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Les soldats russes en France, réflexions sur une exposition

Album thématique de la série Panorama publié par Baschet père et fils à l’occasion de la visite en France de l’empereur Nicolas II et de l’impératrice Alexandra en septembre 1901.
© Coll. G. Gorokhoff / Коллекция Ж. Горохова.
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

L’histoire des relations entre la France et la Russie au temps de la Grande Guerre offre encore aujourd’hui à l’historien un champ de recherche vaste et largement en friche comme le remarque, dans une perspective légèrement différente, Alexandre Sumpf dans L’historiographie russe (et soviétique) de la Grande Guerre1. Force est ici de lui donner raison et de constater que les historiens français ont, au fil du temps, principalement étudié les relations diplomatiques entre les deux États.

Il en fut ainsi dès 1928, avec Jean Picheral dans une thèse de droit consacrée à l’alliance franco-russe à Montpellier. Pierre Renouvin le constatait encore trente ans plus tard dans les Relations franco-russes à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, bilan des recherches2. Depuis lors les recherches se sont bien évidemment poursuivies et un saut dans le temps jusqu’à la période actuelle dans les publications de l’Institut Pierre Renouvin et de l’Institut d’études slaves permet de mettre en évidence la persistance de l’approche liée à l’histoire des relations internationales, l’ouverture vers les histoires économique et culturelle et une quasi-absence de travaux sur l’histoire militaire jusqu’au récent « Sociétés en guerre, Russie, Europe centrale, 1914-1918 » de la Revue des Études slaves.

Dans ce cadre général, l’histoire des quatre brigades russes envoyées rejoindre les rangs de l’armée française en 1916 et plus encore celle du devenir, après la révolution d’Octobre, des quelque 40 000 hommes qu’elles comptaient, demeurent peu étudiés. Elles n’ont été l’objet que d’études partielles et de quelques publications écrites et audiovisuelles destinées au grand public. En Russie, le professeur Andreï Pavlov leur a consacré, en 2011, un ouvrage en langue russe principalement fondé sur l’étude des archives russe et française. En France, une récente exposition, inaugurée à la veille des Journées du patrimoine dans les locaux de l’hôtel d’Estrées, siège de l’ambassade russe au début du siècle dernier et actuelle résidence de l’ambassadeur de la Fédération de Russie, est revenue sur l’histoire des brigades à travers une approche originale qui nous intéresse ici plus particulièrement.  

Les soldats russes en France

Tout en la contextualisant grâce à la richesse de la collection privée d’un historien français, Gérard Gorokhoff, ses organisateurs ont fait le choix de s’intéresser au parcours de militaires russes restés en France à la fin de la Première guerre mondiale en sollicitant, auprès de leurs descendants le prêt d’objets et de documents familiaux.  Cette démarche originale a  permis aux visiteurs de découvrir des pièces historiques qui évoquent la présence de ces soldats russes sur le sol français ou dans les rangs de l’Armée française d’Orient. Elle montre plus encore comment la vie de ses soldats a basculé entre 1917 et la fin de la guerre puis comment s’est opérée, à travers des parcours individuels chaque fois uniques, leur intégration dans la société française. Observons quelques-uns de ces parcours.

Le soldat Simon Rikatcheff, paysan russe de Novgorod devenu sapeur-pompier volontaire à Ancier en Haute-Saône

Le premier est celui d’un simple soldat, Simon Rikatcheff né le 30 juillet 1891 dans la région de Novgorod. Fils d’agriculteur et jeune agriculteur lui-même, il vit dans la ferme familiale installée dans un village à quelque 200 kilomètres au sud de Saint-Pétersbourg lorsqu’il est requis pour le service militaire en octobre 1912. Lors de son incorporation, au cours du mois de novembre suivant, dans les rangs du 85e régiment d’infanterie de Vyborg, sa fiche de recrutement indique qu’il sait « lire et écrire », et qu’il mesure 1,87 mètre (2,63 archines). En juillet 1916, nous le retrouvons, sans explication, affecté au 6e régiment spéciale à destination de la France. Pourquoi une telle affectation ? Nous l’ignorons. Gageons que sa haute taille et qu’il sache « lire et écrire » y sont pour quelque-chose à moins qu’il ne se soit porté volontaire. En France, il est blessé puis gazé. Sa bravoure lui vaut de recevoir la Croix de Saint-Georges. Lorsque la guerre se termine, il choisit de rester en France. Il se marie en décembre 1919 dans la commune d’Ancier en Haute-Saône, où il demeurera toute sa vie. Devenu « ouvrier d’usine », il est autorisé à « établir son domicile en France » pour cinq ans en 1923. Il obtient la nationalité française deux ans plus tard. En 1948, dernier document présenté dans l’exposition le concernant, il reçoit la Médaille d’Honneur des sapeurs-pompiers d’Ancier. Il décède en octobre 1968. Aujourd’hui, son petit-fils Jean-Paul Boulère, partant à la recherche de ce grand-père, s’efforce de reconstituer sa vie et sa carrière à travers un blog.

