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Le front d’Orient (1915-1918)

Evacuation de la baie de Suvla, Dardanelles, presqu'île de Gallipoli, janvier 1916 (photographie de presse / Agence Rol).
© Gallica/BnF
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Au moment où est célébré le centenaire de la Première Guerre mondiale, aucun front ne fait l’objet d’aussi peu d’études que celui de l’armée d’Orient. C’est à coup sûr une injustice car loin d’avoir vécu une expédition exotique et agréable, « la fleur au fusil », les soldats ont connu des souffrances terribles, autant si ce n’est plus qu’en France, les maladies, le climat et l’éloignement s’ajoutant aux combats proprement dits.

Injustice flagrante aussi car de ce front d’Orient sont venus les premiers résultats décisifs, marqués par la cessation des hostilités avec la Bulgarie puis la Turquie, précipitant ainsi les armistices avec l’Autriche-Hongrie puis avec l’Allemagne.

Naissance du front d’Orient

Trois mois après la bataille de la Marne et la course à la mer1, le front ouest se fige. À l’est, la Russie dispose bien d’immenses ressources humaines, mais elle manque d’armes et de matériels. Les Britanniques et les Français pourraient lui en livrer, mais leur acheminement pose problème. La voie terrestre est impossible à cause de la guerre. Il ne reste que la voie maritime.

Malheureusement avec l’hiver qui arrive, les ports du nord seront rapidement bloqués par les glaces. Comme il ne peut être envisagé pour des raisons de délais et de disponibilité du tonnage, un tour du monde à destination de Vladivostok, le seul itinéraire qui reste passe par la Méditerranée, le franchissement des détroits des Dardanelles et du Bosphore, puis la mer Noire.

Falkenhayn, le généralissime allemand, fait globalement la même analyse. Pour asphyxier la Russie, il demande aux Turcs de maintenir les détroits fermés.

Le fait qu’à l’ouest les armées mènent désormais une guerre de position n’empêche pas les hauts responsables de réfléchir à la façon de vaincre. Les états-majors, Joffre en tête, sont partisans de concentrer les efforts et de renforcer les unités qui se battent en France afin de réussir à percer la ligne adverse. Cependant les matériels nécessaires, en particulier l’artillerie lourde, n’existent pas encore en nombre suffisant et ils ne seront disponibles qu’à partir de l’été 1915, plus sûrement en 1916.

Aussi certains généraux mais aussi des responsables politiques envisagent-ils une stratégie périphérique. Elle s’appuie sur le fait que les Serbes, contre toute attente, remportent des victoires. Pourquoi ne pas agir en Orient pour les soutenir, rouvrir les détroits et par là-même interrompre la liaison entre l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et la Turquie ?

L’idée d’une intervention dans les Balkans germe aussi en Angleterre. Dans un premier temps Lord Kitchener, ministre de la Guerre, s’y montre hostile, voulant d’abord défendre les îles britanniques, l’Egypte et les Indes. Toutefois, lors du conseil de guerre du 13 janvier 1915, Winston Churchill, 40 ans seulement, premier lord de l’amirauté, fait part d’échanges qu’il vient d’avoir avec l’amiral Carden, qui commande l’escadre alliée face aux détroits. Ce dernier, malgré quelques réserves, se déclare partisan d’une action navale, et croit possible de réduire un à un les forts du détroit des Dardanelles.

Churchill se démène et parvient à rallier le gouvernement à ses propositions. Les chefs militaires anglais finissent aussi par y adhérer. Par solidarité le gouvernement français accepte de participer, trop conscient qu’il s’agit d’une guerre de coalition et que tout doit être mis en œuvre pour montrer l’union des partenaires.

Les Dardanelles

Le premier lord de l’amirauté propose que les cuirassés et croiseurs s’approchent des Dardanelles, puis bombardent les forts turcs au fur et à mesure de leur progression, jusqu’à arriver à Constantinople. Le plan de Churchill est simple, trop simple.

