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L'année 1917 de la Grande Guerre : hésitations et négociations secrètes

Le pacifiste Joseph Caillaux, en 1917 (Agence Roll)
© gallica.bnf.fr - Bibliothèque nationale de France
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S'il n’y a pas eu, pendant la Grande Guerre, de négociations officielles entre les belligérants, il y eut cependant de nombreuses négociations secrètes, au cours desquelles on envisageait des solutions que l’on ne pouvait pas proclamer publiquement. En 1917, la baisse de moral des soldats, la lassitude générale des peuples et les répercussions politiques et sociales de la révolution russe, entre autres, ont fait qu'on n'est pas passé loin de la paix, comme l'explique le professeur Georges-Henri Soutou dans son livre La Grande Illusion, dont nous publions ci-dessous un extrait.

À la fin de l’année 1916, le conflit en est à un moment crucial. Les Allemands hésitent avant de décider la guerre sous-marine à outrance, qui provoquera l’entrée en guerre des États-Unis en avril 1917. L’offre de paix germano-autrichienne du 12 décembre est plus sérieuse qu’on ne l’a dit souvent ; l’armée allemande a en effet été ébranlée par l’offensive alliée sur la Somme et pour la première fois l’industrie du Reich peine à alimenter le front en matériel.

En Grande-Bretagne, le monde politique est divisé : faut-il conclure une paix rapide en négociant avec l’adversaire, comme le pensent le Premier ministre Asquith et le ministre des Affaires étrangères Sir Edward Grey, ou faut-il mener la guerre jusqu’au bout, jusqu’à la victoire, en comptant sur l’appui américain, comme le préconise Lloyd George qui devient Premier ministre le 6 décembre 1916, à la suite justement de ce conflit ?

Les États-Unis aussi hésitent entre une politique de médiation, illustrée par la note Wilson du 18 décembre adressée à tous les belligérants, et l’entrée en guerre au côté des Alliés, qui a de plus en plus de partisans.

La grande question est de savoir si les Européens voudront conclure une paix négociée entre eux ou s’ils rechercheront la victoire totale d’un camp sur l’autre, dans un conflit élargi par l’intervention américaine. Le destin de l’Europe est en balance.

En apparence, la France est la plus ferme : elle ne fait pas d’offre de paix, elle rejette vigoureusement aussi bien la note austro-allemande du 12 que la note américaine du 18 décembre. Mais la fermeté de Paris n’est peut-être pas granitique. Nous avons vu qu’il y avait d’importantes divergences au sein du personnel dirigeant à propos des buts de guerre. Il y en a également sur l’opportunité de contacts secrets ou officieux avec les adversaires, même si l’on est d’accord pour refuser à ce stade toute démarche officielle et publique. En effet, le pays est épuisé après Verdun, la bataille de la Somme a inquiété les Allemands mais n’a pas réalisé les espoirs placés en elle par les Alliés, l’entrée de la Roumanie dans la guerre, au mois d’août, sur laquelle on avait placé à Paris tant d’espoirs, s’est terminée en désastre, et les Austro-Allemands ont occupé Bucarest le 6 décembre. Le personnel politique est ébranlé, les couloirs de la Chambre retentissent de conversations assez éloignées de l’optimisme officiel. Ce n’est pas pour rien si Poincaré a intitulé le tome de ses Mémoires portant sur 1917 L’Année trouble.

Le contexte

Il n’y a pas eu, pendant la Grande Guerre, à la différence de tous les grands conflits européens précédents, de négociations officielles entre les belligérants : la guerre totale imposait sa logique. Cependant, il y eut des propositions publiques de négociations, de la part des puissances centrales (12 décembre 1916) et de certains neutres, comme les États-Unis (18 décembre) et le Saint-Siège (1er août 1917). Et il y eut de nombreuses négociations secrètes, au cours desquelles on envisageait des solutions que l’on ne pouvait pas proclamer publiquement. En 1917, on n’a peut-être pas été loin de la paix. En effet, on assista chez tous les belligérants, cette année-là, à une baisse du moral, conséquence d’une lassitude générale après trois ans de combats et consécutive aux répercussions politiques et sociales de la révolution russe et, en France, à la déception qui suivit l’échec de l’offensive Nivelle en avril. L’Allemagne connut ses premiers mouvements de grève importants, la France la crise des mutineries en juin, l’Autriche-Hongrie entra dans une crise qui devait conduire l’année suivante à sa décomposition progressive.

