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La bataille de Cambrai et l’emploi massif des chars

Soldats allemands inspectant des chars britanniques après la bataille, lieu indéterminé, novembre ou décembre 1917.
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La « bataille de Cambrai », terme qui désigne l’attaque menée en novembre 1917 contre les défenses allemandes de la ligne Hindenburg, appartient à la litanie des offensives meurtrières et "inutiles" menées sur le front ouest. Cependant, elle est marquée, dans les deux camps, par des innovations tactiques qui annoncent les méthodes de combat mises en œuvre en 1918 pour sortir de l’impasse stratégique dans laquelle sont plongés les belligérants depuis l’automne 1914. La nouveauté la plus spectaculaire, c’est l’emploi, par les Britanniques, pour la première fois, des chars d’assaut comme élément décisif de la bataille. Mais ce sont peut-être les méthodes de contre-attaque mises en œuvre par l’armée allemande qui constituent l’initiative la plus importante, à court et moyen termes.

Le tank, nouvelle arme de guerre des Alliés

Le char constitue l’une des réponses possibles au blocage qui règne sur le front ouest depuis le début de la guerre de positions. Les Britanniques jouent en la matière un rôle pionnier, avant d’être suivis par leurs alliés français. En revanche, l’armée allemande a presque totalement ignoré le potentiel de cette nouvelle arme. À l’extrême fin du XIXe siècle, la firme allemande Daimler avait proposé à l’armée britannique de développer un « véhicule de guerre à moteur », blindé et équipé de mitrailleuses. Le projet n’eut pas de suite, le général Kitchener, futur secrétaire d’État à la guerre, désignant alors le nouvel objet comme un « pretty mechanical toy » (un joli jouet mécanique).

Après l’enlisement dans la guerre de tranchées, ce sont curieusement des ingénieurs de la Royal Navy qui entreprennent de développer des engins blindés, conçus comme des « cuirassés terrestres », ce qui explique que l’on parle depuis de tourelles et d’équipages. Des officiers de l’armée de Terre commencent à s’intéresser aux potentialités de l’engin après les échecs des offensives d’infanterie. Les premiers prototypes, produits à l’été 1915, particulièrement lourds et lents, sont incapables de franchir des tranchées, mais peuvent en revanche écraser les réseaux de barbelés. En raison de leur aspect parallélépipédique, ces engins reçoivent le nom de code de « tank » (citerne).

En juin 1916, le modèle « Mark I » est mis en production, mais à petite échelle. Toujours aussi lourd mais un peu plus rapide, il a une forme trapézoïdale autorisant désormais le franchissement des tranchées. Les conditions de combat des premiers tankistes sont particulièrement éprouvantes : chaleur, bruit, « mal de mer », risques d’incendie par auto inflammation ; malgré tout, les engins reçoivent presque toujours des noms de femme… Le baptême du feu de cette arme nouvelle a eu lieu le 15 septembre 1916, au cours de la bataille de la Somme, à l’occasion de l’offensive britannique sur Flers-Courcelette. Après un effet de surprise initial, ce fut un échec complet, lié à l’insuffisante fiabilité des engins et à leur nombre trop faible. Ces deux problèmes se retrouvent lors des tentatives suivantes, qu’elles soient anglaises (pendant la bataille d’Arras ou à Passchendaele) ou françaises (dans le cadre de l’offensive du Chemin des Dames, à Berry-au-Bac), et entraînent des pertes considérables.

