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1971 - 1976 : une nouvelle approche de l’histoire militaire en Grande-Bretagne

Martin Middlebrook, The First Day on the Somme. 1 July 1916. (London: Allen Lane, 1971) / John Keegan, The Face of Battle. (London: Jonathan Cape, 1976).
© D.R.
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Le premier jour de la bataille de la Somme fut le pire de l’histoire de l’armée britannique. Durant la seule journée du 1er juillet, environ 20 000 hommes trouvèrent la mort et 40 000 furent blessés sur les rives de la Somme. Sur les 120 000 soldats britanniques qui se lancèrent à l’assaut ce jour-là, la moitié tombèrent au combat, fauchés pour la plupart dès la première heure de l’attaque.

L’armée britannique, concentrée sur le secteur nord du front de la Somme, n’atteignit aucun de ses objectifs ce jour-là. L’armée française, qui se battait au sud du fleuve, remporta quelques succès, mais au bout du compte ces offensives ne modifièrent en rien l’équilibre tactique ou stratégique des forces sur le front. Depuis, ce 1er juillet 1916 est considéré comme un jour de désastre en Angleterre et en Irlande.

La question de savoir pourquoi et comment un tel bain de sang a pu survenir est devenu un sujet d’étude dans les années 1960, après le cinquantième anniversaire du début de la guerre de 1914. En 1964, la BBC lança une nouvelle chaîne, BBC2, qu’elle inaugura par une monumentale histoire de la guerre qui fut présentée, à raison d’un volet hebdomadaire, durant vingt-six semaines. Ce fut sans doute l’histoire télévisuelle la plus exhaustive produite au sujet de la Grande Guerre. Le commentaire avait été rédigé par deux historiens militaires, Corelli Barnett et John Terraine, deux historiens conservateurs qui considéraient la bataille de la Somme comme une tentative nécessaire et correctement menée de briser les lignes allemandes en un de leurs secteurs les plus solides. Leur commentaire reflétait ce point de vue, mais l’impact de la série ne fut pas dû aux paroles qui l’accompagnaient, mais aux images. Et celles-ci racontaient une histoire complètement différente, révélant les erreurs de planification et de commandement, l’échec d’une préparation d’artillerie qui n’atteignit pas le but fixé par l’état-major – à savoir détruire les premières lignes de fortifications allemandes afin de permettre à l’infanterie britannique de traverser sans dommage le no man’s land et de s’emparer de tranchées désertées ou détruites. Avant la bataille, pendant sept jours et sept nuits, on avait procédé à un barrage d’artillerie, mais la proportion entre obus fusants et obus lourds à effet pénétrant avait été mal calculée. Aussi, lorsque ces tirs de barrage cessèrent et que (d’après le témoignage de nombreux soldats), on entendit à nouveau le chant des oiseaux, les soldats britanniques qui progressaient dans le no man’s land furent décimés par les mitrailleuses allemandes, sorties en toute hâte de profonds bunkers restés intacts et mises en œuvre avec un effet dévastateur.

La bataille de la Somme se poursuivit pendant six mois. Le 14 juillet, une seconde offensive s’avéra plus fructueuse grâce à l’adoption d’une stratégie consistant à prendre une position précise et à s’y accrocher coûte que coûte. Cette fois, le commandement britannique ne chercha pas à effectuer une percée permettant ensuite à la cavalerie de déferler à travers les lignes et de s’emparer des positions allemandes, mais procéda à de violents bombardements sur des secteurs limités du front, qui pouvaient alors être occupés et servir de points d’appui pour de nouveaux assauts. Mais par la suite le haut commandement en revint à son idée de percée et lança plusieurs offensives qui furent tout aussi désastreuses que celles du 1er juillet. Ainsi la bataille montra que le commandement britannique ne sut tirer aucune leçon entre le début des combats et leurs derniers développements. Bref, la bataille de la Somme fut un échec et son coût humain épouvantablement élevé. Entre juillet et novembre 1916, l’armée britannique perdit 420 000 hommes, dont 96 000 tués.

