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1990 : les hommes confrontés aux guerres modernes

De la Grande Guerre au totalitarisme. La brutalisation des sociétés européennes (Fallen Soldiers Reshaping the Memory of the World Wars), de George L. Mosse (Hachette, 1999).
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Historien des idées d’origine juive, George L. Mosse est marqué dans son destin par la montée et l’installation du nazisme en Allemagne dans l’entre-deux-guerres. Exilé aux Etats-Unis après 1933, il s’applique à comprendre le mécanisme qui a conduit à l’essor des fascismes en Europe au XXe siècle.

Parmi les ouvrages consacrés à ce sujet, Fallen Soldiers, paru en 1990, est le premier qui souligne le rôle central joué par la Grande Guerre. « Comment les hommes ont fait face aux guerres modernes, quelles ont été les conséquences politiques de leur réaction, tel est le sujet de ce livre. »

Échappatoire à la violence

Mosse montre d’abord comment le mythe de la guerre moderne se met en place au XIXe siècle, grâce à la diffusion par les intellectuels et les artistes d’une représentation héroïsée du combat. Ainsi le culte des morts, à travers, par exemple, la création de « bois du souvenir », offre une échappatoire à la violence et imprime une idéalisation christique de la mort au combat. Pour l’auteur, le mythe se nourrit de l’engagement des jeunes intellectuels « volontaires » de la guerre de libération allemande (1813) ou de l’indépendance grecque (1821) et de leur expérience médiatisée de la virilité et de la camaraderie.

Mosse suit l’installation du mythe moderne de la guerre dans le contexte d’appropriation de la mort de masse qui caractérise la Grande Guerre. Ce mythe se démocratise entre 1914 et 1918 par la production d’objets du quotidien qui mettent à distance la violence. Cette « banalisation » de la guerre sacralisée aboutit à la « brutalisation » des sociétés européennes. En favorisant la déréalisation du combat, la guerre moderne appelle en retour une violence encore plus forte, portée par une idéalisation de l’expérience de cette même violence. Les indices les plus nets de ce processus se lisent, d’après l’auteur, à travers la montée, après-guerre, des violences politiques, l’acceptation du meurtre, du racisme et de l’antisémitisme, notamment en Allemagne.

Certains historiens contemporains promoteurs du concept de « culture de guerre » présentent George L. Mosse comme « grand éveilleur » de la compréhension du XXe siècle européen. Le titre français, De la Grande Guerre au totalitarisme. La brutalisation des sociétés européennes, discutable, met en avant cette filiation. La Grande Guerre aurait cristallisé une culture fondée sur la haine, la violence et la croisade eschatologique contre l’ennemi, jusqu’à « brutaliser » (« rendre brutales ») les sociétés qui y ont pris part.

On peut pourtant remarquer que George Mosse privilégie l’histoire de l’Allemagne pour asseoir sa démonstration, non exempte d’approximations et d’affirmations intuitives. Ainsi, il méconnaît les pratiques et expériences des différents groupes sociaux pendant et après la guerre. Sa thèse ignore trop que d’autres voies, comme l’internationalisme ou le pacifisme, se sont développées après 1918 pour donner du sens à l’expérience de la guerre et de sa violence. De même, si l’essor du tourisme de mémoire dans l’entre-deux-guerres participe de la sacralisation de la mort héroïque, il ne témoigne pas forcément d’une acceptation du sacrifice. Ce livre influent mérite au final une lecture attentive mais somme toute distanciée.

De la Grande Guerre au totalitarisme. La brutalisation des sociétés européennes (Fallen Soldiers Reshaping the Memory of the World Wars), de George L. Mosse (Hachette, 1999).

Article extrait du supplément 9 du Monde « Le Journal du Centenaire », 6 octobre 2014.