Ces nouveaux échecs ont cependant permis aux officiers du Tank Corps britannique, créé en juillet 1917, de développer des modèles plus efficaces et de mieux définir leurs conditions d’emploi : les chars, insensibles aux mitrailleuses, sont destinés à précéder l’infanterie dans la traversée du no man’s land, à défoncer les réseaux de barbelés et à semer la terreur dans la première ligne ennemie ; jusqu’alors utilisés comme des auxiliaires de l’infanterie, ils doivent se transformer en une arme offensive. Les partisans des tanks estimaient cependant que la clé du succès résidait dans un emploi en grand nombre, sur un terrain adapté, sec et plat. Longtemps rejetée par Douglas Haig, l’idée d’une telle opération s’impose au moment où les Britanniques prennent conscience que la troisième bataille d’Ypres s’enlise tragiquement dans la boue de Passchendaele et où les opinions publiques alliées s’inquiètent de l’effondrement de la Russie, après la « Révolution d’octobre ».

Le Tank Corps dispose, en novembre 1917, d’un nouveau modèle de char, le Mark IV, d’un poids de 24 tonnes, dont la vitesse n’excède pas 6 km/h et dont l’autonomie est limitée à 24 km, mais sa masse imposante et son armement – canon ou mitrailleuse, selon les versions – en font un objet redoutable pour les fantassins ennemis.

Le déroulé de la bataille de Cambrai

Pendant que se déroule la troisième bataille d’Ypres, le grand quartier général britannique prépare une autre offensive. Cambrai est l’objectif choisi : la ville est devenue l’un des principaux centres ferroviaires et de garnison allemands sur le front ouest et elle est entourée de vastes étendues planes et crayeuses, favorables au déplacement des chars. Certes, la ville est protégée, à quelques kilomètres à l’ouest, par les puissantes défenses de la ligne Hindenburg, mais les services de renseignement britanniques savent que le secteur concerné par l’attaque est tenu par des troupes peu nombreuses (deux divisions), récemment décimées à Ypres ; ils ignorent en revanche que l’une des unités d’artilleurs allemandes présentes dans ce secteur a reçu un entraînement spécifique au tir tendu sur des cibles mouvantes...

Le plan d’attaque, conçu par le général Julian Byng, commandant de la 3e armée, est extrêmement sophistiqué : il vise à briser le front allemand, à encercler et capturer Cambrai, après avoir réussi une percée frontale de la ligne Hindenburg et l’avoir exploitée par le mouvement de trois divisions de cavalerie. Les préparatifs d’attaque sont également très innovants : il n’y aura pas de bombardement préparatoire massif, pour conserver l’effet de surprise ; afin d’éviter les traditionnels problèmes de coordination entre l’artillerie et l’infanterie, le barrage roulant qui doit accompagner la sortie des tranchées a été préparé à partir de calculs mathématiques complexes ;  l’aviation interviendra à l’arrière des lignes allemandes, pour enrayer l’arrivée des renforts ennemis.

Pour la première fois, une masse considérable de chars d’assaut a été réunie. Les engins sont acheminés de nuit, par train, afin de ne pas attirer l’attention. 476 chars sont engagés, dont 98 chargés de fournitures ; la nuit précédant l’attaque, ils sont acheminés à proximité du front et concentrés dans les bois, en particulier celui d’Havrincourt. Le barrage roulant qui doit accompagner la progression de l’infanterie et des chars a été scientifiquement préparé : les canons ont été réglés sans avoir recours à des tirs préliminaires, ce qui permet de maintenir un effet de surprise ; le bombardement doit détruire les barbelés et annihiler les défenseurs pendant la traversée du no man’s land par l’infanterie.

L’attaque est lancée le 20 novembre à 6h20, sur un front large de 10 km. Les chars s’avancent devant six divisions d’infanterie. Le bombardement roulant, exécuté par 1 003 pièces, très bien minuté, prend les Allemands par surprise ; en certains points du front, les Britanniques utilisent des gaz tirés par des tubes Livens. En outre, près de 400 avions du Royal Flying Corps assurent le contrôle du champ de bataille. Précédés par un véritable rideau d’explosions, les chars progressent très rapidement, broient les barbelés et atteignent les tranchées adverses. La puissance de feu, la surprise et la terreur provoquées par les tanks déclenchent la fuite de plusieurs unités allemandes et près de 8 000 hommes préfèrent se rendre aux Britanniques, qui eux, n’ont que des pertes limitées. Mais au centre du dispositif, la 51e Highland Division n’applique pas assez rigoureusement les consignes tactiques : l’infanterie ne suit pas les chars d’assez près.

