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La mémoire de la Grande Guerre en Roumanie communiste

Mausolée de Mărășești
© D.R.
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Un des grands quotidiens roumains publiait il y a quelques années, en première page, une enquête réalisée dans une petite ville des Carpates, Vălenii de Munte. Connue en Roumanie surtout parce que Nicolae Iorga, figure quasi-mythique de l’historiographie et du nationalisme roumain y avait fondé, peu après 1900, une école d’été et une typographie, Vălenii de Munte venait d’être la scène d’un « attentat contre la mémoire » aux allures sordides. Le maire de la ville, soucieux de s’assurer des emplacements pour son futur caveau de famille et pour ceux de quelques proches, avait fait détruire les tombes de dizaines de soldats roumains morts sur ces lieux en 1916 et enterrés dans le cimetière local. Lorsque des protestations isolées se firent entendre contre ce traitement appliqué aux « sépultures des héros », le maire répliqua : « Des héros ? Ils furent des héros au temps de Ceauşescu. Aujourd’hui ils ne le sont plus »1. La réplique du maire qui balaie d’un revers de main les arguments de ses critiques n’est pas simplement absurde ou cyniquement indécente. Elle trahit, en creux, l’emprise encore vivante des pratiques et surtout de la rhétorique commémorative du national-communisme sur l’idée même de mémoire. Une fois disparu le dictateur autrefois désigné jusqu’à la saturation comme « héros » et associé avec une lignée de figures héroïques de l’histoire roumaine, le mot et la qualité même de « héros » étaient destinés à tomber en désuétude tandis qu’un passé qui avait brusquement cessé d’être héroïsé par le biais du martèlement quotidien de la propagande ne pouvait plus jouir d’aucune forme de respect.

Selon l’Office National spécialisé dans l’entretien des cimetières et des monuments consacrés aux morts de la Guerre d’indépendance (1877-1878) et des deux guerres mondiales, le cas de Vălenii de Munte n’est pas isolé. Il m’a amené à me demander quelle  mémoire de la Grande Guerre la période communiste  a-t-elle légué à un pays dont les pertes pendant ce conflit sont chiffrées à 335 000 militaires morts ou disparus, 75 000 mutilés, sans compter d’autres catégories de blessés, auxquels s’est ajouté un nombre élevé mais difficile à évaluer de civils tués par l’épidémie de typhus et par la disette de l’hiver 1916-1917.

Trois décennies séparaient la fin de la Grande Guerre de l’installation officielle, le 30 décembre 1947, du régime communiste en Roumanie. L’évolution des rapports que ce régime a entretenus avec la mémoire de la Première guerre mondiale est un révélateur important des usages qu’il a fait de l’histoire, depuis sa première décennie - stalinienne et internationaliste - jusqu’aux dernières années, marquées par un nationalisme déchainé.

Le lendemain de la proclamation de la « République Populaire Roumaine », une véritable rupture idéologique et historiographique a été opérée à travers l’imposition d’une lecture fondamentalement nouvelle du passé national. Cette nouvelle lecture ne se résumait pas à l’imposition d’une grille d’analyse marxiste à la place de l’« idéalisme historiographique bourgeois » mais était une forme de militantisme destinée à délégitimer la conscience historique forgée depuis la première moitié du XIXe siècle et associée avec le nationalisme et la construction de l’État-nation. Le passé roumain, lu après 1947 à travers un schéma qui associait théorie de la lutte des classes et philosoviétisme, était dorénavant ancré, solidement, à l’Est. Les Roumains avaient eu, « depuis toujours, un seul ami, la Russie, et un ennemi héréditaire, l’Occident.  (…) La « guerre froide » et l’hostilité entre l’Est et l’Ouest n’étaient pas dues au hasard mais traduisaient bien l’existence d’une loi infaillible de l’évolution historique… »2. Ce conflit était enraciné dans l’histoire depuis l’époque de l’expansion romaine, version antique de l’« impérialisme américain »3 qui avait touché aussi l’actuel territoire de la Roumanie – l’ancienne Dacie - dix neuf siècles plus tôt.