Carden est remplacé par le vice-amiral de Robeck le 17 mars qui passe à l’attaque le lendemain. Celle-ci est un échec total : plusieurs cuirassés britanniques et français sont coulés. La tentative de forcement des détroits a échoué avec de lourdes pertes.

Il est décidé de recommencer, mais en couplant l’attaque navale avec une offensive terrestre menée par un corps expéditionnaire, 80 000 hommes dont 18 000 français, débarqué sur la presqu’ile de Gallipoli. Il devra sécuriser les détroits, neutraliser les forts turcs, puis progresser jusqu’à Constantinople.

Or, au lieu de débarquer dans la foulée et de bénéficier de l’effet de surprise, les Alliés se réorganisent en Egypte afin de remanier leur dispositif. Les Turcs, commandés par le général allemand Liman von Sanders disposent ainsi de plusieurs semaines pour se préparer à repousser l’assaut.

Le 25 avril 1915 à l’aube, la flotte forte de plus de 240 bâtiments est en vue des Dardanelles, navires de guerre en tête, suivis par les transports de troupe. L’objectif premier est de s’emparer des plages puis des hauteurs qui les surplombent. Dans un deuxième temps, les unités devront conquérir des têtes de pont de trois à quatre kilomètres de large.

Le débarquement est un véritable calvaire, les soldats étant bloqués sur le rivage et ne parvenant pas à pénétrer dans les terres. Cependant le 27 avril, la jonction entre toutes les troupes débarquées au sud de la péninsule est désormais réalisée. La tête de pont couvre un peu plus de douze kilomètres carrés, ce qui leur permet de mieux s’organiser mais constitue, compte tenu de la densité des troupes, une cible facile pour l’artillerie turque.

Au bout de deux semaines, 38 000 soldats alliés ont été tués, blessés ou ont disparus dont plus de 5 000 Français. Le corps expéditionnaire ne pourra pas tenir longtemps sur place avec un tel niveau de pertes.

Les conditions de vie, plutôt de survie du poilu d’Orient, n’ont rien d’enviables. Son arrivée sur place, depuis des transports de troupes relativement protégés, se fait directement sur le champ de bataille. C’est un choc brutal même s’il a été en partie anticipé. Le nouvel arrivant découvre des troupes entremêlées, mal abritées, au soutien précaire. Surtout, il aperçoit des cadavres qui jonchent les plages, et de nombreux blessés et malades qui ne sont pas évacués comme il faudrait.

Les combattants, les « Dardas » comme ils se nomment entre eux, ressentent cruellement l’échec des attaques successives, dû à la valeur de l’ennemi mais aussi à l’inanité de la tactique employée, sans imagination, répétitive et qui aboutit immanquablement au même résultat.

Les mois suivants la situation n’évolue que très peu, malgré la tentative d’un nouveau débarquement en bais de Sulva. Les responsables politiques et militaires de l’Entente doivent se rendre à l’évidence. L’engagement tant naval que terrestre aux Dardanelles est un échec complet… et difficile à assumer.

La menace qui pèse sur la Serbie est un bon prétexte pour évacuer les Dardanelles honorablement, sans donner l’impression au monde d’un revers majeur.

Salonique

A l’automne 1915, les germano-autrichiens décident d’en finir avec la Serbie. La campagne débute le 5 octobre appuyée quelques jours plus tard par la Bulgarie qui rejoint les Empires centraux2.

Les troupes du général Sarrail, désigné pour commander les armées alliées d’Orient3, débarquent au même moment à Salonique en provenance des Dardanelles et de France, mais en nombre insuffisant pour pouvoir aider efficacement les Serbes. D’autant plus que les Britanniques ne s’engagent qu’à contre cœur dans cette campagne.

