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1973 : la Grande Guerre passée au crible de la lutte des classes

Klassengesellschaft im Krieg 1914-1918, de Jürgen Kocka, Vandenhoeck und Ruprecht, 1973.
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En 1918, l’Allemagne est en révolution. L’Empire disparaît et la République est proclamée le 9 novembre, tandis que des conseils d’ouvriers et de soldats se sont constitués. La gauche révolutionnaire s’oppose au gouvernement. Comment en est-on arrivé là ? Pour saisir les enjeux, il y a bien sûr à retracer l’histoire militaire et politique des années précédentes, mais c’est là une vue limitée des choses pour un historien comme l’Allemand Jürgen Kocka (né en 1941), auteur en 1973 de Klassengesellschaft im Krieg 1914-1918 (« La société de classes dans la guerre 1914-1918 »).

Spécialiste d’histoire sociale – il a fait sa thèse sur les employés de Siemens au XIXe siècle et a ensuite poursuivi ses recherches sur la société allemande en général –, Jürgen Kocka devient une des figures phares, avec Hans-Ulrich Wehler, de l’Ecole dite de Bielefeld, du nom de la ville universitaire de Westphalie, centre de son activité. Ces historiens entendent pratiquer une histoire sociale qui permette de donner des explications d’ensemble au développement des sociétés, en dialogue avec les sciences sociales et appuyée sur des perspectives théoriques.

C’est ainsi en utilisant les analyses marxistes et l’œuvre du sociologue Max Weber que Jürgen Kocka interroge ce que la Grande Guerre a fait à la société allemande. L’approche assume son fondement théorique, non pas pour valider ou invalider les perspectives de Marx, mais pour les faire fonctionner comme un outil de compréhension, un idéal-type (disons un modèle de travail) selon un concept mis en avant par Weber. Le livre de Jürgen Kocka s’ouvre et se ferme par des chapitres de méthode et de théorie pour en montrer le caractère décisif pour le travail de l’historien.

Dans les années 1960 et 1970, l’histoire économique et sociale, les approches d’ensemble, le lien entre production scientifique et engagement politique sont au cœur des questionnements des historiens. Un autre temps.

Jürgen Kocka décrit la paupérisation de la classe ouvrière, affectée par la chute du salaire réel pendant la guerre, alors même que son sort avait progressé avant 1914 : elle avait à ce moment « plus à perdre que ses chaînes ». Il montre aussi les difficultés de la classe moyenne (« Mittelstand »), dont une partie – les « nouvelles » couches des employés et fonctionnaires qu’il connaît bien – se rapproche de la classe ouvrière, tandis que les plus « anciennes » couches, petits commerçants et artisans, se raccrochent plutôt aux classes dominantes, contribuant ainsi à la polarisation des conflits.

Révolution contre l’Etat

Jürgen Kocka en arrive à la conclusion que la conscience et les rivalités de classes s’accroissent avec la guerre, sans compter d’autres tensions (comme l’opposition ville-campagne). Surtout, l’Etat perd de sa légitimité auprès de tous les groupes sociaux. Il s’aliène les industriels et ne sait pas protéger les plus démunis : « L’autorité de l’Etat s’est effondrée en Allemagne avant la Révolution. » C’est ainsi que la Révolution se dresse d’abord contre l’administration et l’Etat, plus que contre le patronat et les industriels.

Klassengesellschaft im Krieg a suscité de riches discussions, sur l’usage de Marx ou de la théorie, sur les sources choisies ou sur les interprétations avancées, mais il s’est imposé comme un classique et un témoin des grandes ambitions de l’histoire sociale de l’époque.

Klassengesellschaft im Krieg 1914-1918, de Jürgen Kocka, Vandenhoeck und Ruprecht, 1973 (non traduit).

Article extrait du supplément 5 du Monde « Le Journal du Centenaire », 9 juin 2014.