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Les dessous de l'opération Alberich

La population du village de Bruyères-et-Montbérault, forcée à l'exil par les Allemands le 15 mars 1917
© D.R.
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Quelques semaines avant l'offensive française sur le Chemin des Dames dans l'Aisne, l'armée allemande a lancé, entre le 5 février et le 20 mars 1917, une opération stratégique de repli derrière la ligne fortifiée nommée Siegfried (ou Hindenburg). Moins connue que les grandes batailles frontales, l'opération Alberich n'en fut pas moins douloureuse pour la population civile locale.

D’un point de vue stratégique, l’opération Alberich (du nom d’un sorcier légendaire de la mythologie germanique) peut être définie comme un repli de l’armée allemande visant, sur un secteur du front, à en gommer une excroissance dans un espace compris entre Arras (exclus) et Soisson (exclus). Dans cet espace global, l’excroissance la plus importante se situe, par rapport à la ligne de repli, entre Chaulnes (Somme), Roye et Noyon (Oise).

Un recul du front allemand à l’Ouest…

Sa disparition entraîne un recul moyen de la ligne de front d’une quinzaine de kilomètres, avec un maximum de plus de 45 kilomètres sur l’axe Roye-Saint-Quentin et de seulement quelques kilomètres aux deux extrémités, au nord dans la région d’Hénin-sur-Cojeul (où est né l’auteur de ces lignes) et au sud dans celle de Crouy, au nord-est de Soissons. Ce faisant, le front initial qui s’étendait sur quelque 190 kilomètres passe à environ 130. Qui plus est, lors du repli, les unités allemandes concernées quittent des positions de campagne, bien aménagées, pour s’installer à l’intérieur d’une ligne fortifiée et organisée en profondeur : la Ligne Siegfried (autre figure de la mythologie allemande et wagnérienne), dénommée Ligne Hindenburg par les Alliés.

Mais l’opération Alberich est bien plus qu’une opération de repli calculée et bien organisée par l’état-major allemand. Elle est une composante d’une pensée plus large élaborée par Hindenburg et Ludendorff à l’automne 1916, afin de tenir compte de la situation militaire de l’armée allemande à l’échelle européenne.

… dans une stratégie militaire plus globale

Le premier constat fait par les deux hommes est celui du déséquilibre des forces qui s’opère sur le front occidental, front sur lequel les Allemands ne disposent que d’environ 130 divisions face à presque 180 divisions alliées. Ce déséquilibre impose de réfléchir l’avenir de la guerre allemande à l’échelle globale, dans une vision qui, dépassant le front occidental, inclut le front oriental, le front maritime et... le front politique ; l’arrivée au pouvoir de facto d’une dictature militaire est dorénavant proche. Sur le front maritime, la guerre sous-marine à outrance, redoutée par l’Empereur et par Bethmann-Hollweg mais défendue par l’amiral von Holtzendorff devient une réalité à l’issue de la conférence de Pless, en janvier 1917. Sur les deux fronts terrestres, il faut tenir et reconstituer des réserves générales devenues insuffisantes. Pour ce faire, toutes les options sont explorées.

Ainsi, après la « révolution de février » à Petrograd, l’Allemagne met en œuvre et finance le retour de Lénine et des siens de Suisse vers la Russie avec pour objectif de favoriser l’effondrement de l’armée russe et par là même celle du front russe. Mais en attendant que la guerre sous-marine et la révolution provoquent l’effondrement des armées russe et britannique, il faut tenir sur le front français. C’est dans ce cadre général que l’opération Alberich est décidée par Ludendorff. Ce plan doit permettre de retirer du front une dizaine de divisions qui iront grossir les rangs de sa réserve générale. Et le retrait sur la ligne Siegfried est d’autant plus intéressant que le commandement allemand connaît, dans ses grandes lignes, les plans élaborés par Nivelle pour le printemps de 1917. Reste à le mettre en œuvre.

La mise en œuvre de l’opération Alberich

Les premières mesures qui vont conduire à l’exécution de l’opération Alberich sont prises au début du mois de février. Elles se traduisent par le départ vers l’arrière de toute la logistique, du matériel lourd et le début de l’évacuation de la population civile. Selon l’historien américain Dennis Showalter ce sont quelque 140 000 civils valides qui sont évacués au-delà de la ligne Siegfried, parfois jusqu’en Belgique, où ils sont contraints de participer à l’effort de guerre allemand. Au rythme des évacuations, les réseaux de communication ou d’alimentation en électricité sont démontés ou rendus inexploitables, les puits sont comblés ou empoisonnés, les infrastructures routières sont rendues inutilisables, les ouvrages d’art et les clochers des églises sont détruits ou piégés, les villages sont partiellement détruits en fonction de leur localisation et de leur intérêt tactique… Sans que cette première phase de l’opération ne soit encore terminée, le repli des troupes de première ligne commence à partir du 11 mars, d’abord aux ailes puis au centre. Le repli devient général à la mi-mars. Se prolongeant jusqu’à la fin du mois, il s’opère avec le maintien en arrière de fortes arrières gardes susceptibles de faire face à toute velléité offensive alliée. Des Alliés qui sont bien évidemment au courant de la manœuvre allemande. Les Britanniques montent quelques petites opérations dans la vallée de l’Ancre, Haig propose de surseoir à la grande offensive de printemps alors que Franchet d’Espérey, qui commande le groupe d’armées du Nord, veut passer à l’offensive pendant le mouvement allemand. Mais rien n’y fait. Depuis le 12 mars et la conférence de Londres, seul compte le point de vue du commandant en chef français Nivelle.