L’interprétation de la participation de la Roumanie à la Première Guerre Mondiale devenait, dans ces conditions, une pierre de touche de la mise en place de la nouvelle historiographie. Pour l’historiographie « bourgeoise », l’issue de la Grande Guerre avait marqué le couronnement d’un processus historique d’unification entre les frontières d’un même État de tous les territoires peuplés par des Roumains. La Grande Guerre elle-même était appelée « Guerre pour l’achèvement de l’unité nationale » - un nom consacré par le titre de la première synthèse historiographique importante qui traitait de la participation de la Roumanie au conflit4. A cela s’ajoutait le fait que, dans les années 1920 et 1930, la mémoire officielle de la Grande Guerre avait été fortement liée à celle de la monarchie roumaine, notamment à l’image du couple formé par le roi Ferdinand Ier (1914-1927) et la Reine Marie. L’insertion du couple royal au centre de la mémoire de la guerre y compris – à travers l’image d’Epinal de la reine-infirmière, - au centre de la mémoire des souffrances subies5, avait engendré un élément central de la commémoration de l’événement en rafraichissant en même temps la légitimité de la dynastie. La relation étroite entre la mémoire de la guerre et la dynastie  n’avait pas sa place dans la mémoire officielle que le régime qui venait d’abolir la monarchie avait l’intention d’imposer à travers la nouvelle historiographie communiste.

Enfin, la guerre marquait le moment final de l’histoire deux fois séculaires des relations difficiles entre les Roumains et la Russie tsariste et le début orageux des rapports de la Roumanie avec le pouvoir bolchevique sous le double signe du rattachement de la Bessarabie à la Roumanie et du rôle décisif de l’armée roumaine dans la chute du régime communiste de Belà Kun, en 1919.

Dans L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, la Grande Guerre avait fait l’objet d’une explication de Lénine transformée, par la suite, en un dogme idéologique que renforçait l’articulation de la « Révolution d’Octobre » sur le conflit mondial. Moment inaugural doué d’une signification universelle, la révolution issue de la guerre concernait donc, aussi, la Roumanie, « destinée » par la marche de l’histoire à devenir elle-même un pays communiste, tout comme la Russie trente ans plus tôt. Lénine et sa révolution venaient éclairer d’un jour nouveau la participation de la Roumanie à la Grande Guerre et les conséquences de cette participation. La « guerre pour l’achèvement de l’unité nationale  », laissait la place, après 1947, à la « guerre impérialiste » de Lénine dans laquelle les élites roumaines avaient entrainé le peuple de façon intéressée et criminelle. Le manuel d’Histoire de la République Populaire Roumaine rédigé sous la direction d’un soldat dévoué du stalinisme roumain, l’idéologue Mihail Roller, était, à partir de 1948, la synthèse « idéologiquement correcte » de l’histoire nationale et comprenait un chapitre réservé à la Grande Guerre, sous le titre « La participation de la Roumanie à la guerre impérialiste »6. Après l’éclairage fourni par des citations tirées de Lénine, on apprenait que « les classes exploitantes ont caché au peuple la cause injuste pour laquelle il était appelé aux armes » et que, à cause de l’impréparation initiale de l’armée roumaine,  « le front devint un géant abattoir où les soldats devaient verser leur sang uniquement pour les intérêts des impérialistes occidentaux et de la clique d’exploiteurs qui sévissait à l’intérieur du pays »7. La mission militaire française envoyée en Roumanie, dirigée par le général Berthelot, et dont le rôle fut essentiel dans la réorganisation de l’armée roumaine au printemps 1917, avant les batailles victorieuses de l’été, n’était même pas mentionnée. L’aide militaire de la Russie était constamment évoquée mais les désordres provoqués sur le territoire roumain par les soldats russes après février 1917 et l’affaiblissement de  leur esprit combatif  sur le front roumain après la chute du tsarisme étaient passés sous silence. En revanche, les accusations, ponctuelles ou générales, pleuvaient sur les alliés occidentaux de la Roumanie, le mot « alliés » même étant placé entre des guillemets ironiques lorsqu’il désignait la France, la Grande Bretagne et les États-Unis8. Le caractère « impérialiste » de la guerre à laquelle la Roumanie participait était souligné par l’occupation, en 1918, de la Bessarabie par l’armée roumaine, un événement interprété dans l’Histoire de Roller comme une attaque contre le pouvoir soviétique instauré à Petrograd et non pas, à la manière de  l’ancienne historiographie, comme le rattachement d’un territoire peuplé en majorité de roumanophones et annexé par l’Empire des tsars en 1812. De même, le rattachement à la Roumanie de la Transylvanie, proclamé le 1er décembre 1918 par les délégués de la population roumaine de cette province, était associé avec l’intervention de l’armée roumaine contre le régime de Béla Kun en 19199.