Le 25 novembre le voïvode Putnik, commandant en chef serbe, donne l’ordre de retraite générale. Les unités alliées qui s’étaient portées vers le nord repassent la frontière serbo-grecque. Contre toute attente, les forces de l’Alliance qui disposent d’une nette supériorité ne franchissent pas la frontière grecque. L’arrêt des forces ennemies permet l’installation du corps expéditionnaire dans la grande région de Salonique.

Durant le premier semestre 1916, les belligérants s’observent et pratiquent une guerre de patrouilles dans ce qui est souvent un immense no man’s land, la ligne de front n’étant pas précisément tracée. Après d’interminables palabres, les gouvernements et les chefs militaires alliés s’accordent pour préparer une grande offensive à l’automne, qui visera, entre autres, à faire basculer la Roumanie vers l’Entente4. Celle-ci entre effectivement en guerre mais après avoir trop longtemps fait monter les enchères et ainsi perdu un temps précieux. Après des succès initiaux, les Roumains sont défaits et doivent signer un armistice.

Pendant ce temps, les armées d’Orient réussissent à conquérir Fiorina et Monastir mais se heurtent ensuite à une ligne bulgare infranchissable, constituée par de solides ouvrages de fortification de campagne.

La Grèce reste le dernier pays balkanique à ne pas avoir choisi son camp. Le 30 décembre 1916, les Alliés exigent le regroupement de l’armée grecque dans le Péloponnèse afin que celle-ci ne menace plus les arrières des armées d’Orient. Le gouvernement grec accepte, mais sa position demeure ambigüe. Il faudra attendre juin 1917 pour que la Grèce bascule du côté allié.

Alors que durant l’été 1916 d’immenses espérances avaient germé, tout est allé ensuite de mal en pis. Au lieu de remporter une victoire éclatante qui semblait promise par un rapport de force favorable, l’Entente n’est parvenue qu’à éviter de justesse une catastrophe presque totale en décembre, même si la menace grecque a été écartée.

L’offensive engagée au  printemps 1917 n’amène que désillusions. Sarrail est obligé de la stopper fin mai. En outre, malgré les ordres comminatoires qu’il reçoit de Paris, il n’obéit qu’avec retard et mauvaise volonté.

Finalement, en Orient, les années 1916 et 1917 peuvent être considérées comme des années perdues. Les tensions entre alliés, l’attitude ambigüe de la Grèce, le manque de troupes, l’incapacité du général Sarrail, la complexité de la situation se conjuguent, et aboutissent, malgré quelques opérations, à une quasi-neutralisation de ce front.

L’offensive victorieuse

Il faut attendre fin 1917 pour que Clemenceau réussisse à limoger Sarrail et à nommer le général Guillaumat à sa place. En six mois, ce dernier redresse la situation dans tous les domaines : instruction, organisation, moral, confiance entre les armées alliées…

Il envisage une attaque frontale par le Vardar couplée à une attaque secondaire en Macédoine orientale, appuyée par les canons de la flotte. Le 6 juin 1918, alors qu’il est en train d’étudier les plans de la grande offensive prévue fin août, il reçoit un télégramme le rappelant de toute urgence en France. L’outil militaire qu’il laisse à son successeur, est prêt à servir.

Autoritaire, rude dans ses premiers contacts, connaissant déjà les Balkans, le général Franchet d’Esperey, nouveau commandant en chef des armées alliées en Orient, est l’homme de la situation. Au lieu de tenter la percée par les vallées comme le prévoyait Guillaumat, il opte au contraire pour un plan très audacieux qui prévoit d’attaquer l’ennemi par la montagne.

La bataille débute le 15 septembre 1918. Dès le premier jour le massif du Dobropolje et le Vétrenik sont conquis au prix de lourdes pertes.

Petit à petit, en l’absence de réserves mais aussi à cause du manque de voies de communication, la ligne germano-bulgare cède partout. Des renforts ennemis rameutés en toute hâte pour contrer la progression alliée parviennent à peine à ralentir le mouvement irrésistible qui progresse vers le nord. Voyant le fléchissement de l’ennemi, Franchet d’Esperey donne l’ordre d’entamer la manœuvre aux ailes, c’est-à-dire d’attaquer sur l’ensemble du front.

