Espace scientifique > Pays Belligerants > La conférence de Chantilly

La conférence de Chantilly

PV de la conférence de Chantilly (détail)
© D.R.
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

La conférence de Chantilly de décembre 1915, qui réunit autour du général Joffre les représentants des armées britannique, russe, italienne, serbe et belge est souvent citée comme annonciatrice des grandes offensives coordonnées de l’Entente au cours de l’année 1916. Elle l’est à juste titre puisque deux paragraphes extraits de ses conclusions stipulent que : « la décision doit être recherchée par des offensives concordantes sur ces fronts [russe, franco-anglais et italien]. Tous les efforts de la coalition doivent donc être tendus pour donner à ces offensives leur maximum de puissance au double point de vue des effectifs et des moyens matériels.

Les résultats décisifs ne sont obtenus que si les offensives des armées coalisées sont prononcées simultanément ou tout au moins à des dates suffisamment rapprochées pour que l’ennemi ne puisse transporter ses réserves d’un front à l’autre ». Cette citation ne représente qu’une partie des conclusions de la conférence et encore plus de l’ensemble des documents, mémorandums, procès-verbaux, notes, rapports et annexes produits à cette occasion. La totalité forme, dans une délimitation stricte, un ensemble de plus de 150 pages dactylographiées qui aborde aussi bien la question de l’usure des armées que celle de la guerre économique, du soutien à apporter à la Russie, de la défense de l’Égypte, ou encore de l’évacuation de Gallipoli,…

L’organisation de la conférence

Tenue au G.Q.G français, préparée par les officiers qui le composent, dirigée par Joffre en personne, la conférence marque l’apogée de ce dernier qui vient d’être nommé, une semaine auparavant, commandant en chef des armées françaises. Elle réunit autour de lui le maréchal French, commandant en chef des forces britanniques en France, le lieutenant-général Murray, chef de l’état-major général impérial (qui ne participe qu’aux travaux de la première journée), le major-général Robertson, chef d’état-major des forces britanniques et le lieutenant-général Wilson, pour la Grande-Bretagne ; le général Gilinsky, chef de la mission militaire russe au G.Q.G et le colonel Ignatieff, attaché militaire, pour la Russie ; le général Porro, sous-chef d’état-major général et le colonel Albricci de l’état-major général, pour l’Italie ; le général Wielemans, chef d’état-major général pour la Belgique et le colonel Stefanovic, attaché militaire, pour la Serbie. Enfin, outre le général Joffre, la délégation française est constituée des généraux Pellé, major général des armées françaises et Huguet, chef de la mission militaire française auprès de l’armée britannique, du lieutenant-colonel Billotte et du capitaine Doumayrou (remplacé les 7 et 8 par le chef de bataillon Oehmichen) de l’état-major de l’Armée.

Les thèmes abordés par la conférence

Lors de la première séance de travail, le général Pellé évoque la situation générale de l’armée française et présente, à partir des sources du G.Q.G, les effectifs en ligne sur tous les fronts et l’usure des armées des deux camps. La question de l’usure des armées, amies et ennemies, est ici centrale. Joffre, qui estime, avec le G.Q.G, que les dernières offensives ont été favorables aux alliés, redoute l’usure de l’armée française. Il ne la redoute pas dans l’absolu mais parce qu’il estime que celle de l’armée allemande est plus lente que celle de l'armée française. Envisageant la campagne de 1916, il souhaite qu’elle soit déclenchée de façon coordonnée, si possible dès mars, mois à partir duquel son armée sera à nouveau en mesure d’être engagée à fond. Entre temps, et pour ne pas être pris de court par les Allemands, il faut néanmoins, estime-t-il, ne leur laisser aucun répit et procéder à l’usure « rapide et intense » de leur armée. Ce qui signifie, pour Joffre, que les armées italiennes et britanniques qui « possèdent encore des ressources abondantes » et russes, dont les ressources sont « indéfinies », doivent, sans tarder, infliger à l’armée allemande des « pertes définitives » atteignant les 200 000 hommes par mois, niveau jugé nécessaire à la  chute irréversible de son effectif à partir du milieu de 1916. Mais, même si l’usure réussit, Joffre demeure perplexe, pensant et déclarant que « les attaques frontales, même concordantes dans le temps, sur les fronts occidental et oriental peuvent ne pas donner de résultats décisifs, [et que], le moment décisif de la guerre peut encore être éloigné ».

