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Que dire de Poincaré ?

Abel Ferry, La guerre vue d'en bas et d'en haut / Carnets secrets 1914-1918. Grasset
© D.R.
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Les combattants, acteurs de la guerre, conservent leurs identités sous l’uniforme et émettent des opinions politiques ou religieuses. Les hommes politiques ne sont dans ce cadre pas épargnés par la critique. 

Plusieurs des combattants présentés dans 500 Témoins de la Grande Guerre évoquent le président de la République Raymond Poincaré, élu en 1913. Certains pour dire seulement qu’ils l’ont vu. Les autres, pour le critiquer. Aucun ne livre une opinion favorable.

« J’ai une réputation de bagarreur. Je suis un vieux dreyfusard. La vérité est devenue ma règle d’or », écrivait l’historien Jules Isaac. C’est pourquoi, entreprenant une recherche sur les origines de la guerre, il voulut montrer que Poincaré n’avait pas manifesté une grande volonté de paix en 1914. Il retrouvait là les interrogations de Victorin Bès, un tout jeune homme capable de réfléchir du haut de ses 20 ans en mai 1915 : « N’avions-nous pas nos revanchards, nos Déroulède, nos Barrès, nos Poincaré qui ne cessaient de claironner la charge, de déposer des gerbes au pied des statues de Strasbourg ou autres, qui lançaient des discours enflammés et provocants face à l’Est ? » Et plus loin, parlant de Kaiser, Kronprinz, Barrès et Poincaré : « Les effroyables hécatombes d’hommes ne les empêchent-elles pas de dormir ? »

Pour Charles Patard, le 23 octobre 1915, les responsables de la guerre, côté français, sont : Poincaré, Deschanel, Barrès, Lavedan, Richepin, Bazin, et Mgr Amette. Étienne Tanty, également simple soldat d’infanterie, condamne sans appel les fauteurs de guerre, le Kaiser et Poincaré ; il voudrait tirer sur eux, « sans remords, sans scrupules et sans pitié ». Jules Puech constate que les personnages détestés par tous ses camarades sont en premier le Kronprinz et en second, à égalité Guillaume II et Poincaré. Le jésuite mobilisé Émile Goudareau remarque lui aussi que le président de la République est peu aimé dans les tranchées où les hommes disent : « Poincaré est un bandit, et vivement la paix ! Car Poincaré, je ne sais pourquoi, est tenu pour l’auteur responsable de la guerre. Pour le reste, pas trop mauvais garçons. »

Poincaré est même critiqué par des personnages plus haut placés. L’officier et député Abel Ferry estime que le GQG a établi une véritable dictature au début de la guerre avec la complicité de Millerand, Maginot et Poincaré. Quant au général Guillaumat, il trouve comique l’arrivée près du front d’un président « en tenue de chauffeur d’automobile » ; il note son inintelligence, son manque de cœur et les ridicules de son entourage.

Nom Prénom Naissance Lieu Situation
Bès Victorin 1895 Tarn Soldat infanterie
Ferry Abel 1881 Paris Député, lieutenant infanterie
Goudareau Émile 1880 Vaucluse Jésuite, soldat infanterie
Guillaumat Adolphe 1863 Charente Maritime Général
Isaac Jules 1877 Rennes Historien, soldat artillerie
Patard Charles 1884 Orne Soldat infanterie
Puech Jules 1879 Paris Soldat infanterie
Tanty Étienne 1890 Creuse Soldat infanterie

Ajoutons cette observation de Juliette Eychenne, qui était enfant à Carcassonne et qui recueillit cette chanson de permissionnaire sortant d’une séance de cinéma :

« On voit Poincaré sur le front

Quand on vient en permission. »

Élargissant le propos, Henri Charbonnier notait : « Si l’on créait un bataillon de marche composé des deux chambres et du ministère, avec comme cadres une quantité de profiteurs qui gravitent autour, et que l’on envoie ce bataillon après deux mois d’entraînement reprendre le fort de Douaumont, il est très probable que ceux qui reviendraient jugeraient beaucoup plus sainement qu’avant leur départ. »