Plusieurs fois réédité,  l’ouvrage de Roller a eu pour but de donner le ton à la nouvelle historiographie roumaine et la réussite de cette entreprise se mesure aussi sur le terrain de l’histoire de la Grande Guerre. « Le gouvernement roumain et la bourgeoisie roumaine ont attiré les masses populaires de Roumanie dans une guerre de rapine et d’agression, afin de satisfaire leurs objectifs impérialistes en jouant le rôle d’instrument du capitalisme anglo-français et de réserve de l’impérialisme occidental » écrivait un des nouveaux historiens du régime en décembre 195310. Moins de trois ans plus tard, un autre auteur soulignait que « dans cette guerre, les soldats roumains ont combattu pour que les impérialistes de l’Entente puisse vaincre leurs concurrents allemands afin d’instaurer leur domination sur le monde, y compris sur la Roumanie »11.

Ce point de vue place les « masses populaires » dans une posture minorative par rapport à des élites scélérates12 et pousse l’interprétation de  la participation roumaine au conflit jusqu’à la culpabilisation collective en faisant en même temps la part belle au complot de l’Occident impérialiste fauteur de guerre. Nous nous trouvons devant le noyau du discours historiographique officiel sur la Grande Guerre pendant la première décennie du régime communiste. Un discours historiographique au moins en partie relayé par la littérature – le roman-fleuve Cronică de familie (« Chronique de famille ») de Petru Dumitriu, événement littéraire de l’année 1957 - évoque la Grande guerre presqu’exclusivement à travers les turpitudes des élites roumaines de l’époque et le retentissement, réel ou imaginaire, de la « Révolution d’Octobre »13. Le tout est accompagné de la mention de Lénine et de sa théorie de l’impérialisme qu’un militaire russe résume à l’un de ses camarades roumains bouleversé qui mourra bientôt assassiné sur ordre de ses supérieurs en chantant l’Internationale14.

Le correspondant symbolique de cette attitude idéologique consista à rendre moins visibles dans l’espace public certains monuments et lieux de mémoire liés à la Grande Guerre. Le cas le plus connu est celui du déplacement de la tombe du soldat inconnu, inaugurée en 1923, de Bucarest au Mausolée de Mărășești, sur les lieux de la principale bataille livrée par l’armée roumaine pendant le conflit. L’opération eu lieu discrètement  en décembre 1958 afin de permettre la construction, à la place de la tombe du monument-mausolée en l’honneur des « héros de la classe ouvrière » destiné à recevoir par la suite la dépouille de plusieurs leaders du Parti communiste. C’était une appropriation symbolique par le régime communiste de l’emplacement d’un lieu de mémoire prestigieux qui dominait, de surcroît, par sa topographie, une partie de la capitale. Un autre remplacement symbolique avait eu lieu lorsque, le lendemain de la Deuxième guerre mondiale, la statue du soldat soviétique avait pris la place du monument inauguré en 1930 en l’honneur des membres du corps enseignant tombés pendant la Grande Guerre. Le buste du général Berthelot, érigé dans la ville de Iași, fut lui aussi enlevé, mais pas détruit, tandis qu’à Bucarest, la rue Berthelot était rebaptisée rue Popov. Dans d’autres cas, comme ceux de l’Arc de triomphe (1936), du monument du génie militaire de Bucarest (1926) ou du monument des pilotes aviateurs (1935) les ornements et les inscriptions furent modifiés. Dans l’ensemble, le nombre de monuments qui commémoraient le conflit et dont le régime a ordonné la destruction, le déplacement ou la modification ne fut pas grand. La visibilité de ces monuments dans l’espace public a diminué néanmoins dans la mesure où ils ont cessé d’être, après 1947, les lieux de cérémonies commémoratives. Le nouveau régime se dote rapidement de ses propres monuments et lieux de mémoires et aucun des monuments érigés à la mémoire de la Grande Guerre n’est mentionné, ni montré, dans les guides touristiques de Bucarest avant 196515.

