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La Première Guerre mondiale dans la zone baltique

Le Sénat finlandais en 1917.
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En France, les recherches sur la Première Guerre mondiale portent en général sur les fronts qui ont concerné directement l’armée nationale. Par contre, le front oriental est déjà beaucoup moins connu de nos compatriotes, surtout la partie qui touche aux régions bordières de la Baltique : Prusse orientale, provinces baltes de l’empire tsariste, Grand-Duché de Finlande, monarchies scandinaves et Länder septentrionaux du Reich. C’est d’autant plus dommage que cette zone a connu, en raison de la Grande Guerre, des bouleversements très importants sur tous les plans. Ce petit article a donc pour but de rendre brièvement compte des principaux événements ayant affecté cette partie de l’Europe et de montrer en quoi ils peuvent intéresser le public cultivé ainsi que les chercheurs de notre pays.

Au sein de cet espace, la guerre n’éclate pas en 1914 dans un ciel serein. Depuis une vingtaine d’années, le Reich allemand et la Russie tsariste se disputent l’hégémonie sur la Baltique en renforçant de manière considérable leurs flottes respectives et leurs défenses côtières. La création des bases navales redoutables de Kiel pour l’empire wilhelminien et de Libau (Liepaja) pour l’empire tsariste en constitue le meilleur exemple. Par ailleurs, sur terre, des villes comme Königsberg (Kaliningrad), Lötzen (Gizycko), Kovno (Kaunas) ou Vilnius se dotent de fortifications énormes, défendues par des garnisons considérables. Engagées dans des alliances contraires, les états-majors des deux puissances n’ont de cesse d’échafauder des plans hostiles. Cette montée des tensions impérialistes a lieu dans un monde où les systèmes politiques, d’essence autoritaire, y compris en Scandinavie (à l’exception de la Norvège depuis 1905), trouvent dans l’affirmation de leur force militaire un moyen de justifier la monarchie ; même dans un État d’apparence pacifique comme le Danemark, l’armée mange une partie conséquente du budget. Il faut ajouter à cela des tensions sociales non négligeables, manifestées un peu partout par la force montante des social-démocraties ou des partis agrariens, mais également de nombreux conflits ethniques, particulièrement en milieu urbain, tant au Schleswig-Holstein, en Poméranie et dans les deux Prusse qu’en Livonie, en Estlandie ou en Finlande. Ce cocktail explosif entretient une atmosphère où les idées nationalistes xénophobes semblent progresser au sein des élites et des couches moyennes. La peur de l’Autre et la volonté de conquête en sont les deux manifestations principales. Quand la menace de guerre se précise au cours de la deuxième moitié de juillet 1914, les associations patriotiques pèsent de tout leur poids pour entretenir la flamme et surtout faire pendant aux nombreuses actions sociales-démocrates en faveur de la paix dans le nord de l’Allemagne.

La mobilisation se déroule toutefois sans difficultés particulières dans cette partie du Reich comme dans la zone balte et finnoise de l’empire russe. Sur le moment, la vague de chauvinisme semble irréfragable et l’espoir d’une guerre courte, dans laquelle chaque population croit pouvoir trouver des avantages, paralyse les consciences. En outre, les militants nationalistes font de gros efforts pour faire croire à un vif enthousiasme populaire : à Saint-Pétersbourg, des étudiants se dirigent même à genoux vers le Palais d’hiver ! En Scandinavie par contre, où une majorité souhaite clairement rester neutre, c’est plutôt la panique : des rumeurs de débarquement se répandent, les banques et certains commerces sont pris d’assaut par la foule. Cela n’empêche pas des dizaines de milliers de soldats suédois de partir aux frontières et près d’un millier de Finlandais de demander leur incorporation volontaire dans l’armée tsariste en dépit de la méfiance que les autorités témoignent envers ce peuple rebelle depuis quinze ans.

