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Saint-Mihiel, une bataille emblématique pour les Américains

Soldats américains à Saint-Mihiel, septembre 1918
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

En septembre 1918, la petite cité meusienne de Saint-Mihiel entre dans l’histoire américaine. Tandis qu’à Belleau et à Château-Thierry, les soldats américains se battent avec courage, à Saint-Mihiel, l’armée américaine fait la démonstration qu’elle est en mesure désormais de planifier et de mener une offensive avec un soutien français. Malgré les difficultés, le général Pershing obtient sa première victoire offensive d’importance. Evénement secondaire pour les Alliés sur le front de l’Ouest, la bataille de Saint-Mihiel devient une bataille emblématique pour les Etats-Unis dès la fin de l’offensive.

La création de la 1re armée américaine...

L’origine du projet remonte à l’été 1918. Le 24 juillet, Foch entrevoit une victoire décisive en 1919, à condition d’attaquer sans répit les Allemands sur l’ensemble du front et de réduire les saillants, dans le but de faciliter les flux logistiques. Les troupes américaines auraient la mission de réduire le saillant de Saint-Mihiel. Dans le même temps, le général Pétain, qui a de bonnes relations avec le général Pershing, admet l’idée de constituer une armée américaine autonome et non plus subordonnée à l’armée française. Dans ces conditions, le chef de file des forces américains annonce la création d’une armée de campagne. Créée sur le papier en juin 1918, la première armée américaine devient une réalité le 10 août 1918, avec le soutien du commandant en chef français. Cette armée possède désormais un état-major, des grandes unités et des régiments. Deux divisions d’infanterie françaises passent même sous le contrôle tactique américain.

Une fois les opérations terminées au nord de Château-Thierry sur la Vesle, Pershing s’empresse d’installer son poste de commandement devant Saint-Mihiel. En un temps record, il transforme cette partie du front en secteur opérationnel de l’armée américaine. Pour la première fois, un état-major américain entreprend un travail de planification et de conception d’une offensive d’envergure dans une guerre moderne. Mais les difficultés sont colossales ; il faut rassembler rapidement des moyens dispersés sur l’ensemble du front de l’Ouest, ordonner des mouvements de troupes complexes et se préparer à mener un combat interarmes pour lequel les officiers américains ne sont pas préparés. Pour couronner le tout, certaines divisions qui doivent être engagées n’ont jamais connu le feu. Pour plusieurs généraux français, les Américains n’ont pas la capacité de planifier puis de conduire une telle offensive Ainsi, le général Buat, pour qui l’armée américaine n’existe pas en août 1918, estime qu’il est risqué de confier cette opération aux Américains, mais il ajoute « On peut lui laisser faire la réduction du saillant de Saint-Mihiel (…), il est fort probable que le boche se laissera assez aisément pousser… Ce n’est donc pas une bien grosse affaire ».

… sur fond de tensions

Le 30 août, Foch rencontre Pershing pour lui exposer ses nouveaux projets. D’abord, le généralissime allié imagine une nouvelle manœuvre qui aurait la forme d’une gigantesque offensive sur les deux ailes du front afin d’encercler les Allemands. Dans ces conditions, la réduction du saillant de Saint-Mihiel devient inutile. Foch propose également de diviser l’armée américaine en deux parties, séparées par une armée française, et d’affecter des généraux français pour assister les grands commandants américains, ce qui est inacceptable pour Pershing.

Le 2 septembre, après avoir échangé avec Pétain, et aux termes de difficiles négociations, Pershing propose à Foch de prendre la responsabilité du front compris entre Pont-à-Mousson et l’Argonne, de réduire le saillant de Saint-Mihiel puis de participer avec toutes ses forces aux offensives voulues par Foch en Belgique. Finalement, Foch accepte en partie cette proposition, pour plusieurs raisons. Un succès américain permettrait de dégager Verdun. Il renforcerait moralement l’armée américaine tout en la préparant aux prochaines offensives alliées. Pershing montre que Saint-Mihiel est un préalable essentiel pour son armée, qui doit exercer ses états-majors et aguerrir davantage ses hommes. Enfin, un succès américain contribuerait à relever le moral des opinions publiques alliées. Cependant, Foch limite d’emblée la portée de cette offensive dans l’espace puisqu’elle est localisée à la réduction du saillant de Saint-Mihiel  et dans le temps. En effet, l’assaut en direction de Saint-Mihiel est prévu le 10 septembre. La réduction doit être achevée au plus vite afin que les troupes américaines puissent être engagées dans l’offensive générale du 22 septembre.

A l’assaut du saillant de Saint-Mihiel

Solidement tenu par les Allemands depuis 1914, le saillant de Saint-Mihiel est profond d’une vingtaine de kilomètres dans les lignes françaises, de Saint-Remy-la-Calonne au nord à la Moselle au sud. Ce secteur a été le théâtre d’une lutte acharnée entre Français et Allemands en 1914 et plus encore en 1915. En septembre 1918, le saillant est défendu par une dizaine de divisions allemandes d’infanterie et de Landwehr et une division d’infanterie austro-hongroise, soit, au total, environ 80 000 hommes. Ils sont installés derrière de solides positions organisées dans la profondeur et reliées aux positions de la ligne Hindenburg.