Le régime mémoriel imposé à l’égard de la Grande Guerre par le régime communiste a dû affecter, notamment dans les années 1950, la chaîne de transmission familiale de la mémoire du conflit. On ne possède pas d’études consacrés à ce problème mais on ne peut ignorer le fait que, d’une manière générale, le passé des individus ou des familles était devenu à l’époque un sujet délicat voir tabou, dont l’évocation dans l’atmosphère de stigmatisation politique, de surveillance policière et de délation pouvait avoir des conséquences graves. Après 1947, tout comme la dimension collective, la dimension individuelle et familiale du deuil issu de la Grande Guerre nous échappe, occultée par la délégitimation officielle de ce conflit, télescopée par un autre deuil, encore plus inavouable à cette époque : celui né de la guerre antisoviétique qui ne va resurgir qu’après 1989, lourd d’ambiguïtés.

L’année 1957 marque, cependant, l’amorce d’un changement d’optique de l’historiographie officielle à l’égard de la participation roumaine à la Première guerre mondiale. Les raisons se trouvent dans l’orientation du leadership du Parti communiste roumain vers une nouvelle instrumentalisation idéologique de
l’histoire nationale dans le sillage du XXe congrès du PCUS et du fameux « rapport secret » de Khrouchtchev. Comme l’a montré Vladimir Tismăneanu dans son livre Stalinism for All Seasons, la critique khrouchtchévienne de Staline a fait l’effet d’un choc sur les hauts dirigeants communistes roumains16 dont le souci principal sera, dorénavant, d’éviter une authentique déstalinisation qui aurait pu menacer leurs positions. Un processus de « renationalisation » de la mémoire collective - destiné à renforcer la légitimité du régime - est entamé, avec prudence, en 1957 à travers l’anniversaire officielle de plusieurs événements dont la mort du fondateur de l’archéologie scientifique roumaine, Vasile Pârvan (1882-1927), la montée sur le trône du prince de Moldavie, Etienne Le Grand (1457-1504) et les batailles menées sur le front roumain à l’été 1917, dont la plus importante avait été celle de Mărăşeşti (6-19 août 1917)17. Pour participer à ce dernier anniversaire, une délégation de 25 anciens membres de la mission militaire française présente en Roumanie pendant la Grande Guerre fut invitée à faire le voyage à Bucarest18. Cette invitation devait témoigner du dégel des relations de la Roumanie communiste avec l’Occident, et notamment avec la France où s’était déjà rendu, une année plus tôt, le Théâtre National de Bucarest qui présenta plusieurs spectacles à Paris19. D’autre part, en invitant une délégation d’anciens combattants français, les autorités communistes roumaines s’inspiraient, vraisemblablement, d’un exemple yougoslave récent : en juin 1956, un groupe de deux cent cinquante anciens « poilus » français de l’armée d’Orient avait été accueilli avec éclat à Belgrade, au début d’un pèlerinage sur les champs de batailles de la Grande Guerre en Serbie et en Macédoine20.

La visite en Roumanie des vétérans français21 a été présentée dans la presse roumaine, y compris dans le quotidien du parti communiste Scânteia, à travers des comptes rendus, plutôt brefs, rédigés sur un ton descriptif et officiel, dans une langue de bois qui excluait toute chaleur22. L’interprétation donnée par les autorités à l’entrée en guerre de la Roumanie restait la même et la délégation française eu la possibilité d’entendre à l’Académie militaire de Bucarest, par la voix d’un général de la nouvelle « armée populaire » que « le peuple roumain fut poussé (en 1916) dans le massacre contre sa volonté, par les cercles dominants du pays qui voyait dans la guerre l’occasion de faire d’énormes profits »23. La commémoration même de la bataille de Mărăşeşti, bien que donnant l’occasion à une grande cérémonie organisée sur les lieux mêmes des combats, restait moins importante que l’anniversaire annuelle qui approchait, du 23 août 1944, date célébrée par le parti communiste comme le début de son chemin vers le pouvoir24. À part la visite des monuments, des cimetières militaires et du champ de bataille de Mărăşeşti, les vétérans français ont eu droit à des itinéraires particuliers, au service de la propagande du régime qui a tenu à leur présenter la moderne typographie où était imprimé, à Bucarest, le journal Scânteia ou la nouvelle fabrique d’antibiotiques de Iaşi25. La présence des anciens de la mission Berthelot fut, cependant, un moment de visibilité inespérée, et en même temps surveillée, pour quelques vétérans roumains de la Grande Guerre que les autorités avaient choisi de présenter aux hôtes français et de les décorer de façon ostentatoire26. Lors de la cérémonie organisée à l’Académie militaire, à laquelle assiste un parterre d’officiers roumains et soviétiques, « tous les officiers français (de la mission Berthelot) arborent les décorations royales roumaines et impériales russes, interdites dans la nouvelle Roumanie, où les vétérans n’ont le droit de porter que la médaille commémorative de Mărăşeşti et la Légion d’honneur qui voisinent avec l’Etoile rouge de la République populaire roumaine »27. Les vétérans français qui, en 1918, avaient fait leurs adieux à une armée roumaine vêtue de l’uniforme bleu horizon et coiffée du casque Adrian retrouvent avec étonnement, quarante ans plus tard, lors des cérémonies de Mărăşeşti, une armée roumaine d’apparence entièrement soviétique. D’autre part,1957 marquait aussi l’anniversaire de la Révolution d’Octobre et  les seuls vétérans roumains de la Grande Guerre qui sont invités en cette année riche en commémorations à livrer leur souvenirs pour la rédaction d’un recueil de témoignages sont ceux qui ayant été capturé par les troupes du tsar en tant que militaires de l’armée austro-hongroise avaient fini par combattre dans les rangs de l’Armée Rouge en se rangeant, donc, en fin de compte, dans le sens de l’histoire.