Mais les affres du combat rappellent rapidement les gens à la dure réalité. Si le chômage de masse disparaît dans les premiers mois de 1915 en raison de la hausse des commandes de guerre et des besoins en main-d’œuvre de l’agriculture et des chantiers de fortifications côtières, les prix de détail amorcent une hausse qui ne fera que s’accélérer dès la deuxième moitié de 1916. Les familles populaires sont les premières victimes du renchérissement des denrées de base et du renforcement des normes de travail. Le mécontentement couve et les députés comme les journaux sociaux-démocrates, censés défendre leurs intérêts, sont assaillis de courriers appelant à l’aide. Même les plus zélés partisans de la Burgfrieden (Union sacrée) doivent se faire l’écho de ce mécontentement, dopé aussi par le spectacle indécent qu’offre l’enrichissement des spéculateurs boursiers et des industriels de guerre. Néanmoins, les esprits se tournent d’abord vers les zones de combats où leurs fils, leurs frères et leurs amis risquent chaque jour leur vie. Or, les batailles entamées à l’été 1914 sont sanglantes : en Prusse orientale, il tombe plus de 200 000 hommes entre août et décembre 1914 ; 150 000 soldats, principalement des Russes, sont également faits prisonniers. L’hécatombe se poursuit début 1915 lors des offensives lancées par Ludendorff contre la Courlande et la Lituanie. Lorsque le front se stabilise enfin à quelques encablures de Riga en septembre, ce sont encore des centaines de milliers de morts et de blessés supplémentaires. Mais les civils souffrent également beaucoup. Les troupes russes ont la main très lourde en Prusse orientale où 500 000 personnes tentent de fuir en août 14 vers Danzig et Berlin : des centaines de communes ont partiellement brûlé, la récolte est détruite dans toute la Mazurie orientale, des centaines de milliers de têtes de bétail sont perdues, 2000 personnes environ sont assassinées et plusieurs milliers d’autres sont déportées, parfois jusqu’en Sibérie. L’armée en retraite n’est pas non plus très tendre envers ceux qu’elle était censée protéger : les cosaques chassent devant eux, vers l’intérieur de l’empire, juifs et germanophones par peur de les voir pactiser avec l’ennemi ; beaucoup se retrouvent démunis au milieu de populations hostiles. Maurice Paléologue, ambassadeur de France à Petrograd, finit par s’en alarmer auprès de son ministère. Puis vient le tour des Baltes eux-mêmes : 600 000 Courlandais (54 % des habitants) et 300 000 Lituaniens franchissent la Daugava pour fuir l’avance allemande ; il faut dire que la tactique de la terre brûlée dans les campagnes et le démontage des usines dans les villes ne leur laissent guère d’autre choix. Curieusement, les combats maritimes sont très limités. En fait, l’Amirauté russe craint de voir ses unités détruites par plus fort qu’elles ; elle préfère donc miner les détroits baltes et le golfe de Finlande tout en fortifiant le mieux possible les côtes susceptibles d’accueillir un débarquement allemand.

La guerre a d’importantes conséquences sur le plan économique. Le minage des détroits danois dès les premiers jours de la guerre ainsi que le blocus maritime imposé par la Navy nuisent très gravement aux industries exportatrices (comme le sciage) et rendent très compliqués les échanges à l’intérieur même de la Baltique. Les neutres, soupçonnés d’être trop favorables aux Allemands, subissent des restrictions de plus en plus grandes, tout spécialement la Suède dont le souverain a des sympathies connues pour le Reich. L’approvisionnement se dégrade dans des pays traditionnellement déficitaires en matière agricole. La disette menace les habitants pauvres des villes dès la fin 1916, surtout en Allemagne du Nord, mais aussi en Norvège et en Suède. En Russie, en Finlande et dans les provinces baltes, la situation alimentaire est encore maîtrisable à cette date, mais plus pour très longtemps. Si les paysans peuvent en principe profiter de la hausse des prix, ce n’est pas le cas de tous. Il faut en effet pour cela disposer de surplus ; en outre, acheter des engrais ou des machines devient peu à peu hors de prix. Les ouvriers agricoles pour leur part voient leurs salaires nominaux progresser plus vite que la moyenne, mais ils n’ont toujours pas les moyens de s’offrir des conditions de vie décentes et de manger sainement. La reconversion de l’industrie vers les productions de guerre s’opère durant l’année 1915. Ce sont les villes portuaires et industrielles qui en profitent le plus. D’où une migration très importante vers ces centres de production. Une ville comme Reval (Tallinn) voit ainsi sa population augmenter de près de la moitié en trois ans. Cet essor profite grandement aux gros industriels et aux boursicoteurs. Au contraire, les entreprises tournées vers les productions civiles, en particulier les PME, sont touchées par la stagnation puis la baisse du pouvoir d’achat, tout comme le bâtiment qui tourne au ralenti. Dans les zones occupées par les Allemands, regroupées sous le commandement de l’Oberost, une exploitation systématique est mise en place ; elle ne profite néanmoins qu’aux autorités d’occupation, les autochtones subissant surtout réquisitions et impôts supplémentaires. Le fret maritime et la pêche sont quant à eux gênés par le blocus, les mines et les attaques de sous-marins. Mais les armateurs ne sont pas ruinés pour autant car les gouvernements font voter des dispositions très avantageuses en cas d’arraisonnement ou de naufrage. Ceux qui risquent le plus sont en réalité les marins et les ouvriers pêcheurs qui mourront par milliers durant quatre ans.

