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1969, la première histoire totale de la Grande Guerre

Marc Ferro, La grande guerre 1914-1918, Paris, Gallimard (coll. "Idées"), 1969, 384 p.
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L’ouvrage de Marc Ferro est probablement la première histoire totale de la Grande Guerre : une guerre mondiale, qui s’est jouée sur plusieurs fronts, qui a impliqué les sociétés dans leur globalité et qu’on ne peut expliquer sans prendre en compte les attitudes et les mentalités. L’auteur signale cette originalité aux premières lignes de son introduction : « Il peut sembler impertinent d'écrire un ouvrage sur la Grande Guerre quand on est à la fois l'élève de Pierre Renouvin et de Fernand Braudel. »

De fait, Marc Ferro occupe alors une place originale, à l’intersection de plusieurs problématiques. Historien de la révolution russe, et donc de la société en guerre, mais passionné de cinéma, il a dépouillé systématiquement la plus grande partie des archives cinématographiques du conflit, ce qui lui a inspiré la volonté de « ressusciter la psychologie des hommes de ce premier XXe siècle ». Il avait d’ailleurs produit en 1964, à partir exclusivement d’images animées contemporaines de la guerre, un documentaire de deux heures et demie qui fut un tel succès que Pathé en tira un film.

L’ouvrage qu’il publie au format de poche en 1969 fournit en moins de 400 pages une véritable synthèse. Une première partie, sur l'avant-guerre, s'intéresse aux opinions dans les différents pays, aux patriotismes, aux représentations de la guerre : la guerre inéluctable, la guerre telle qu'on l’imagine, le pacifisme de l'Internationale. C’est une approche d’une grande nouveauté, car l’analyse des causes de la guerre ne prenait guère en compte jusqu’alors les représentations que les contemporains se faisaient de la guerre. L’analyse diplomatique de la crise de juillet peut alors être menée rondement en 15 pages.

Une seconde partie de 160 pages étudie la guerre elle-même jusqu’en 1917. Les divers fronts sont traités simultanément. Ainsi, le récit de la bataille de Verdun est-il scandé par l'offensive Broussilov en mai 1916, la bataille de l’Isonzo en août et l’entrée en guerre de la Roumanie. Le Chemin des Dames est traité en deux pages, mais Ferro n’oublie pas les batailles qui ont la plus forte charge symbolique pour les Allemands (Langemark 1914) et pour les Britanniques (Passchendaele 1917). Chemin faisant, il insiste sur la guerre du matériel et la mobilisation économique.

Après avoir fait le point sur la situation des belligérants en 1917, Ferro interrompt son récit pour s’attacher aux tensions qui travaillent les sociétés, tensions entre le front et l'arrière, entre le pouvoir civil et le pouvoir militaire. Il montre la hausse des prix, les pénuries, les grèves et la montée des lassitudes dans tous les pays. Le désir de paix est général, mais très divergent, de la paix victorieuse à la paix révolutionnaire en passant par la paix de compromis.

La dernière partie s'ouvre sur la révolution soviétique, dont Ferro est alors le meilleur spécialiste français, et sur la paix de Brest-Litovsk. Il peut alors se reporter sur les derniers mois du conflit et achever en une dizaine de pages, le récit des ultimes combats. On le sent pressé d'en finir, et il expédie en quelques pages les traités de paix et le bilan de la guerre.

Au total, ce livre pionnier, alerte et original, ne se contente pas de raconter la guerre : il la fait comprendre dans sa complexité et ses retentissements. On le ferme avec le sentiment d’être devenu plus intelligent.

Marc Ferro, La Grande Guerre 1914-1918, Paris, Gallimard (coll. "Idées"), 1969, 384 p.

Article extrait du supplément 6 du Monde « Le Journal du Centenaire », 10 juillet 2014.