Si  la visite de la délégation française en 1957 aura au moins contribué à l’insertion du nom du général Berthelot dans le Dictionnaire encyclopédique roumain publié en 1962 où il est présenté sommairement comme chef de la mission militaire française en Roumanie et participant à l’écrasement de la République soviétique hongroise en 191928, l’illégitimité historique dont était frappée jusqu’alors la participation roumaine à la Grande Guerre devait lentement céder la place à la transformation de cet événement en un véritable nœud d’ambiguïtés et de combats historico-idéologiques.

Vers 1960 l’histoire de la Roumanie pendant la Première guerre mondiale devint le principal terrain d’affrontement – balisé néanmoins par le parti communiste - entre les staliniens internationalistes qui avaient modelé le visage de la nouvelle historiographie roumaine après 1947 et les historiens désireux de reconstituer, à l’intérieur du discours officiel, une perspective nationale sur le passé de la Roumanie, moins conditionnée par le souci permanent de fidélité à l’égard du dogme marxiste-léniniste29. Ce dernier camp finit par être discrètement soutenu par le leader du parti communiste, Gheorghiu-Dej, qui voyait dans la « nationalisation » du communisme roumain la meilleure solution pour éviter une réelle déstalinisation30 opérée avec le soutien de Moscou.  Ce dernier scénario aurait pu mettre en cause Gheorghiu-Dej lui-même qui craignait d’être remplacer par un chef communiste roumain moins compromis que lui à l’époque de Staline. 

Le changement de statut de la Grande Guerre dans l’historiographie  roumaine allait donc dépendre essentiellement de la nouvelle instrumentalisation du passé par le régime communiste de Bucarest, soucieux d’affirmer progressivement son autonomie vis-à-vis du grand frère soviétique après que les unités de l’Armée rouge aient quitté le sol roumain en 1958. Un débat, sourd mais acharné, avait commencé, dès l’année précédente, entre les partisans de l’interprétation léniniste et les défenseurs du caractère « juste » de la participation de la Roumanie à la guerre31. La mort de Roller en juin 1958 a favorisé la consolidation de ce dernier courant dans l’historiographie.

La réévaluation de l’implication de la Roumanie dans la Grande Guerre dut passer par un retournement du sens de la dichotomie « classes exploitantes » - « masses populaires » qui avaient été amplement utilisée pour nourrir le discours stigmatisant  à l’égard de la « participation à la guerre impérialiste ».  Sans contester la définition léniniste de la Première guerre mondiale, ce sont précisément l’implication des « masses populaires » dans le conflit et les sacrifices auxquels elles avaient consenti qui venaient « racheter » la  participation de la Roumanie à cet événement. La dimension « populaire » de la guerre prévaut, dorénavant, dans le cas roumain, sur son caractère impérialiste et confère à la participation roumaine au conflit un caractère « juste », « progressiste », qui relativise l’absence d’un « soulèvement révolutionnaire » des « paysans et des soldats » roumains inspiré par les événements de Russie de 191732. Au centre de cette interprétation se trouve le caractère « progressiste » de la principale conséquence de la guerre – le rattachement de la Transylvanie à la Roumanie en 1918 (la Bessarabie n’est pas mentionnée afin de ne pas froisser Moscou) - qui ne rimait point avec la classique dénonciation léniniste de la « guerre de conquête, de pillage, de brigandage »33. Cette forme coupable de guerre demeurait l’apanage des grandes puissances dont la Roumanie ne faisait pas partie. La voie était ainsi ouverte à l’attribution d’une nouvelle signification, positive, à la date du 1er décembre 1918. Dans les années 1950, la signification universelle de la « Révolution d’Octobre » s’était imposée à la périodisation de l’histoire de la Roumanie dont l’époque contemporaine débutait, dans les cours d’université, le 7 novembre 191734. Opposée tacitement à la « Révolution d’Octobre », dont la commémoration se fera de plus en plus discrète après 1965, la date du 1er décembre allait devenir à l’époque de Nicolae Ceauşescu la borne chronologique qui inaugurait l’histoire contemporaine de la Roumanie.