L’année 1917 fait exploser toutes ces contradictions. C’est en Russie que le mécontentement populaire, déjà très sensible à l’été 1915, donne lieu à une révolution qui commence, et ce n’est pas un hasard, à Petrograd, capitale qui cumule tous les problèmes économiques, sociaux et ethniques évoqués plus haut. La concentration de troupes dans les environs immédiats est également un facteur de déstabilisation car ces soldats n’ont plus du tout envie de monter au front et s’agitent dans les casernes ou dans le port militaire de Cronstadt. Débutée aux premiers jours de mars, la vague gagne rapidement toute la côte et l’intérieur. En pointe dans ce combat, les ouvriers des grandes entreprises travaillant pour l’armée, les marins qui fondent le Centrobalt et certaines garnisons gagnées par les idées révolutionnaires. En moins de deux semaines, tous les grands ports de la Baltique d’Oulu à Riga sont en effervescence. Mais la Russie est loin d’être le seul endroit de la zone gagné par l’agitation. En Suède aussi d’importants mouvements sociaux se déclenchent, tout spécialement dans la région de Stockholm et dans le nord du pays ; l’aile gauche du Parti social-démocrate (SAP) se radicalise et parle de suivre l’exemple russe, ce qui lui vaut l’exclusion. En Norvège comme au Danemark, la combativité ouvrière est aussi très forte ; elle se manifeste par un changement de majorité au sein du Parti travailliste norvégien au profit de l’aile révolutionnaire. L’année suivante d’ailleurs, les grèves se font de plus en plus nombreuses et déterminées dans les villes industrielles des deux pays où les conservateurs, les libéraux et les sociaux-démocrates de droite tentent de faire front ensemble contre la montée du mouvement. En Finlande, le Parlement à majorité socialiste essaie de mettre en œuvre d’importantes réformes, mais il se heurte à des conservateurs qui s’appuient sur le gouvernement provisoire russe pour contrer des milieux populaires qui se radicalisent au fur et à mesure que la crise s’approfondit (disette menaçante, chômage). La revendication de l’indépendance en juillet entraîne la dissolution du Parlement par Kerenski et de nouvelles élections gagnées de justesse en octobre par une coalition antisocialiste. Dans le pays, les affrontements entre gardes civiques et gardes rouges se précipitent, surtout au moment de la grève générale de novembre 1917. En janvier 1918, malgré l’accession du pays à l’indépendance le mois précédent, le pays voit l’éclatement de la guerre civile. Le nord de l’Allemagne est enfin touché par d’importantes grèves en avril 1917 tandis que se constitue avec les exclus du SPD un nouveau parti favorable à la paix, l’USPD. Le mouvement social et les actions contre la politique de guerre rebondissent au tournant de l’année 1917-1918. Dans les fiefs sociaux-démocrates que sont les grandes villes portuaires, le mécontentement se manifeste de plus en plus fort.

C’est dans ce contexte social très dégradé que l’état-major allemand, profitant de l’échec de l’offensive Kerenski en juillet 1917 ainsi que du délitement progressif de l’armée russe, se lance dans une grande offensive contre le front letton. Malgré une défense acharnée des régiments autochtones et d’un gouvernement provincial gagné aux idées bolcheviques bien avant Petrograd, les troupes du Reich effectuent une première percée en septembre 1917 puis avancent peu à peu jusqu’en février 1918 en direction de Reval (Tallinn) puis de Narva. Les bolcheviques estoniens essaient à leur tour de résister, mais ils sont balayés par plus forts qu’eux. Seule la signature du traité de paix de Brest-Litovsk empêche les Allemands d’atteindre Petrograd dont ils ne sont plus distants alors que de 350 km. Toutefois, appelés au secours par le gouvernement blanc de Vaasa, ils débarquent sur les côtes méridionales finlandaises et contribuent à l’écrasement des rouges autochtones en avril et mai 1918 ; ils sont alors à quelques encablures de l’ancienne capitale russe. Comme dans l’Oberost, ils mettent en coupe réglée les nouveaux territoires conquis. S’ils promettent vaguement l’indépendance future aux Polonais et aux Lituaniens, ils ont l’intention de transformer la Livonie et l’Estlandie en un État vassal, le Baltikum. La Finlande blanche est contrainte pour sa part de signer un traité commercial léonin. Ces ambitions obligent les dirigeants du Reich à conserver d’importantes troupes sur place, troupes qui manqueront sur le front occidental. Les défaites militaires à l’Ouest et la révolution allemande, commencée dans les villes du Nord (Kiel, Lübeck, Wismar, Rostock), sonneront le glas de ces vaines espérances.

La Première Guerre mondiale a donc été très dure dans la zone baltique. Les combats y ont été proportionnellement aussi meurtriers que sur les autres fronts. Mais surtout, les tensions politiques et socio-économiques présentes avant le conflit ont provoqué une déstabilisation générale plus forte que dans la partie occidentale ou méridionale du continent. Il serait donc souhaitable que les historiens se penchent davantage sur ce problème en procédant non pas à une juxtaposition d’études nationales, comme jusqu’à ce jour, mais à des études comparatives infiniment plus riches de sens.

 

Petite bibliographie indicative

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