La résistance allemande

La ligne Hindenburg est pénétrée en plusieurs endroits, mais plusieurs points de résistance s’organisent, à Bonavis, Masnières et Flesquières ; dans ce dernier village, un canon de 77 mm empêche les Britanniques de s’emparer d’un objectif vital, le Bois de Bourlon, en détruisant 10 chars à lui seul. À la fin du premier jour, un saillant allemand subsiste donc à l’intérieur des lignes britanniques. Cependant, pour la première fois depuis sa création, la ligne Hindenburg a été percée en profondeur. La progression est la plus rapide observée parmi toutes les attaques menées depuis 1914 et, au soir du 20 novembre, les avant-gardes britanniques ont avancé de 9 km, sur un front large de 10, et ne se trouvent plus qu’à 6 km de Cambrai.

Toutefois, dans la soirée, plusieurs constats inquiétants viennent tempérer l’enthousiasme qui règne au quartier général britannique. Seuls 297 chars sur 476 sont désormais en état de marche ; 43 sont immobilisés dans les tranchées, 71 ont été victimes de pannes mécaniques, 65 ont été détruits par l’ennemi. En outre, la montée des renforts s’effectue trop lentement, sur des routes engorgées ; il faut 15 heures pour parcourir les derniers 5 km jusqu’au front… Le 21, l’avance se ralentit, alors que les Allemands lancent les premières contre-attaques ; l’état-major britannique ordonne l’évacuation des civils des villages libérés.

Le 22, les renforts allemands affluent et les combats dégénèrent en bataille d’attrition. Ce jour-là, au point culminant de l’avance britannique, les Allemands ont pris des otages parmi les notables cambrésiens. En fait, c’est à nouveau l’exploitation de la percée initiale qui se révèle impossible. De façon symbolique, un char britannique, en provoquant sous son poids l’effondrement du pont de Masnières sur le canal de l’Escaut, a compromis le mouvement en avant de la cavalerie ; celle-ci est bientôt massacrée par les mitrailleuses allemandes et Haig se trouve contraint, dans la soirée du 22, de donner l’ordre de stopper la progression.

En fait, la force de  percussion de l’assaut a disparu avec la fin de l’effet de surprise. Les Allemands menacent désormais les troupes les plus avancées, à partir des hauteurs du Bois de Bourlon. Les Britanniques s’y attaquent le 23 novembre, au moment même où les cloches sonnent en Grande-Bretagne, pour la première fois depuis le début de la guerre, afin de marquer ce qui semble être alors une victoire miraculeuse. Soumis à d’intenses tirs d’artillerie, quelques chars et une brigade galloise parviennent à s’implanter dans une partie du bois, mais se trouvent isolés.

Une contre-attaque cinglante

Après avoir envisagé initialement un retrait majeur, Ludendorff et le Kronprinz Rupprecht de Bavière ont décidé de contre-attaquer, massivement. Pour ce faire, ils regroupent une vingtaine de divisions et donnent le signal de la reconquête, le 30 novembre au matin. Le succès est immédiat et dévastateur. Appuyés par un barrage d’obus à gaz, les Allemands progressent de plus de 5 km en deux heures et menacent un instant d’encercler plusieurs divisions britanniques, isolées dans un saillant du front. Les assaillants utilisent, pour la première fois sur le front ouest, de nouvelles méthodes de combat, fondées sur des bombardements brefs mais concentrés, l’infiltration dans les lignes adverses par de petits groupes de combattants surarmés et très bien entraînés, l’appui d’avions évoluant à basse altitude. Mise au point par un officier de terrain, Oskar von Hutier, cette nouvelle tactique a déjà été testée avec grand succès sur le front italien et en Russie.