L’accord dit « Duchesne-Litvinov » de 1920 sur le rapatriement des Russes de France

Ils sont comme lui des centaines de Françaises et de Français, voire plus encore, à être à la recherche de leur ancêtre russe de la guerre. Pourquoi ? Parce-que, à la fin de la guerre, nombres de militaires et de civils russes, soldats des brigades et prisonniers de guerre libérés par les Allemands se trouvent en France posant à son gouvernement la question de leur devenir. Question d’autant plus délicate à régler que la France maintient un corps expéditionnaire à Odessa jusqu’en avril 1919, intervient militairement en Sibérie puis soutient officiellement, le moment venu, le gouvernement de la Russie du Sud du général Wrangel. Dans ce contexte tendu, la France signe, le 20 avril 1920 à Copenhague, avec le Conseil des commissaires du peuple de Russie l’accord dit « Duchesne-Litvinov » sur le rapatriement des nationaux des deux États. Dans cet accord, la France s’engage à rapatrier tous les militaires russes s’ils « y consentent » et tous les civils russes s’ils « en manifestent le désir ». Ce qui signifie en creux que tous ceux qui le souhaiteront pourront rester en France à l’instar d’un Simon Rikatcheff du 6e régiment spécial ou encore d’un Nicolas Lokhvitsky, général d'infanterie, commandant de la 1ère brigade russe débarquée à Marseille en avril 1916.

Le général Nicolas Lokhvitsky, commandant la 1ère brigade spéciale, devenu conférencier et employé aux Galeries Lafayette

L’arrière-petit-fils du général Nicolas Lokhvitsky, Bernard-Noël Bidault, breton d’adoption, ancien colonel de réserve de la gendarmerie maritime, s’est lui aussi lancé à la recherche de l’histoire de son aïeul et a participé à l’exposition par le prêt d’une partie des souvenirs de son aïeul, dont son sabre de Saint Georges et une partie de ses décorations. Sa quête est ici intéressante non pas en ce qui concerne la période antérieure à son arrivée en France en avril 1916, facilement identifiable pour un général de l’armée impériale, depuis son passage par les cadets de Moscou jusqu’à son commandement d’une division d’infanterie sur le front russe en 1915. Elle l’est en revanche davantage lorsqu’il s’agit de reconstituer son parcours à l’issue de la guerre, comme il s’efforce actuellement de le faire. Qu’en-est-il, dans l’état actuel de ses connaissances ? Lorsque la guerre se termine, le général Lokhvitsky et sa femme Anna Golovine s’installe dans un appartement situé dans le XVIIe arrondissement de Paris, au 49 de  la rue Lemercier. Nicolas Lokhvitsky décide tout d’abord de rejoindre l’amiral Koltchak en Sibérie. Il y commande à ses côtés un « corps d’armée », jusqu’à ce que, évitant le sort funeste réservé son chef livré aux bolcheviques puis exécuté le 7 février 1920 près d’Irkoutsk, il rentre en France. Là, désargentés, sa femme et lui subviennent à leur besoins comme ils le peuvent. Nicolas Lokhvitsky donne des conférences et travaille un temps comme « emballeur de paquets aux Galeries Lafayette » et Anna Golovine donne des cours de russe et d’allemand tout en effectuant des travaux de couture. Nicolas Lokhvitsky meurt à Paris en 1933. Il est enterré au cimetière russe de Sainte-Geneviève des Bois, où sa tombe, longtemps oubliée de tous sauf de ses proches, a été récemment restaurée à l’initiative de la Fédération de Russie.

