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(1/4) James Reese Europe et l'arrivée du jazz en France

James Reese Europe en 1914
© Schomburg Center for Research in Black Culture, The New York Public Library
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

James Reese Europe, musicien de jazz célèbre pour avoir popularisé la musique africaine américaine outre-Atlantique au début du 20e siècle, puis en France en 1917, s'est également héroïquement illustré au front, en tant que lieutenant de compagnie de mitrailleur dans le 369e Régiment d'Infanterie U.S. de l'Armée Française. Matthieu Jouan, directeur de la publication de Citizen Jazz, revient en détail sur le parcours exceptionnel du "Jazz King", qui fut aussi le premier citoyen noir des Etats-Unis à recevoir des funérailles publiques. 

De l'Alabama à la scène du Carnegie Hall

James Reese Europe est né en 1880 à Mobile, dans l’Etat de l’Alabama, d’un père né esclave et affranchi en 1865. Il va grandir dans une famille nombreuse et éduquée qui pratique la musique dans un cadre religieux. A la mort de son père, en 1899, il combine les petits boulots pour aider sa mère et sa sœur restées à Washington et doit attendre une amélioration de leur niveau de vie pour enfin se rendre à New York, la capitale des musiciens, ce qu’il fera en 1903. Les débuts sont difficiles, mais il finit par être engagé pour diriger l’orchestre qui accompagne le vaudeville A trip to Africa, en 1904. Il se fait un nom, rencontre les bonnes personnes et participe alors à la période de transition culturelle et musicale qui voit passer le théâtre noir du XIXe siècle - celui des minstrels et du blackface - au vaudeville et à la comédie musicale du XXe siècle. Il participe à la production de la comédie The Shoo-Fly Regiment en 1905 et celle de The Black Politician en 1907, avec laquelle il part en tournée, essentiellement pour un public blanc. En 1908, un groupe d’artistes se forme, surnommé The Frogs, dont fait partie James Reese Europe. 

Il s’agit de se regrouper pour faciliter les échanges entre les membres de la profession théâtrale, pour élever le niveau d’exigence artistique, pour « promouvoir la race » en créant un fond d’archives et de documents relatifs à l’accomplissement par les Africains Américains de réalisations notables dans le domaine des arts.  Cette réunion informelle porte déjà le germe du projet rassembleur qui verra le jour rapidement sous l’impulsion de James Reese Europe.

1910 voit la fondation du Clef Club, une organisation de musiciens africains américains, sur le principe et le modèle des syndicats de musiciens blancs ou des unions d’artistes préexistantes. James Reese Europe, déjà membre de The Frogs et du Local 208, section noire de la fédération américaine des musiciens, est élu président du Clef Club. Cette institution se donne comme ambition d’enseigner la science vocale et instrumentale à ses membres et de participer à leur insertion professionnelle.  Tous ces musiciens, plus d’une centaine, jouent d’ailleurs dans les bars, les hôtels et les salons de New York pour y faire danser la bonne société. L’orchestre initial de 1910 ne comporte que des cordes (violons, banjos, harpes, mandolines, etc.) et quelques percussions. Dès lors, Europe s’attache à lever des fonds pour le Clef Club, lui trouver un local, agrandir et former l’orchestre et en écrire la musique. Le premier concert à New York est un succès. Il rassemble 100 musiciens, dont dix pianistes et des chanteurs.

Unis et plus forts, les musiciens du Clef Clubs s’organisent et obtiennent des avancées significatives dans leurs droits sociaux et professionnels vis-à-vis des patrons d’hôtels ou de restaurants dans lesquels ils jouent.

Le premier "Concert of Negro Music"

James Reese Europe est de plus en plus sollicité pour diriger ou pour composer. Il participe à l’ouverture de la première école de musique pour Africains Américains à Harlem, en 1911. Avec l’addition d’instruments à vent dans l’orchestre du Clef Club et une qualité de travail toujours aussi exigeante, la société musicale new-yorkaise réclame un événement d’envergure, un concert extraordinaire. 

Ce concert a lieu au Carnegie Hall le 2 mai 1912 sous la direction de James Reese Europe. C’est le tout premier « Concert of Negro Music » donné dans cette salle. La salle est bondée, le public non ségrégué est conquis. New York se réveille avec la certitude qu’il y a du nouveau dans la musique. Et le Clef Club Orchestra rejouera au Carnegie Hall en 1913 et 1914. 

Commence alors une saison faste pour James Reese Europe à la tête de son orchestre. Il est réclamé dans tout le pays, fait salles combles et enchaine les succès. La haute société de New York ne jure que par sa musique et il est nommé directeur musical pour le duo de stars de la danse ragtime, Vernon et Irene Castle.

Europe décide de fonder un autre groupe, le Tempo Club. Il joue à la tête du Europe Society Orchestra et enregistre en 1914 quatre morceaux pour un disque. Sur l’un des titres, Castel House Rag, le batteur Buddy Gilmore, joue un solo de batterie à la fin du morceau.Ces seize mesures de batterie seule, construites comme un discours cohérent, forment donc le premier solo de batterie de l’histoire du jazz, enregistré par l’orchestre de James Reese Europe. 

La musique noire comme vecteur d'émancipation raciale

A partir de 1914, James Reese Europe insiste sur l’aspect africain américain de sa musique, de son héritage historique, de sa force d’expression. Il inscrit sa pensée dans un discours et une action de plus en plus affirmés pour l’émancipation. Il renomme son orchestre le National Negro Symphony Orchestra. Fin 1914, fort de sa participation au Clef Club et au Tempo Club qu’il a progressivement transformés en agences de recrutement pour musiciens et en syndicats pour leur défense, James Reese Europe obtient de l’union de musiciens américains de New York une modification de leurs statuts afin de permettre aux musiciens africains américains d’y adhérer. La demande de musiques noires (ragtime, fox-trot) est très forte dans le pays et les engagements nombreux, et il arrive un moment où les lieux où se joue la musique demandent principalement des musiciens africains américains.

En 1915, Europe rencontre Noble Sissle et Eubie Blake. Le premier est chanteur (ténor) et le second pianiste, ils sont associés et composent les paroles et la musique d’un duo qui connaît le succès. Très vite, ils intègrent les différentes formations issues du Clef Club ou du Tempo Club et deviennent les assistants de James Reese Europe, puis ses amis.