En 1964, lorsque le public britannique découvrit à la BBC la manière inédite dont les vingt-six épisodes de la série racontaient l’histoire de la guerre, il assista à la relation visuelle d’une catastrophe qui était déjà inscrite dans l’histoire familiale de centaines de milliers de soldats. C’est pour cette raison que le commentaire importait finalement peu. Les téléspectateurs britanniques ajoutèrent eux-mêmes les sous-titres au bas des images de soldats combattant dans la poussière et la boue pour s’emparer de positions qu’ils n’avaient pas les moyens de prendre. La bataille de la Somme devint emblématique, un site sacré de souffrance et de sacrifice dans une bataille qui ne pouvait et ne serait pas gagnée.

C’est quelques années plus tard que deux historiens, Martin Middlebrook et John Keegan, publièrent des récits de la bataille de la Somme qui devinrent des classiques. Nés tous deux dans les années 1930, ils avaient grandi à une époque où la bataille de la Somme était connue de la quasi totalité des foyers britanniques. Middlebrook est né dans les Midlands, Keegan à Londres. Middlebrook a effectué son service militaire dans les années 1950, sur le canal de Suez et à Aqaba en Jordanie, dans les Services de l’intendance de l’armée britannique. Keegan, qui avait contracté la tuberculose dans son enfance, fut dispensé de service militaire. Pendant le séjour de Middlebrook à l’armée, Keegan étudia l’histoire au Balliol College d’Oxford avant de travailler d’abord à l’ambassade américaine à Londres, puis au Royal Military College de Sandhurst. Il y exerça les fonctions de conférencier en histoire militaire durant vingt-six ans, puis décida de devenir auteur et journaliste à plein temps.

Les deux livres que ces historiens consacrèrent à la bataille de la Somme furent publiés dans les années 1970, à une époque où il était impossible de ne pas faire le parallèle entre la Première Guerre mondiale et la guerre du Vietnam. Si le Premier ministre britannique Harold Wilson avait approuvé la guerre au plan diplomatique, il s’était gardé d’y engager des troupes. En Grande-Bretagne l’opinion publique était majoritairement hostile à cette guerre menée par les Américains, qui ravivait des images de futilité immanquablement associées à la Somme. Ce contexte politique, qu’exprimait également la pièce à succès Ah Dieu ! que la guerre est jolie, portée ensuite à l’écran, a sans conteste contribué à l’impact qu’eurent les livres de Middlebrook et Keegan.

Ce sont en vérité deux ouvrages très différents. Middlebrook présente le premier jour de la bataille de la Somme comme l’aboutissement d’un long processus de préparation qui avait débuté avec l’instauration en Grande-Bretagne de l’engagement volontaire et la création d’un arsenal destiné à armer cette armée de citoyens. Entre août 1914 et janvier 1916, 2 400 000 Britanniques se portèrent volontaires sous les drapeaux. Ils le firent parce qu’ils croyaient à la justesse de la cause. Celle-ci consistait à empêcher le Kaiser et son armée de s’emparer de tout le nord-ouest de l’Europe. Le livre cite de nombreux extraits de lettres et de récits de soldats, et le haut commandement y occupe bien moins de place que les hommes du rang.

Le livre de Keegan adopte un point de vue beaucoup plus vaste, puisqu’il revient d’abord sur Azincourt avant de se pencher sur Waterloo puis, dans un brillant chapitre qui est tout simplement le meilleur récit jamais livré d’une bataille du XXe siècle, sur la Somme. Mais son ouvrage a de nombreux points communs avec celui de Middlebrook. Il fait œuvre d’histoire démocratique, s’intéressant avant tout aux simples soldats, à leur courage, leur détermination et leurs souffrances.