Les trois frères Vassiltchenko

Parmi toutes ces familles devenues françaises en raison des hasards de l’histoire, ils seraient également possible d’évoquer les trois frères Vassiltchenko, Yakov, Karp et Philippe qui participèrent tous trois à la Grande Guerre. Le premier, Yakov, fut gravement blessé en 1916. Au moment du départ du Corps expéditionnaire, et de la naissance de sa fille Ouliana, rétabli, il demanda néanmoins à réintégrer l’armée et combattit jusque l’armistice. Il fut ensuite envoyé travailler au goulag au percement du canal de la mer Blanche, le tristement célèbre Belomorkanal. Ses deux frères rejoignirent quant à eux le corps expéditionnaire russe en France avant d’être envoyés combattre avec l’armée d’Orient sur le front de Salonique. Après la révolution bolchevique l’un d’eux, Philippe, choisit d’être démobilisé puis de s’installer en Hongrie où il se maria. L’autre, Karp, décida de rejoindre les rangs de la Légion russe qui combattit sur le front français jusqu’à la fin de la guerre. Promu officier, titulaire, entre autres, de quatre Croix de Saint-Georges, il mourut de la suite de ses blessures peu avant l'Armistice, dans les environs de Nancy. Son arrière-petite-nièce, et arrière-petite-fille de Yakov, Oxana Ignatenko Desanlis, docteur en histoire de l’Art, spécialiste de la Révolution russe et de la Grande Guerre a, lors de ses recherches, localisé sa tombe dans le cimetière de Bruyères dans les Vosges.

Le soldat Sergeï Ivanovitch Ivanov, employé de commerce, interprète, manouvrier et poète

Dans cette quête mémorielle probablement infinie il faudrait encore évoquer l’histoire - aujourd’hui à écrire - du soldat de la 1ère brigade M. Théodore Mamontoff dont la petite fille se nomme aujourd’hui Marie-Hélène Bellegou, ou encore celle de Sergeï Ivanovitch Ivanov. Sa petite-fille, Claudine Cimatti a, de son côté, entrepris de fédérer quelques descendants, comme elle, de militaires des brigades russes. Au-delà d’une passion partagée elle s’attache à l’histoire de son grand-père qui était aussi poète et dont elle possède, fait rare, le Journal de guerre. Son grand-père, Sergeï Ivanov était né en 1893 dans la petite ville de Kachira, à une centaine de kilomètres au sud de Moscou, où demeure, encore aujourd’hui une partie de ses descendants russes. Employé de commerce à la veille de la guerre, il est mobilisé dans l’infanterie en janvier 1915. En janvier 1916 il est muté au 1e régiment spécial à  destination de la France qu’il rejoint, avec la 1e brigade, après avoir traversé la Sibérie, l’océan pacifique, l’océan Indien, la mer Rouge, et la mer Méditerranée jusqu’à Marseille. Il combat ensuite en Champagne où il est blessé pendant l’offensive Nivelle (avril 1917) et décoré pour bravoure à quatre reprises. À la fin de la guerre, il décide de demeurer en France. Il se marie en 1921 à Vitry-le-François où il travaille successivement comme « interprète civil en régions libérées » au Tribunal de Vitry le-François puis cafetier et enfin manouvrier à la Faïencerie de Vitry-le-François. Il entreprend parallèlement les démarches nécessaires à sa naturalisation qu’il obtient en 1935. Il est alors père de 3 enfants, la dernière fille naissant l’année suivante. Il décède en 1947. Pendant la guerre il tient un journal et rédige des poèmes dont La Canonnade (Канонада) au début de 1917 dans lequel il évoque une ancienne romance russe pleine de mélancolie, La Cloche du soir

La Canonnade

Le front, près de Reims : au fond de la tranchée
Dort un soldat, seul, allongé sur une misérable couche,
Sourire aux lèvres, emmitouflé dans sa vieille capote.
Il rêve de  sa lointaine patrie. Il voit sa petite maison
Et ses quatre fenêtres.
Une vieille dame l’habite, submergée de tristesse,
Elle attend le retour de son fils bien aimé.
Les sœurs consolent leur chère maman,
Lui chantent des chansons sur l’avenir heureux.
Il reviendra à la maison, ce sont les derniers mots du chant.
Elles attendent toutes Sérjik , très impatientes.
Il lui semble entendre sonner la cloche du soir
Longtemps, longtemps dans la plaine…

1 « Histoire & Politique ». Politique, culture, société, n° 22, 2014

2 Cahiers du monde russe et soviétique, 1959