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La 16ème Division irlandaise durant la Grande Guerre

Dublin Fusiliers après les combats de Messines en 1917 arborant leurs prises de guerre.
© D.R.
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Bien peu connue de nos jours, même par les Irlandais eux-mêmes, la participation de l'Irlande durant la Première Guerre mondiale en tant que force à part entière au sein des troupes britanniques reste un épisode incroyable et passionnant. L'Insurrection de Pâques 1916 où les Nationalistes ont pris d’assaut Dublin, et la constitution d'une maigre brigade dite Casement pro-allemande ont éclipsé un engagement qui mérite une véritable reconnaissance.

La 16ème Division irlandaise, une unité britannique atypique

Durant toute la Première Guerre mondiale, alors que le pays n'a jamais connu de conscription, il y eut environ 200 000 volontaires irlandais en plus des 5 000 déjà en service dans l'armée. 4 000 d'entre eux sont morts au sein de la 16ème (Irish) Division, unité incroyablement originale puisqu'à majorité constituée d'Irlandais du Sud dont beaucoup de nationalistes. Elle prend vie durant l’automne 1914 et se termine brutalement avec son anéantissement dès les premiers jours de l’offensive de Ludendorf en mars 1918.

L’histoire de cette 16ème Division traite du drame, des complexités et des paradoxes qui entourent la participation des Irlandais durant la Grande Guerre. 

En réponse à une possible application du Home Rule (autonomie pour l'Irlande au sein de l'Empire au même titre que le Canada ou encore l'Australie), les Unionistes, protestants favorables à la Couronne, constituent une organisation paramilitaire appelée UVF (Ulster Volunteer Force). En réponse à cette démonstration de force, les nationalistes irlandais (en majorité du Sud de l'île, Catholiques et réclamant le Home Rule) répondent en se regroupant au sein des Irish Volunteers.

Le risque de guerre civile est alors très fort. Le Parlement adopte le Home Rule, le roi George V le valide en septembre 1914 mais le début de la Grande Guerre en empêche la mise en place. L'invasion de la Belgique neutre et les massacres de sa population commis par les unités allemandes provoquent une indignation particulièrement forte en Irlande, petit pays lui aussi très catholique. De nombreux députés et leaders nationalistes irlandais voient dans le Kaiserisme un écho de l'impérialisme britannique dont ils ont été victimes. Pour eux, les petites nations sont indéniablement victimes des impérialismes. Certains Irlandais se mettent à rêver : le consensus pourrait ainsi permettre l'union du Nord et du Sud. La situation est intenable et présente pour beaucoup d'entre eux un moyen formidable d'obtenir ce fameux Home Rule si désiré depuis tant d'années.

La mobilisation s'organise et on enregistre plus de volontaires du Sud et de l'Ouest de l'Irlande que dans l'ensemble des districts ruraux de l'Angleterre. Les Unionistes se regroupent au sein de la 36ème Division, les Nationalistes constituent la 16ème Division rassemblant environ 10 000 hommes d'Irlande du Sud et 7 000 du Nord, volontaires (dont les Dublin Fusiliers) ainsi que quelques catholiques anglais. 225 soldats originaires de Jersey, lesquels parlant français, viennent remplir les rangs durant la guerre. La 16ème est probablement la division qui a eu le plus de parlementaires au sein de ses rangs dans toute l'histoire britannique.

Cependant, l'état-major, peu enthousiaste de voir des opposants à la couronne dans ses rangs, impose des conditions aux nationalistes. Tout d'abord, contrairement aux Écossais, les Irlandais ne sont pas autorisés à avoir leur propre uniforme et chaque soldat doit prêter allégeance au roi. La 16ème Division aura tout de même son propre insigne, un trèfle tout comme sa propre mascotte, un imposant lévrier irlandais.

Les Irlandais sur le front : de la gloire à l’anéantissement

La 16ème Division est envoyée au front en décembre 1915, enregistre son premier mort le jour de Noël et connaît son premier vrai combat le 27 avril 1916 à Hulluch. L'attaque allemande est terrible avec l'utilisation de gaz qui entraîne des pertes considérables chez les Irlandais. L’événement se déroule pendant qu’à Dublin, d’autres nationalistes combattent les troupes britanniques pour l’indépendance de l’Irlande ce qui intensifie la méfiance envers cette 16ème Division. Beaucoup de soldats nationalistes voient cette insurrection de Pâques comme un coup de couteau dans le dos.

En septembre 1916, les Irlandais connaissent leur heure de gloire dans la Bataille de la Somme avec la prise du village de Guillemont et du hameau Ginchy après avoir essuyé de multiples contre-attaques allemandes. Un millier d'Irlandais sont alors tués mais les soldats ont prouvé leur valeur au combat.

Un autre épisode remarquable arrive en juin 1917. Alors que la 16ème Division se positionne dans les Flandres où ses hommes donnent à leurs tranchées le nom de leur ville ou comté respectifs (Mayo, Shannon, Watling street, Fermoy), elle côtoie la 36ème Division avec des tranchées appelées Belfast ou encore Londonderry. Les Nationalistes et les Unionistes sont sur la même ligne de front. Alors que la veille de la guerre, l'affrontement entre protestants et catholiques est à son paroxysme, une fraternisation commence à Messines. Des matchs de football sont organisés. On rapporta la présence d’une foule de 3 000 personnes. Une telle concentration de soldats aurait pu offrir une cible idéale pour l'artillerie allemande si celle-ci avait su.                     

L’offensive du printemps 1918 dite Kaiserschlacht assomme littéralement la 16ème Division qui, malgré les dires de l’état-major britannique, combat pourtant avec acharnement. Anéantis, les survivants irlandais sont résignés à rentrer en Angleterre et ne reviendront jamais au front.

La 16ème Division dans l’histoire de l’Irlande

Cette participation des Irlandais au sein des troupes britanniques a été longtemps oubliée voire exclue de la recherche. Les raisons de ce gommage historique ne sont pas seulement du fait du Royaume-Uni mais surtout de la République d’Irlande peu désireuse de valoriser ceux qui ont choisi de s’allier à l’ennemi d’autrefois. Aucune histoire officielle de la 16ème Division n’a été écrite alors que la 36ème Division eut l’honneur d’en avoir deux. Ce n’est qu’à la fin du XXe siècle que les historiens se penchent sur le sujet. Avec le cessez-le-feu de 1998 entre l’IRA et les Protestants d’Irlande du Nord, peu à peu cette amnésie nationale disparaît au profit d’une envie de se rappeler qu’il y a également eu des fraternisations, des unions, des tentatives de paix entre les frères ennemis. Rebelle de l’insurrection de Pâques ou soldat de l’armée britannique, cet Irlandais qui s’est battu sur le champ de bataille, est peu à peu perçu comme un seul et même individu, un combattant pour la cause irlandaise.