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Les femmes espionnes dans la Grande Guerre

Mata Hari, photographiée en 1915 par le Néérlandais Jacob Merkelbach
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Le rôle des femmes dans l’histoire de l’espionnage reste méconnu et mérite une étude plus approfondie. Les espionnes de la Grande Guerre ont travaillé avec efficacité pour les services secrets des deux camps. Seul le cas de Mata Hari reste célèbre mais son apport véritable est encore sujet à discussion.

Les réseaux d'espionnages

A l'éclatement de la guerre, en 1914, la France avait beaucup de retard en matière d'espionnage. Pour faire face aux menaces extérieures, les états-majors français créèrent donc leur premier bureau de renseignement en août 1914 sur le modèle britannique, alors leader en matière d'espionnage. En tout, cinq bureaux de renseignements furent créés, mais les informations ont eu du mal à circuler entre eux.  En 1916 par exemple, les renseignements français ont été mis en cause sur les envois tardifs d'informations portant sur les effectifs militaires allemands à Verdun et sur le Chemin des Dames. Les cinq bureaux étaient alimentés par deux centres de renseignements : Paris, spécialisé dans le contre-espionnage et Belfort, spécialisé dans la surveillance et le recrutement.1
 
A partir de 1915, les femmes ont commencé à rejoindre les rangs des services secrets. Le recrutement s'est surtout fait dans les petits villages autour des zones de conflit, et une semaine de formation était organisée pour apprendre aux futures espionnes les rudiments du métier (pistage, surveillance).  Issues de toutes classes sociales, elles ont été rémunérées en moyenne entre 40 et 50 francs par mois et 5 francs par courrier retransmis.2 Les femmes les plus aisées prêtaient volontiers leurs châteaux pour les transformer en hôpitaux et infirmeries. Si certaines espionnes se faisaient passer pour des prostituées, la majorité travaillaient en tant qu’infirmières, à l'instar d’Edith Cavell, une espionne britannique qui travaillait en Belgique pour recueillir des informations, Louise de Bettignies ou encore de Marie de Croy, deux espionnes françaises. L'image que l'on se fait souvent de l'espionne femme fatale est donc largement fantasmée. 

La Belgique, carrefour des renseignements secrets

Pays neutre situé entre la France et l'Allemagne, la Belgique est vite devenue le carrefour des renseignements de la guerre et le théâtre de divers agissements d'espionnage. Les infirmières espionnes devaient recueillir des renseignements militaires 24h sur 24h auprès des familles belges. Elles avaient aussi la lourde tâche de planifier les évasions en collaborant avec des personnes travaillant dans les églises et les paroisses. Leurs motivations variaient : à la fois l’amour de la patrie, la haine de l’envahisseur ou le simple dévouement religieux.

En tout, plus de 300 réseaux d’espionnage ont été dénombrés en 1918 entre l'Allemagne, la Grande-Bretagne et la France. Parmi eux, deux sont connus pour avoir enrôlé un nombre conséquent de femmes :

  • Le réseau Ramble créé par Louise de Bettignies en 1915, alias Alice Dubois. Appelé le réseau Alice, il était chargé de fournir des renseignements sur la ligne Courtrai-Anvers ou encore Courtrai-Bruxelles aux autorités alliées. Environ 1000 soldats britanniques furent sauvés grâce à ce réseau entre janvier et septembre 1915.
  • Le réseau Dame Blanche constitué par Walthère Dewé. Ce réseau était commandé par les sœurs Tandel. En 1918, 1200 personnes faisaient partie de ce réseau, sur les 128 membres du Conseil, 50 étaient des femmes. Ce réseau a fourni trois-quarts des renseignements collectés dans les régions occupées du nord de la France et de la Belgique.

Quelques espionnes connues mais oubliées…

Une du journal " Patrie" avec une illustration de l'exécution d'Edith Cavell, 1917.Edith Cavell était une infirmière travaillant pour la couronne britannique. Elle dirigeait l’hôpital de la Croix-Rouge à Bruxelles, ville occupée par les Allemands Son établissement accueillait de nombreux soldats britanniques, belges et français. Elle fit passer la frontière à plusieurs centaines d’entre-eux. Arrêtée à la suite d’une trahison, elle fut soumise à un interrogatoire musclé puis finalement fusillée avec ses compagnons, en 1915. Son histoire créa une vive émotion au sein de la population britannique, et l’affaire fut vite récupérée par la propagande de guerre, avec affiches, cartes postales, et autres objets édités à son effigie.

