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1977 : une histoire globale des anciens combattants

Les Anciens Combattants et la société française, 1914-1939, d’Antoine Prost (3 volumes, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1977)
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C’est pendant la guerre d’Algérie que le jeune conscrit, officier normalien, Antoine Prost (né en 1933) conçut son sujet de thèse sur les anciens combattants de la Grande Guerre. Non pas que les deux guerres fussent comparables, pas plus que l’expérience du combat de l’historien – relativement limitée, comme Prost le raconte lui-même dans son introduction – avec celle des poilus dans les tranchées. Mais c’est ainsi que les questionnements s’élaborent, dans une tension entre passés et présents.

Reste que le thème était audacieux dans le contexte historiographique des années 1960-1970. D’abord, de nombreux anciens combattants étaient encore vivants. C’est à la fois une contrainte, car le chercheur est enserré par de multiples discours, et un atout, car il y a là une mémoire vivante, riche de mille transmissions. Ensuite, Prost choisit de ne pas traiter la guerre elle-même mais ses conséquences dans les mémoires combattantes, ce qui n’était pas l’approche la plus fréquente alors. Enfin, déjà formé à l’étude du mouvement ouvrier, l’historien se saisit des sciences sociales et de leur méthode pour s’intéresser non pas à tous les anciens combattants mais à ceux – environ la moitié – qui sont regroupés dans des associations. Outre l’usage de la sociologie, Prost affirme : « Faute de méthode assurée, nous emprunterons à la fois aux linguistes, aux ethnologues et aux folkloristes, pour fonder une interprétation globale. » C’est conscient des enjeux que Prost avance sur le sujet : « Écrire l’histoire des combattants, c’est les ranger définitivement dans un passé à jamais révolu. On dit souvent que l’histoire demande du recul : elle le crée plus sûrement encore. Cette recherche contribue à éloigner de nous et à faire glisser du présent au passé la génération de 1914 avant même qu’elle n’ait totalement disparu. »

S’appuyant sur une grande masse d’archives et de sources, Prost bâtit une œuvre en trois temps. Le premier consiste à suivre l’histoire des principales associations, entre division et unité, depuis la guerre même. Le second plonge dans la sociologie des acteurs, tant les simples adhérents que les dirigeants. Le troisième, enfin, interroge les « mentalités et idéologies ». A vrai dire, ce dernier volume dépasse ce que ce dernier mot semble signifier de prime abord. L’historien livre une analyse des formes et des pratiques mémorielles des vétérans : les efforts de transmission de l’expérience et le culte des morts, si important, en particulier autour des monuments.

À l’évidence, c’est là l’étude modèle d’un « mouvement de masse » qui socialise les « classes moyennes » (peu organisées en général) et remplit des fonctions de protection sociale. Le travail défait l’idée d’un mouvement combattant proche du fascisme, pour insister sur la force du « pacifisme patriotique » en son sein. C’est aussi un bilan des capacités d’action des anciens soldats, performantes lorsqu’il s’agit de faire avancer leurs droits (pensions, retraites…), moins quand il faut peser dans l’arène politique. C’est encore une fine analyse de « l’esprit combattant », tant celui revendiqué par les acteurs que celui que peut restituer l’historien. Bien des thèmes développés par l’historiographie des années 1990-2000 sont ainsi déjà interrogés ici.

Les Anciens Combattants et la société française, 1914-1939, d’Antoine Prost (3 volumes, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1977)

Article extrait du supplément 10 du Monde « Le Journal du Centenaire », 10 novembre 2014.