Deux autres points abordés par les généraux Gilinsky puis Murray au cours de la première journée méritent d’être retenus dans la mesure où ils traduisent, chez chacun d’eux, la recherche d’un point d’équilibre entre nécessité de la coordination et exigences nationales.

Le chef de la mission militaire russe, inquiet des revers subis par son armée et plus encore par son manque chronique d’armement, lance le débat sur la question de l’attitude que devraient avoir les différentes armées de la Coalition au cas où les Puissances centrales la devanceraient en prenant l’initiative contre un seul de ses membres. Conscient des faiblesses relatives de l’armée russe, il demande qu’un principe d’automaticité soit appliqué et qu’en conséquence «toutes les puissances non attaquées prennent l’offensive sur leur front pour soulager l’allié attaqué ». Il n’obtient que partiellement gain de cause lorsque, après discussion, tous décident qu’en cas d’offensive ennemie il faut que chacun soit en mesure de tenir seul tout en sachant que les autres armées « apporteront leur concours dans la limite du possible ».

Plus avant dans la réunion, le général Murray aborde la question, à cet instant crucial pour les Britanniques, de l’engagement ou du désengagement allié à Salonique. Ardent défenseur de l’affrontement du « fort au fort » sur le théâtre principal des opérations, c'est-à-dire sur le front franco-britannique, il  estime que les deux armées doivent y concentrer « le maximum de forces possible et réduire au minimum indispensable leur effort sur les autres théâtres d’opérations ». Il en tire une conséquence, partagée par l’état-major britannique et acceptée par French, qui est celle de la nécessité d’évacuer Gallipoli et plus encore Salonique où des troupes françaises et britanniques ont débarqué deux mois auparavant. Allant jusqu’à l’extrême limite de sa logique, il déclare même qu’il est possible de dégarnir le front égyptien après avril, c'est-à-dire lorsque les conditions climatiques rendront toute attaque turque improbable, presque impossible. Cherchant enfin à rallier Joffre à sa cause, ou peut-être plus simplement à le « taquiner », il explique qu’il est prêt à laisser des troupes à Salonique à condition qu’elles soient prélevées sur… le front français.

Bien au fait de la position britannique, Joffre esquive, manœuvre et obtient facilement le soutien des représentants russe, serbe et italien. Gilinsky le soutient naturellement étant donnée la politique russe dans la région et en direction de Constantinople. Son argumentation demeure néanmoins militaire lorsqu’il explique que la position de Salonique couvre de facto l’Égypte et qu’à l’inverse l’abandon de la Grèce transformerait rapidement les principaux ports du pays en autant de « bases de sous-marins [allemands] ». La position italienne est, quant à elle, en accord avec ses visées traditionnelles en direction de l’autre rive de l’Adriatique et avec sa rivalité avec la Serbie, matérialisées par son intention d’envoyer en Albanie un corps expéditionnaire fort de trois brigades afin « d’assurer la possession absolue des points de débarquement de Valona et de Durazzo ». La Serbie, par la voix de son attaché militaire, défend pied à pied le point de vue français. La situation de l’armée serbe, à cette date en pleine retraite à travers les montagnes albanaises, suffit à justifier sa position. Lorsqu’il aborde la question de l’évacuation de l’armée serbe par la mer, il est appuyé par Joffre qui envisage sa future réorganisation puis son transfert à  Salonique. Il se heurte alors au général Porro, qui « pense au contraire qu’il est préférable de la maintenir en Albanie… ».

Le lendemain 7 décembre, la réunion prend la forme particulière d’une réponse faite par les représentants des différentes armées aux questions posées par les Français dans le Mémorandum du 3e bureau du G.Q.G le 25 novembre, et d’une réaction des participants au projet de Plan d’action de la Coalition établi le 2 décembre par la section T.O.E du G.Q.G. et remis aux participants le 6.

Les réponses apportées aux questions posées par le memorandum du 25 novembre, relativement longues dans la mesure où chaque participant présente la situation des forces armées de son pays, ne sont pas exposées ici. On retiendra seulement que le général Gilinsky établit le niveau de l’armée russe pour le printemps de 1916 à 2 750 000 hommes alors que les informations que Joffre a reçu de Petrograd indiquent pour le mois de décembre 1915 « 1 360 000 hommes sur le front dont 160 000 n’ont pas de fusil », et que, par ailleurs, les besoins de l’armée russe pour les seuls fusils sont évalués à 1 200 000 à fournir « immédiatement [puis] à 200 000 par mois », accompagnés de 44 000 000 millions de cartouches d’infanterie par mois. En ce qui concerne l’armée britannique, French, qui indique avec flegme qu’il « n’a pas de chiffres exacts [à donner] »,  regrette les prélèvements déjà opérés « pour l’Orient » et élève à ce sujet « une protestation formelle [dont] il demande l’inscription au procès-verbal de la Conférence ». Le général Porro situe l’effectif de l’armée italienne à 1 784 000 hommes, milice territoriale non comprise, pour le printemps de 1916. Enfin le général Wielemans avance pour l’armée belge les chiffres de « 62 500 fusils [et] 6 200 sabres » auxquelles s’ajoutent 17 500 recrues. Il précise que le plus grand problème auquel il est confronté, par la force des choses et de l’occupation de la Belgique, est celui du recrutement pour pallier l’usure au combat.