La manière dont la mémoire collective se rapporte aujourd’hui en Roumanie à la Grande Guerre se ressent encore de la revalorisation de cet événement à l’époque de la dictature de Ceauşescu (1965-1989). Une réhabilitation pratiquée par le biais de la production historiographique tout comme par la multiplication des signes et des pratiques commémoratives – films à message patriotique inspirés de la Grande Guerre, agrandissement ou restaurations d’anciens mausolées, érection de quelques nouveaux monuments. Le contraste avec la marginalisation de la mémoire et des symboles de la Grande Guerre pendant les premières années du régime communiste est frappant même si des limites sont posées à la réhabilitation de certains épisodes ou personnages politiques et militaires. Jusqu’en 1989, la monarchie roumaine ne bénéficiera pas du retour en grâce des années 1916-1919 tandis que l’annexion de la Bessarabie en 1918 et la campagne contre le régime de Béla Kun en 1919 sont encore traités de manière prudente et sommaire jusqu’en 198335.

Si la tombe du soldat inconnu n’est pas ramenée à Bucarest – elle ne le sera qu’après 1989 - on érige à Mărăşeşti une rangée de bustes des principaux généraux roumains ainsi qu’un buste du général Berthelot. Sur le plan de la commémoration, la période Ceauşescu a légué à la Roumanie d’après 1989 la transformation du 1er Décembre 1918 en un lieu de mémoire qui phagocyte complètement le souvenir de la Grande Guerre. Ce n’est que de façon très naturelle que cette journée fut proclamée fête nationale après la chute du communisme. Dépourvue de toute autonomie en tant qu’expérience collective majeure, insérée dans la marche de la nation vers l’unité accomplie, la Grande Guerre n’était plus qu’un préambule héroïque et « naturel » au moment apothéotique du rattachement de la Transylvanie à la Roumanie. Ceci explique pourquoi, jusqu’aujourd’hui, il n’est vraiment question de la Première guerre mondiale dans la presse écrite et audio-visuelle qu’une fois par an – le 1er Décembre – lorsque divers historiens sont invités sur les plateaux de télévision pour rappeler au public qui profite de ce jour férié « la signification » et « l’importance » de la participation roumaine à ce conflit.

Sur le plan historiographique, les années Ceauşescu représentent l’âge d’or d’une histoire militaire fortement politisée de la Grande Guerre dont un des buts principaux est de chasser définitivement tout soupçon de guerre impérialiste qui pourrait planer sur l’action entreprise par la Roumanie dans ces circonstances. Le sous-titre d’une massive histoire de La Roumanie pendant la Première Guerre mondiale, publiée en 1987, est formulé ainsi : « le caractère juste, libérateur, de la participation de la Roumanie à la guerre »36. L’ouvrage fait de cette participation au conflit mondial le couronnement d’une recherche de l’unité nationale qui débuterait dans l’Antiquité, à l’époque des Daces, ce qui explique la présence dans ce livre, riche en photos des années 1914-1919, de plusieurs photos des bas-reliefs de la Colonne Trajane ainsi que d’une carte de la Dacie unifiée par le roi Burebista au temps de César37. La réhabilitation de la Grande Guerre comme apothéose de la lutte pour l’unité roumaine croise le mythe dacique réutilisé jusqu’au paroxysme par la propagande de Nicolae Ceauşescu dans le cadre de ce que l’historien Lucian Boia a appellé « le moment dacique » du communisme roumain38. Toute l’histoire des Roumains et même celle de leurs ancêtres Daces sert donc de préparation à l’entrée en guerre de la Roumanie en 1916. L’histoire de cette guerre telle qu’elle est reconstituée par les historiens militaires du régime dans le massif ouvrage de 1987 est en même temps une histoire strictement politico-militaire. Deux ans plus tard et quelques mois seulement avant la fin du régime, on rééditait l’histoire classique de l’implication roumaine dans la guerre, rédigée au début des années 1920 par l’historien Constantin Kiriţescu et dont un des mérites était qu’elle ne ménageait ni les alliés russes des années 1916-1917, ni les le pouvoir « maximaliste » de Lénine, ni celui de Belà Kun. La boucle de l’interprétation idéologique de la participation roumaine à la Grande Guerre par le régime communiste de Bucarest était bouclée. La réédition de l’ouvrage de Kiriţescu, fortement antibolchevik et, donc, inconcevable jusqu’alors dans une Roumanie qui s’intitulait encore « république socialiste », était devenue intéressante pour un régime Ceauşescu aux abois, coincé entre la perestroïka de Gorbatchev à l’Est et la fin du régime Kadar à l’Ouest.