Ernst Jünger a participé à la contre-offensive de Cambrai, au sein des troupes de choc allemandes, équipées de mitrailleuses légères et de grenades. Il décrit des combats sauvages, à la grenade et au fusil, entre Allemands et Highlanders, dans les tranchées de la ligne Hindenburg ; les pertes sont énormes, des deux côtés, en particulier devant le village de Mœuvres.

Le 6 décembre, les Britanniques se sont repliés pratiquement sur leur ligne de départ ; les Allemands ont fait près de 10 000 prisonniers. Dans les jours qui suivent, les soldats allemands ont pris un nombre considérable de photos sur lesquelles figurent des chars détruits, comme pour conjurer la frayeur qu’avaient déclenchée ces monstres lors des premières heures de l’attaque britannique. Plusieurs chars capturés seront exhibés à Berlin dans les semaines suivantes.

Lorsque les combats ont pris fin, le 7 décembre, ce qui était à l’origine un succès inespéré des Britanniques a tourné à l’échec complet. Tout le terrain initialement gagné a été abandonné, et les pertes humaines des deux camps sont aussi équilibrées qu’élevées : 44 000 tués, blessés et disparus (dont 6 000 prisonniers) pour les Britanniques ; 45 000 pour les Allemands.

En 1998, un passionné d’histoire, Philippe Gorczynski, découvrait à Flesquières un char Mark IV détruit par un obus allemand pendant la bataille de Cambrai ; l’engin a été exhumé et identifié comme étant le D51 « Deborah ». La rareté de cet objet, le seul découvert sur les champs de bataille, a amené à son classement au titre des Monuments historiques, en 1999.

Le tank, emblême de la guerre moderne

Cependant, malgré l’échec final de la bataille de Cambrai, les états-majors alliés sont désormais convaincus que le recours massif aux chars devrait constituer l’une des clés essentielles pour sortir de l’impasse meurtrière de la guerre de tranchées. La production est fortement accrue en Grande-Bretagne comme en France. L’armée française se dote de nouveaux chars Renault FT-17, plus petits et plus maniables que les mastodontes britanniques ; plus de 3 500 de ces engins seront construits avant la fin du conflit et équiperont également les armées américaine et italienne. Étonnamment, l’Allemagne se désintéresse totalement de la nouvelle arme. Elle n’aligne qu’une vingtaine de chars A7V, totalement inefficaces sur le champ de bataille en raison de leur lourdeur.

Au cours de l’année 1918, le rôle stratégique des tanks n’a cessé de se préciser du côté allié, avec notamment les analyses d’un officier du quartier général du Tank Corps, le major-général John Fuller. Ce dernier croit en l’avènement d’une nouvelle « guerre mécanique » et préconise des attaques massives dont l’objectif ne serait plus de se limiter à la prise des positions défensives ennemies, mais d’avancer le plus rapidement possible vers l’arrière, afin d’exploiter la percée. De fait, le recours à de grandes quantités de chars comme fer de lance des attaques a constitué l’un des principaux facteurs des succès alliés lors des offensives de l’été et de l’automne 1918.

Conçu jusqu’alors comme une arme de soutien à l’infanterie et un élément d’artillerie portée, le tank est désormais perçu par certains officiers comme un avatar de la cavalerie, condamnée à la disparition par la guerre moderne. L’autre grande évolution observée dans cette phase finale de la guerre, c’est le soutien de l’aviation à la progression des blindés. Apparaît à ce moment, pour la première fois, le binôme char-avion, destiné à dominer les champs de bataille terrestres de la Seconde Guerre mondiale.

Cet article est extrait du livre d’Yves Le Maner, "La Grande Guerre dans le Nord et le Pas-de-Calais (1914-1918)", paru aux éditions La Voix, Lille, 2014.