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1975 : un regard sur les « poètes-soldats »

Paul Fussell, The Great War and Modern Memory, Oxford University Press, 1975.
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Paul Fussell connaissait la guerre. Dans sa chair. À vingt ans, à l’été 1944, il débarquait en France comme sous-lieutenant de l’infanterie américaine. Quelques mois plus tard, il était grièvement blessé en Alsace. Ce fut pour lui une expérience initiatique. Il consacra dès lors l’essentiel de sa carrière de professeur de littérature à l’étude de la mise en récit – en vers et en prose – de l’expérience combattante. Trente ans après la fin de la seconde guerre mondiale, il publiait son maître livre, The Great War and Modern Memory (« la Grande Guerre et la mémoire moderne »). Couronné de prix prestigieux, l’ouvrage fit date.

Son premier mérite fut de participer à la redécouverte de tout un pan de l’histoire littéraire britannique en mettant au centre de l’analyse les « poètes soldats ». En outre, par le va-et-vient constant opéré entre l’expérience de guerre et sa « littérarisation », pendant et après la guerre, Fussell contribua à faire de la mémoire de la Grande Guerre un objet d’étude à part entière. C’est principalement pour cette raison qu’il intéressa les historiens et peut être considéré comme l’un des pionniers anglo-saxons de l’histoire culturelle de la guerre, aux côtés – mais dans un registre très différent – de John Keegan qui publia, un an plus tard, son Anatomie de la bataille.

Le livre de Fussell portait des thèses fortes. Selon lui, la littérature combattante, et en particulier la poésie, joua un rôle essentiel en façonnant le sens donné à la guerre en Grande-Bretagne. Des auteurs comme Siegfried Sassoon, Robert Graves, Edmund Blunden ou Wilfred Owen, même si leur audience fut limitée pendant la guerre et même s’ils n’étaient pas représentatifs socialement en raison de leur appartenance à la bourgeoisie culturelle, devinrent les porte-parole des combattants.

La mort des grandes valeurs

Pour Fussell, leurs œuvres témoignent de la mort de grandes valeurs qui donnaient jusqu’alors un sens aux conflits armés. La gloire, l’honneur, le courage, le sacrifice étaient littéralement devenus obscènes face à la boue des tranchées, à la mort de masse anonyme et au trauma. Fussell ne se penche pourtant pas stricto sensu sur l’idéologie des œuvres et n’emploie quasiment jamais le terme de « pacifisme » ou de « pacifiste ». Son analyse a néanmoins une dimension politique dans la mesure où il interroge la place des poètes et écrivains dans la cité. Pour lui, ces auteurs figurent parmi les inventeurs d’une « mémoire moderne » où l’ironie balaie les imaginaires et les esthétiques romantiques qui avaient encore pu habiter les œuvres du début de guerre.

Le livre de Fussell a nourri de nombreux débats. Certains historiens ont discuté la représentativité de son corpus ou lui ont reproché de s’identifier au discours polémique des auteurs choisis. L’historien Jay Winter a souligné que, loin d’être uniquement modernes et ironiques, les représentations de la guerre et de la mort pouvaient se fonder sur un retour au sacré et à des formes traditionnelles. Il n’en demeure pas moins que ce livre constitue une référence pour l’étude des littératures de guerre et pour l’histoire culturelle de la Grande Guerre. Sa réception en France reste cependant malheureusement limitée aux spécialistes, du fait de son objet d’étude circonscrit à l’espace et, surtout, de l’absence d’une traduction.

Paul Fussell, The Great War and Modern Memory, Oxford University Press, 1975.

Article extrait du supplément 7 du Monde « Le Journal du Centenaire », 28 juillet 2014.