Du côté français, Louise de Bettignies, surnommée la « Jeanne d’Arc du Nord » joua un rôle important dans l'espionnage de guerre. Autrefois gouvernante, cette dernière s’engagea en 1915 comme agent de renseignement pour le Secret Intelligence Service britannique. Son attachement à la religion catholique lui permis d'ouvrir de nombreuses portes. Elle oeuvra notamment au sein du vaste réseau d’espionnage Ramble dans le nord de la France et en Belgique, et put transmettre de nombreuses informations sur l’artillerie du Kaiser. Arrêtée, elle fut condamnée à mort. Une condamnation finalement commuée en prison à vie. Transférée dans un bagne outre-Rhin, elle y mourrut de la tuberculose.

En Allemagne, le docteur Elsbeth Schragmüller, surnommée Mademoiselle Docteur fut une espionne dite « hors pair », qui connaissait parfaitement les enjeux stratégiques et géopolitiques du conflit. Elle travailla notamment en Belgique, où elle intercepta plusieurs lettres. Elle doit son surnom de "docteur" au fait qu'elle fut l'une des premières Allemandes à être titulaire d'un diplôme universitaire - en l'occurence, en ce qui la concerne, d'un diplome de sciences politiques. 

Les "agents doubles"

Il arriva que des espionnes furent engagées par deux services de renseignements à l'insu l'un de l'autre. La France était intransigeante en matière de trahison. Le cas le plus connu reste celui de Mata Hari : recrutée par Elsbeth Schragmüller, son rôle reste encore aujourd'hui controversé. On lui a notamment attribué la livraison du gaz moutarde aux Allemands et le bombardement de l'est de Paris en 1916. Pourtant, sa recruteuse n'était pas très satisfaite de son travail et avait prévenu ses supérieurs de son manque d'investissement.

Deux autres "agents doubles" françaises méritent une attention particulière pour leurs actes : Marthe Richard et Mathilde Lebrun. La première était connue sous le nom "l'Alouette" par les services secrets français. Elle avait eu pour mission d'espionner l'industrie maritime allemande. Parachutée à Madrid en 1916, elle devint la maitresse de l'attaché naval de l'ambassade allemande, qui s'empressa de l'intégrer aux services secrets allemands. Devenue l'agent double « S32 », elle découvrit la construction de deux cents navires allemands et en informa les autorités alliées. Elle publia ses mémoires dans son livre Ma vie d'espionne en 1930 et fut décorée de la légion d'honneur en 1933.

Mathilde Lebrun, quant à elle, avait été recrutée par les autorités allemandes sous le nom de « R2 » mais travaillait pour le compte des Français sous le nom de « Simonne ». Travaillant comme infirmière dans le camp allemand, elle put localiser des munitions, mesurer la profondeur des tranchées, et dénicher des informations sur les régiments ennemis et les espionnes au service de l’Allemagne. Dans son livre Mes treize missions, elle explique n’avoir eu aucune reconnaissance de la part de sa hiérarchie, un commissaire l’ayant simplement félicité d’avoir travaillé pour la beauté du geste. Elle explique aussi que les espionnes ne recevaient aucun soutien de leur hiérarchie si elles se faisaient attraper.3

A la fin de la Grande Guerre, les espionnes ont cherché à se faire connaitre en tant qu'agents militaires, au même titre que les combattants sur le front mais n'ont pas obtenu la même reconnaissance. Pourquoi ne sont-elles pas mieux connues et reconnues ? A cette question, le général Louis Rivet, chef de la section de renseignement de l'état-major de l'armée pendant la Seconde Guerre mondiale, répond qu'un service de renseignement « ne défile pas sous l’Arc de triomphe (...) il a le sens du devoir et l’anonymat plutôt que la célébrité ». 4

 1.Chantal Antier, « Résister, espionner : nouvelle fonction pour la femme en 1914-1918 », Guerres mondiales et conflits contemporains 2008/4 (n° 232),p. 143-154.
2. Françoise Le Jeun Paroles de Femmes dans la Grande Guerre 14-18, Université de Nantes, 2005, CRINI ( Centre de recherches sur les identités nationales et interculturalités).

3. Op cit., Chantal Antier.
4. Gérald Arboit, Au cœur des services secrets:  idées reçues sur le renseignement, Broché,  2016.