D’autre part, l’entrée en guerre des États-Unis au mois d’avril, l’influence tout de suite considérable de Wilson, par le poids immédiat de la puissance économique et de l’aide financière de l’Amérique aux Alliés et par la perspective d’une contribution militaire importante dès 1918, forcèrent les belligérants à tenir compte, volens nolens, des principes wilsoniens dans la définition de leurs buts de guerre. Jusque-là Berlin comme les Alliés avaient poursuivi une politique de puissance de type traditionnel, définie par les cabinets dans le secret le plus rigoureux, sans faire grand cas de l’opinion publique. Les Alliés en particulier avaient multiplié les accords secrets entre eux, avec les Serbes, les Italiens, les Roumains, notamment pour se partager à l’avance les ruines des Empires allemand, autrichien et turc. Désormais il allait falloir se référer, dans la définition des buts de guerre, au moins de façon approximative, à des principes pouvant être proclamés publiquement : les opinions publiques allaient être prises à témoin des buts de guerre.

C’est ainsi que le Reichstag, à la suite de la déception causée par l’échec de la guerre sous-marine à outrance entamée au mois de janvier 1917 (qui n’avait eu pour résultat que de précipiter l’entrée en guerre de l’Amérique en avril), vota en juillet une « résolution de paix » qui rejetait les « annexions par la force ». Les députés allemands pensaient en réalité à une paix qui reposerait sur le statu quo à l’ouest, et à l’est sur un protectorat du Reich militaire, politique et économique sur les pays baltes et la Pologne, mais sans annexions. Les Alliés voulurent interpréter cette « résolution de paix », à tort, comme une pure
manoeuvre de propagande ; en fait, elle représentait à ce moment-là l’orientation réelle des dirigeants allemands, conscients de l’impasse stratégique dans laquelle se trouvait le Reich, malgré les réticences du haut commandement.

À Paris, à la suite de la révélation par les révolutionnaires russes de février 1917 des accords secrets conclus entre la France et le tsar, la Chambre siégea en comité secret début juin pour discuter des buts de guerre (ce fut d’ailleurs la seule occasion pendant tout le conflit). La résolution votée à la fin du débat rejetait « toute pensée de conquête », mais réaffirmait, « le militarisme prussien abattu », la nécessité d’« obtenir des garanties durables de paix ». L’étude précise des débats montre que les députés avaient voulu par là repousser l’hypothèse d’une annexion de la Rhénanie, mais garder ouverte la possibilité soit de l’occuper en permanence, soit même de la détacher du Reich et d’en faire un État autonome. Des trois options envisagées par le gouvernement, on s’en souvient, depuis l’été 1916 (annexion, autonomie, occupation), seule l’annexion pure et simple était désormais écartée, car elle ne correspondait plus à l’esprit nouveau induit par l’entrée en guerre de l’Amérique et la révolution russe. Mais le gouvernement, appuyé par une majorité de députés, ne renonçait absolument pas pour autant à avoir une politique rhénane, il faut le souligner.

D’autre part, l’impasse militaire, la révolution de février en Russie et les difficultés politiques et sociales que rencontraient les deux camps allaient, pour la première fois depuis le début de la guerre, conduire certains hommes politiques en marge des gouvernements, mais aussi en secret certains responsables au pouvoir, à envisager sérieusement la perspective d’une paix négociée, et non pas imposée par la victoire ou du moins définie à partir d’une position de force. En grand secret, on parla à plusieurs reprises de paix d’une façon beaucoup plus sérieuse  qu’on ne l’a dit souvent. Deux hommes politiques connus, Joseph Caillaux en France, Lord Lansdowne en Grande-Bretagne, pour ne citer que les prises de position les plus retentissantes à l’époque, prenaient parti pour une paix négociée et pour que l’on abandonne le but proclamé jusque-là d’une paix de victoire. En outre, la scène politique internationale mais aussi intérieure, en tout cas en Allemagne et en France, allait être très influencée par la prise de pouvoir des bolcheviks, qui allait conduire dans les deux pays à un début de scission des partis socialistes respectifs et donc remettre fortement en cause l’Union sacrée (ou Burgfrieden en Allemagne) établie au début
de la guerre. En Russie en effet, Lénine, après la révolution d’Octobre, proposa l’ouverture de pourparlers en vue d’une paix « sans annexions ni indemnités », slogan qui devait connaître un fort écho en Europe occidentale dans les milieux ouvriers. Il entama d’ailleurs fin décembre 1917, avec les seules puissances centrales, des négociations qui aboutiraient au traité de Brest-Litovsk de mars 1918.

Extraits du livre La Grande Illusion. Comment la France a perdu la paix 1914-1920, par Georges-Henri Soutou, éditions Tallandier, coll. Texto (pages 183 - 187). Plus d'informations sur cet ouvrage sur le site de l'éditeur.