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1929 : Les témoins oculaires deviennent une source historique

Jean-Norton Cru, Témoins, Paris, Les Etincelles, 1929, réédition avec préface et postface de Frédéric Rousseau, Presses universitaires de Nancy, 2006.
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Qui, du général, du journaliste, de l’historien ou encore de l’artiste est le mieux à même de dire ce qu’est la guerre au plus près, les souffrances des hommes, les atrocités et les fraternités des champs de bataille ? À cette question qui reste d’une vive actualité, un ancien combattant de la Grande Guerre, Jean-Norton Cru, a répondu sous la forme d’un gros livre intitulé Témoins (1929), passant au crible de la critique 300 témoignages de combattants publiés entre 1915 et 1928.

Cru y reconnaît le témoin en tant que producteur de source pour l’histoire ; mais il le définit strictement en tant que « témoin oculaire », ce qui exclut donc que le soldat de bureau d’état-major puisse témoigner de la guerre des tranchées, et réciproquement. Cinq types de témoignage sont distingués : les carnets de guerre et les correspondances, les souvenirs rétrospectifs, les essais réflexifs et les ouvrages empruntant le voile de la fiction.

L’appréciation de Cru est souvent juste, toujours implacable. Les états de service de chaque auteur se présentant comme témoin ont été rigoureusement vérifiés afin de séparer véritables et « faux » témoins. Par-delà ce premier aspect, tout ce qui lui paraît éloigner le lecteur de l’expérience la plus humainement vraie — les effets littéraires, les vantardises, les exagérations (les cocardières comme les pacifistes) — est vertement dénoncé, sans craindre de froisser susceptibilités et réputations. Cette posture extérieure au jeu mondain littéraire et journalistique lui vaut d’ailleurs d’être l’objet d’une campagne de dénigrement particulièrement féroce de la part d’écrivains comme Roland Dorgelès et Henri Barbusse, entre autres… Pour autant, Témoins était et demeure un grand livre. Et ce pour deux ou trois raisons essentielles.

Tout d’abord, Cru a institué le témoignage des acteurs ordinaires (ici les combattants de base depuis le seconde classe jusqu’au commandant de compagnie) en tant que source légitime et même incontournable pour l’écriture de l’histoire de la Grande Guerre.

Une insurrection de papier

Cela n’allait pas de soi en 1929, à une époque où les éditeurs privilégient encore les récits de généraux et d’académiciens et où les historiens les plus en vue (comme Pierre Renouvin) ne jurent que par les archives administratives et diplomatiques. Aussi, en demandant à ses camarades de témoigner de leur expérience singulière, est-ce une véritable insurrection de papier qu’il appelle tous les anciens combattants. En cela, Témoins possède une dimension politique et sociale indéniable qui ouvre littéralement l’ère des témoins.

Incontournable ? En effet, et les plus grands historiens contemporains (Lucien Febvre et Marc Bloch) se sont pleinement reconnus dans la démarche de Cru. Il est aujourd’hui difficilement concevable d’écrire l’histoire de la guerre du douloureux XXe siècle et de ses prolongements monstrueux sans inclure les témoignages des hommes et des femmes qui ont vécu avec leur âme, leur coeur et leur corps de tels traumatismes. Ce n'est qu'en prenant en compte les témoignages que l'historien peut contribuer à préserver les liens subtilement noués entre les différentes générations.

Jean-Norton Cru, Témoins, Paris, Les Etincelles, 1929, réédition avec préface et postface de Frédéric Rousseau, Presses universitaires de Nancy, 2006.

Article extrait du supplément 8 du Monde « Le Journal du Centenaire », 8 septembre 2014.