchestre : une section de cuivres, des bois et des tambours. Noble Sissle se charge de passer des petites annonces pour le recrutement. Europe décide d’aller chercher les clarinettistes à Porto-Rico, où ils lui semblaient meilleurs qu’à New York. Enfin, le recrutement dans le 15e régiment de Francis Eugene Mikell, musicien et chef d’orchestre de solide formation, permet à Europe d’avoir un chef assistant tandis que Sissle sera tambour major.

Europe passe du temps en ville à écrire la musique pour l’orchestre et à préparer les concerts publics, véritables démonstrations publicitaires pour l’armée et aussi source de revenus pour le régiment, comme celui du 22 juin 1917 à Manhattan. Eugene Mikell fait rentrer dans l’orchestre deux batteurs et percussionnistes homonymes, Steven Wright et Herbert Wright qui vont électriser l’orchestre avec leur façon de jouer très énergique. 

La toute première unité noire américaine à arriver en France 

L’Armée américaine en 1917 incorpore tous les hommes entre 21 et 31 ans, mais sous le régime sévère et légal de la ségrégation, elle ne prend pas d’Africains Américains comme combattants mais comme main d’œuvre pour le génie, le transport, le service… D’ailleurs, ils sont à peine formés et rarement armés. Le colonel Hayward n’obtient pas d’ordre de mobilisation. Il faut attendre que de sérieux problèmes surgissent, lorsque le 15e régiment stationne en Caroline du Sud, Etat sudiste, et qu’un réel danger d’affrontement avec la population blanche se pose, que les incidents et les provocations racistes se multiplient pour que l’ordre soit donné d’embarquer pour Brest. 

C’est donc à Brest, à bord du Pocahontas, que le 15e régiment débarque le 1er janvier 1918. C’est la toute première unité africaine américaine de combat à poser le pied hors des Etats-Unis d’Amérique. 

Le régiment est transféré à Saint Nazaire, dans un camp militaire de soutien logistique (Service of Supply). C’est là que les services du spectacle de l’armée auditionnent l’orchestre pour assurer les spectacles destinés aux soldats du camp de permissionnaires situé à Aix-les-Bains. Les quarante musiciens de l’orchestre du 15e régiment font grande impression et les responsables sont ravis de découvrir que leur chef d’orchestre est le fameux James Reese Europe. Ils sont donc engagés et envoyés à Aix. Le trajet en train de Saint-Nazaire à Aix-les-Bains passe par Nantes et Tours.

A Nantes, le tout premier concert de jazz

A Nantes, ce 12 février 1918 — jour anniversaire de la naissance d’Abraham Lincoln – le maire de la ville, Paul Bellamy a organisé une soirée au Théâtre Graslin en l’honneur des soldats américains et de l’amitié entre les deux pays ainsi que pour récolter des fonds pour des œuvres de charité.

L’orchestre de James Reese Europe se positionne place Graslin et joue quelques morceaux pour la foule qui se rassemble. Puis, sur la scène, les musiciens jouent un concert mémorable. Le public français est frappé par ce ragtime instrumental sans pareil et les musiciens africains américains sont agréablement surpris par l’absence de ségrégation et la ferveur de l’auditoire.

Organisé formellement par les autorités françaises et américaines, avec des places en vente, un programme et des articles d’annonce, le concert du 12 février 1918 est considéré comme le premier concert de jazz sur le sol européen.

De l’avis des personnes présentes ce soir-là, musiciens, militaires, journalistes, ce concert a été une révélation et est représentatif de l’accueil qui sera réservé ensuite à cet orchestre, tout le temps où il jouera en France, jusqu’en janvier 1919.