Tout cela pèse aujourd’hui sur l’histoire et la mémoire de la Grande Guerre en Roumanie. L’événement, soumis pendant des décennies à une lecture et une instrumentalisation profondément politique, n’a pas retrouvé son autonomie dans le champ de la recherche historique après 1989. Le régime politique de la mémoire de la Grande Guerre a étouffé d’abords les voix des survivants, jusque dans les années 1960, pour procédé ensuite à l’embaument patriotique de cet épisode historique. L’époque communiste a transformé la Grande Guerre en un lieu d’oubli dans un double sens : oubli de la guerre en tant qu’expérience extraordinaire et contradictoire traversée par les collectivités et les individus ; oubli du deuil, délégitimé puis occulté par le poids écrasant de l’interprétation politique de la  guerre.

Après 1989 un ouvrage de référence publié chaque année – La bibliographie historique de la Roumanie – enregistre une prééminence des études consacrées à la Deuxième guerre mondiale et à l’époque communiste, tandis que les articles où les ouvrages consacrés à la Grande Guerre restent peu nombreux et s’occupent, pour la plupart, des années 1918-1919, c’est-à-dire de la cristallisation de la Grande Roumanie. Espérons qu’à partir des quelques percées intellectuelles, dont ont a pu voir aujourd’hui les résultats, les mots par lesquels Christophe Prochasson et d’Anne Rasmussen ouvrent leur beau livre Au nom de la patrie, s’appliqueront aussi, dans quelques années, à l’historiographie roumaine : « Une nouvelle vague d’historiens, à la mémoire moins vive ou marqués par un questionnement appuyé sur les sciences sociales, tente aujourd’hui d’aborder la Première Guerre Mondiale comme un phénomène total. Echappant aux contraintes imposées par une tradition historiographique de type patriotique, ils se sont libérés des antiques interrogations qui stérilisèrent longtemps cette histoire. Peu soucieux d’une histoire dénonciatrice… ils reconstruisent les possibles et réévaluent des faits à la lumière d’une anthropologie historique qui serre au plus près le comportement d’hommes pris dans des situations extrêmes »39.

 