Ce que propose Keegan va au-delà de la chronique émouvante des premières vingt-quatre heures de la tragédie que rapporte l’ouvrage de Middlebrook. Keegan réfléchit à une question d’une importance fondamentale non seulement pour notre compréhension de la bataille de la Somme, mais pour celle de la guerre elle-même. Il se demande comment la bataille en soi est possible. Vu les terreurs et les souffrances qu’elle implique, comment est-il possible de convaincre des hommes de se ruer au combat ? Et sa réponse est à la fois originale et dérangeante. Il affirme qu’à Azincourt les hommes pouvaient maîtriser leur terreur de la bataille parce qu’en dernière extrémité, ils savaient qu’ils pouvaient gagner la colline voisine et, avec un peu de chance, en réchapper sain et sauf. À Waterloo, les hommes pouvaient faire face à la bataille parce qu’ils avaient toujours l’espoir d’arriver un jour trop tard, c’est-à-dire d’entrer dans la mêlée quand le pire était passé. Or ce qui fait de la Somme quelque chose de terrifiant et d’entièrement nouveau, c’est qu’une fois en position, les soldats ne pouvaient s’enfuir nulle part. Ils devaient se mouvoir dans un espace plus déchiré de mortelles particules métalliques que tout ce que le monde avait vu jusqu’alors. L’artillerie, les gaz, les mitrailleuses, les lance-flammes, les armes de toute sorte et de tout calibre ont introduit la révolution industrielle sur le champ de bataille de 1916, suivis un peu plus tard par les chars et les avions, et, comme l’a dit le philosophe allemand Walter Benjamin, tout ce qui restait dans cet orage d’acier était le frêle et vulnérable corps humain du soldat. Et la bataille qui menaçait son existence pouvait, comme ce fut le cas sur la Somme, durer des mois.

Comme Verdun, la bataille de la Somme eut pour effet de pousser les hommes en uniforme à la limite et même au-delà de l’endurance humaine. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre Keegan lorsqu’il conclut que les évolutions technologiques avaient rendu la bataille quasiment impossible. Les soldats ne pouvaient pas supporter le stress des combats, et l’omniprésence de lambeaux de corps humains autour d’eux leur rappelait qu’à chaque instant ils risquaient non seulement la mort mais aussi le démembrement et même la disparition totale. La moitié des tués de la Première Guerre mondiale n’ont pas de sépulture connue. La plupart se sont tout simplement volatilisés sous un bombardement d’artillerie.

Le récit que fait Middlebrook de la première journée de la bataille est tout aussi profond mais plus resserré dans son approche. Il nous livre en miniature ce que Keegan dépeint à beaucoup plus grande échelle. Ces deux historiens ont en tout cas inauguré une nouvelle approche de l’histoire militaire en Grande-Bretagne et ailleurs. Cette approche revêt un aspect anthropologique puisqu’elle propose, avec le livre de Middlebrook, une description détaillée de ce que pouvait signifier une journée de combat pour les soldats et les familles qu’ils avaient laissées derrière eux. Mais elle est également anthropologique dans la façon dont John Keegan considère la violence comme une construction sociale avec des normes et des règles qui la régissent et l’encadrent. La bataille de la Somme fut un moment où les règles de la violence changèrent, et de ce fait le monde n’a plus jamais été le même ensuite. Middlebrook et Keegan nous invitent à revisiter l’un des plus grands champs de bataille de la Première Guerre mondiale et nous montrent en quoi ce conflit se traduisit par la monstrueuse dégénérescence de la guerre en une tuerie industrielle à grande échelle. Ce n’est pas un mince exploit.

Après la publication de ces deux premiers ouvrages, leurs auteurs signèrent plusieurs autres études sur l’histoire militaire. Mais celles-ci n’ont pas la force de ces deux livres extraordinaires. Ils resteront car ce sont des œuvres qui bousculent les notions conventionnelles sur le combat armé et la façon dont les hommes ont fait face (et continuent de faire face) à ses terreurs.

Martin Middlebrook, The First Day on the Somme. 1 July 1916. (London: Allen Lane, 1971) ; John Keegan, The Face of Battle. (London: Jonathan Cape, 1976).

Article extrait du supplément 3 du Monde « Le Journal du Centenaire », 14 avril 2014. (Traduit de l’anglais par Gilles Berton).