Le 21 septembre, une semaine après le début de l’offensive, la percée atteint une profondeur de 50 km. Le commandant en chef allié, tout en maintenant la priorité à la conquête de Gradsko, son objectif principal immédiat, engage des forces conséquentes sur les flancs pour couper la retraite des grandes unités ennemies qui ont reçu trop tard l’ordre de repli.

Après la prise d’Uskub, la XIe armée germano-bulgare qui retraitait, doit capituler. Ce sont plus de 70 000 prisonniers avec tout le matériel qu’ils avaient réussi à emporter qui tombent aux mains des Alliés.

Rapidement connue, la nouvelle de cette victoire a un retentissement considérable chez tous les belligérants. Ferdinand, le tsar des Bulgares, télégraphie à Guillaume II : « Le désastre de Macédoine sera notre malheur à tous. » C’est seulement à ce moment que la direction suprême allemande prend conscience de l’importance vitale des opérations en cours en Orient. Trop tard.

Le 27, il se confirme que les Bulgares sont acculés et veulent traiter. Les discussions s’engagent aussitôt avec Franchet d’Esperey. L’armistice prend effet le 30 septembre 1918 à midi. Les troupes alliées poursuivant leur avance, c’est au tour de la Turquie de signer un armistice le 30 octobre.

Conclusion

Par un paradoxe dont l’histoire est coutumière, les opérations dites d’Orient se déroulent géographiquement en Europe, si l’on excepte le débarquement de la brigade Rueff en Turquie d’Asie durant quelques jours seulement. Cette campagne revêt à la fois le caractère d’une guerre européenne par la puissance des belligérants, leur organisation et leur armement, et celui d’une expédition coloniale en raison de la présence de partisans, de maladies exotiques, de l’éloignement, mais aussi bien sûr, parce que les combats se déroulent le plus souvent en terrain libre.

Contrairement aux armées françaises de métropole, l’armée d’Orient qui n’a plus de missions à accomplir est supprimée en décembre 1918. Les rescapés, qui ont combattu loin de leur terre natale, dans des conditions extrêmement dures souffriront pour le reste de leur vie du manque de reconnaissance de la nation, car les opérations excentrées auxquelles ils ont participé restent pour le plus grand nombre inconnues, au mieux marginales. La victoire de Macédoine qui amène la Bulgarie puis la Turquie à cesser le combat, disparaît de la mémoire collective qui ne retient finalement que la date du 11 novembre 1918.

Finalement, l’histoire de l’armée d’Orient n’est qu’une suite de revers militaires, heureusement clôturés par une offensive décisive. Mais c’est peut-être justement parce que les échecs ont duré si longtemps et ont été si nombreux pendant trois ans, que la victoire intervenue en quelques semaines n’a pas été appréciée à sa juste valeur comme étant à l’origine de la chute des Empires centraux.

À lire : Max Schiavon, Le front d'Orient. Du désastre des Dardanelles à la victoire finale (1915-1918), Paris, Tallandier, 2014

 

Notes

1 La « course à la mer » désigne les combats qui se déroulent en septembre et octobre 1914, après la bataille de la Marne, et visent à envelopper les armées adverses. Les opérations, faites d’attaques et contre-attaques, sans que jamais un des adversaires ne prennent l’ascendant, débutent au nord de Paris pour se terminer sur les rivages de la mer du Nord, d’où le nom de « course à la mer ». Lorsque cette phase de la guerre de mouvement prend fin, la guerre de position ou de tranchées commence, et va durer jusqu’à l’été 1918.

2 Allemagne, Autriche-Hongrie et Turquie.

3 Les armées alliées d’Orient comprennent des contingents français, italiens, britanniques, russes, …

4 La Triple-Entente (ou Entente) est l'alliance militaire entre la France, la Grande-Bretagne et la Russie.