Notes

1 Adevărul, 17 mai 2002.
2 Andi Mihalache – Istorie şi practici discursive în România „democrat-populară„ Editura Albatros, Bucarest, 2003, p. 123.
3 Lucian Boia – Istorie şi mit în conştiinţa românească, Humanitas, Bucarest, 2005, p. 171.
4 Constantin Kirițescu – Istoria războiului pentru întregirea României (« Histoire de la guerre pour l’achèvement de l’unité roumaine »), 2 tomes, Bucarest, 1922; une traduction française abrégée de cet ouvrage a été publiée avec une préface d’André Tardieu sous le titre La Roumanie dans la guerre mondiale (Payot, Paris, 1934, 498 p.). J’utilise ici l’édition roumaine révisée de l’ouvrage de Kiriţescu, publiée en deux tomes en 1989.
5 Florin Turcanu – « Roumanie, 1917-1920 : les ambiguïtés d’une sortie de guerre » in Stéphane Audoin-Rouzeau et Christophe Prochasson (dir.), Sortir de la grande Guerre. Le monde et l’après-1918,  Tallandier, Paris, 2008, p. 249.
6 Istoria RPR. Manual pentru învăţământul mediu,  Editura de Stat Didactică şi Pedagogică, Bucarest, 1952, p. 494-499.
7 Ibid., p. 494.
8 Ibid., p. 495.
9 Ibid., p. 506-509; Lucian Boia, op.cit., p. 124.
10 I. Gheorghiu – ”Relaţiile româno-ruse în perioada neutralităţii româniei (1914-august 1916)”, Studii – revistă de istorie şi filosofie, 6, n° 4, octobre-décembre 1953, p. 74.
11 V. Liveanu – ”Influenţa Revoluţiei ruse din februarie 1917 în România”, Studii – revistă de istorie , 9, n° 1, Janvier-février 1956, p. 17.
12 Andi Mihalache, op.cit., p. 127.
13 Petru Dumitriu – Cronică de familie, tome 2, Editura Jurnalul Naţional, Bucarest, 2009, p. 37-179.
14 Ibid., p. 164-178.
15 C’est notamment le cas du guide de la ville de Bucarest publié en 1962 (390 pages), richement illustré et qui est conçu entre autres comme un bréviaire de l’histoire de la ville et comme une célébration des accomplissements du régime communiste dans la capitale roumaine – Bucureşti – ghid, Editura Meridiane, Bucarest, 1962.
16 Vladimir Tismăneanu – Stalinism  for  All Seasons, University of California Press, 2003, p. 143.
17 Pavel Ţugui – Istoria şi limba română în vremea lui Gheorghiu-Dej, Editura Ion Cristoium Bucarest, 1999,  p. 78.
18 Jean-Noël Grandhomme – Le Général Berthelot et l’action de la France en Roumanie et en Russie méridionale, Service Historique des Armées, Château de Vincennes, Paris, p. 907.
19 Claude Sarraute – « La Roumanie, nouvelle venue au Festival de Paris », Le Monde, 23 juin 1956 ; Jean-Jacques Gautier – « Au Festival d’Art Dramatique de Paris, le Théâtre Caragiale de Bucarest présente : Une lettre perdue de I.L. Caragiale », Le Figaro, 25 juin 1956.
20 Paul Yankovitch : « Les poilus  d’Orient ont reçu à Belgrade un accueil chaleureux », Le Monde, 28 juin 1956.
21 Voire la description de ce voyage en Roumanie d’anciens membres de la mission Berthelot dans Jean-Noël Grandhomme, op.cit., p. 906-911.
22 Voir Scânteia du 2,3,4,6,7,8,9,10 et 11 août 1957.
23 Scânteia, 6 août 1957.
24 Le 23 août était la date du renversement du dictateur Ion Antonescu, allié de l’Allemagne nazie, par l’action du roi Michel Ier, soutenue, entre autres, par les communistes roumains.
25 Scânteia, 6 et 9 août 1957.
26 Scânteia, 6 août 1957
27 Jean-Noël Grandhomme, op.cit. p. 908.
28 Enciclopedia României , Tome I, p. 347.
29 Florin Constantiniu, De la Răutu şi Roller la Muşat şi Ardeleanu, Editura Enciclopedică, Bucarest, 2007, p. 159.
30 Vladimir Tismăneanu , op.cit. p. 168 et 183.
31 Pavel Ţugui, op.cit., p. 89-90.
32 Pavel Ţugui, op.cit., p. 131-136.
33 Lénine – L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, Editions Sociales Internationales, Paris, 1935, p. 3.
34 Pavel Ţugui, op.cit., p. 133.
35 Publié en 1983, le livre des deux censeurs de l’historiographie roumaine pendant les années 1980, Mircea Mușat et Ion Ardeleanu, intitulé De la statul geto-dac la statul român unitar (Editura ştiinţifică şi enciclopedică, Bucarest),  marque un tournant significatif dans la présentation de ces deux épisodes après l’instauration du régime communiste en 1947.
36 România în anii Primului război mondial,  2 vol., Editura Militară, Bucarest, 1987.
37 Ibid., tome I, p. 166-167.
38 Lucian Boia, op.cit., p. 172-178.
39 Christophe Prochasson, Anne Rasmussen – Au nom de la Patrie. Les intellectuels et la Première guerre mondiale, Éditions La Découverte, Paris, 1996, p. 5.

 

In Christophe Prochasson et Florin Turcanu, coordinateurs : La Grande Guerre. Histoire et mémoire collective en France et en Roumanie, New Europe College - Institut d’études avancées, Bucarest, 2010.
Ce volume fait suite suite à un colloque coordonné par Florin Turcanu et hébergé par le New EuropeCollege de Bucarest.

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