Pour le généralissime interallié, l’offensive contre le saillant est secondaire. En revanche, elle est capitale pour Pershing : son armée ne peut pas échouer. Plus de 200 000 hommes appartenant aux trois corps d’armée de la 1re armée américaine sont engagés. Les Français déploient aux côtés des Américains des moyens considérables : la 15e division d’infanterie coloniale est affectée au 5e corps d’armée américain, le 2e corps d’armée colonial (environ 50 000 hommes) du général Blondlat et une grande partie du matériel, de l’armement et des munitions. Près de 3 000 pièces d’artillerie, 267 chars et 600 à 800 avions sont rassemblés pour cette offensive. Les Britanniques fournissent plusieurs escadrilles. La mission des Franco-américains est d’attaquer les flancs et la pointe du saillant puis converger vers sa base. Français et Américains misent sur la surprise. Une opération d’intoxication, suggérée par Pétain à Pershing, permet de tromper temporairement les Allemands sur les intentions des alliés.

Depuis quelques semaines, les Allemands ont planifié le retrait du saillant devenu trop difficile à défendre pour se replier derrière les positions de la ligne Hindenburg. L’évacuation du saillant a déjà commencé quand le 12 septembre, vers une heure du matin, débute la préparation d’artillerie alliée. Ainsi, une partie de l’artillerie allemande a déjà quitté ses positions. A l’aube, les quatre corps d’armée américains et français attaquent conformément à la planification. D’emblée, l’aviation alliée domine le ciel grâce à l’une des plus fortes concentrations aériennes de la guerre. Emmenés par William Mitchell (1879-1936), l’aviation soutient l’offensive alliée en attaquant par vagues successives. Dans un premier temps, et en dépit d’une position défavorable, les fantassins allemands combattent afin de permettre l’évacuation rapide du saillant, mais les Américains accélèrent le rythme de l’offensive. Le 13 septembre, ils atteignent tous les objectifs fixés.

Dans ces combats, le général MacArthur s’illustre à la tête de la 84e brigade d’infanterie de la 42e division sur le flanc sud du saillant tandis que le lieutenant-colonel Patton commande la 1re brigade de chars américains. En moins de 36 heures, la poche est refermée par les Américains et la ville de Saint-Mihiel est reprise par les Français. Toutefois, Pershing n’est pas parvenu à prendre de vitesse l’armée allemande, qui réussit à se rétablir sur ses nouvelles positions, mais le succès est incontestable pour les Alliés. L’armée allemande perd près de 17 000 soldats, parmi lesquels de nombreux prisonniers tandis que les pertes américaines sont estimées à 7 000 hommes. Pershing veut poursuivre, mais Foch ordonne l’arrêt. Ce succès galvanise le moral de l’armée américaine et son retentissement est considérable. Pershing estime maintenant que son armée est en mesure de participer en autonomie à une offensive de plus grande envergure.

Après la bataille, des Américains galvanisés

Le 13 septembre, le général Pétain est reçu par Pershing à son quartier général installé au château de la Compasserie près de Ligny-en-Barrois. Les deux généraux visitent Saint-Mihiel libéré. Dans ses mémoires, Pershing rappelle que Pétain, dans un discours aux Sammiellois rassemblés à l’hôtel de ville, explique que « si c’étaient les troupes françaises elles-mêmes qui avaient chassé l’ennemi de Saint-Mihiel, elles n’avaient en l’occurrence, agi que comme partie de l’armée américaine, et que, si elles avaient pu réoccuper la ville, c’était grâce au fait que les Américains avaient victorieusement enfoncé les faces sud et ouest du saillant ». Les messages de félicitations affluent de tous les côtés au quartier général de la 1re armée américaine : Woodrow Wilson, le général Foch, le maréchal Haig. Enfin, le dimanche 15 septembre, Pershing reçoit la visite de Georges Clemenceau puis de Raymond Poincaré et de son épouse. « La réduction du saillant de Saint-Mihiel clôtura la première tâche de l’armée américaine » écrit Pershing dans ses mémoires.

Saint-Mihiel constitue un véritable test pour l’armée américaine. Après Saint-Mihiel, plus rien ne sera comme avant pour les Américains. Au terme de cette offensive franco-américaine sous commandement américain, l’armée américaine est désormais perçue comme un ensemble cohérent possédant des états-majors et des services qui assurent la liaison et la coordination des unités. Enfin, le commandement de Pershing est reconnu à l’instar de ceux de Haig et Pétain. Pershing pense que son armée est prête pour les grandes offensives d’automne. Les combats livrés lors de l’offensive de Meuse-Argonne à partir du début de l’automne jusqu’à l’armistice seront une cruelle désillusion pour le haut commandement américain, contraint de mener une guerre d’usure faite d’assauts frontaux et s’accompagnant de pertes importantes, les plus fortes de la guerre pour les Américains.

Bibliographie

Michaël Bourlet, L’Armée américaine dans la Grande Guerre, Rennes, Ouest-France, 2017
Bruno Cabanes, Les Américains dans la Grande Guerre, Paris, Gallimard, 2017.
Rémy Porte, Les Etats-Unis dans la Grande Guerre. Une approche française, Paris, SOTECA, 2017.
Journal du général Edmond Buat (1914-1923), Paris, Perrin, 2015.
John Pershing, Mes souvenirs de la guerre, Paris, Plon, 1931.