Lorsque Joffre aborde ensuite et personnellement la question du projet français de plan d’action, il obtient sans difficulté un accord complet des participants sur la recherche de la décision sur les fronts principaux, sur l’usure préalablement de l’ennemi, sur «  la concordance des attaques » et sur l’impossibilité de fixer, à cette date, celle à laquelle les offensives d’ensemble pourront être lancées.

En ce qui concerne enfin les fronts secondaires, il est décidé que la question de Salonique, évoquée la veille et dorénavant placée au niveau politique, n’a plus à être discutée. Joffre est en revanche unanimement soutenu lorsqu’il propose l’évacuation totale de Gallipoli et surtout demande que « les fortifications de Salonique soient entreprises immédiatement ». Il est enfin convenu que la défense de l’Égypte « dont l’importance pour la suite de la guerre ne peut être contestée », soit réalisée en « y consacrant le moins de forces possibles ».

La dernière journée de conférence est entièrement consacrée à la préparation des conclusions et à la rédaction d’un document final accepté par tous. Chacun s’y efforce d’adhérer au plan général qui est « assez proche » du plan français remis aux différents participants le 6 décembre tout en veillant à ce que ses prises de position nationales ne soient pas oubliées. Les apports nouveaux, qui n’apparaissent que dans les conclusions, prennent enfin la forme de  deux annexes françaises consacrées à la guerre économique et à la direction de la guerre. La première met l’accent sur la question du blocus économique des Puissances centrales et de son extension sous la forme « d’un contingentement étroit, ne présentant aucune fissure » des Neutres comme moyen de lutte contre la contrebande. Quant à la direction de la guerre, s’il est admis qu’elle est politiquement difficile à réaliser, il est également convenu qu’elle pourrait être améliorée par une liaison constante entre les commandants en chef, car « il semble clair que si les commandants en chefs des armées alliées se mettent d’accord et proposent à leurs gouvernements la même solution, cette solution aura les plus grandes chances d’être adoptée ».

Les principaux documents de la conférence de Chantilly

Documents préparatoires

  • projet d’opération combinée dans les Balkans du général Alexeieff transmis au G.Q.G français par le général Laguiche le 22 novembre 1915;
  • memorandum du 3e bureau du G.Q.G le 25 novembre 1915 ;
  • note du 3e bureau du G.Q.G adressée  au général Joffre au sujet du projet russe ;
  • plan d’action de la Coalition établi le 2 décembre par la section T.O.E du G.Q.G. afin d’être soumis aux participants à la Conférence ;
  • note française du 5 décembre sur les effectifs et l’usure des armées en présence.

Documents produits pendant la conférence

  • procès-verbal de la séance du 6 décembre ;
  • note du Commando Supremo sur la situation de l’armée italienne ;
  • note du Commando Supremo sur le corps expéditionnaire italien en Albanie ;
  • memorandum serbe ;
  • procès-verbal de la séance du 7 décembre ;
  • note du Commando Supremo en vue de la rectification du tableau des effectifs italiens ;
  • note du haut-commandement belge sur la situation matérielle de l’armée belge ;
  • étude sur le temps nécessaire pour transporter d’un front (russe) à l’autre (français) de grandes unités à pied d’œuvre ;
  • note sur l’éventualité et l’importance d’une attaque des Turcs contre l’Égypte ;
  • memorandum du Commando Supremo relatif au plan d’action proposé par la France à la Coalition ;
  • situation matérielle de l’armée russe ;
  • procès-verbal de la séance du 8 décembre et conclusions de la conférence ;
  • note annexe du Commando Supremo sur le transport par chemin de fer de troupes austro-hongroises du front russe au front italien ;
  • note annexe au sujet de la guerre économique ;
  • note annexe au sujet de la direction de la guerre.