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Jules Legras, un slaviste dans la Grande Guerre

Portrait de Jules Legras, vers 1900, à l'époque de ses voyages dans l'empire des tsars.
© Bibliothèque municipale de Dijon
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Jules Legras (1866-1939) a participé durant la Première Guerre mondiale à différentes missions militaires françaises sur le territoire russe. Cent ans après les Révolutions de 1917, une journée d'études est consacrée à cet influent russophile les 8 et 9 décembre 2017, à l'initiative de la Bibliothèque municipale de Dijon où sont conservées toutes ses archives. 

Jules Legras est né à Passy dans l’Yonne en 1866 de parents commerçants et hôteliers parisiens retirés en Bourgogne. Le jeune homme suit le parcours de la méritocratie républicaine en passant par le lycée de Sens où il assiste aux cours d’Emile Durkheim, le lycée Louis-le-Grand puis l'Ecole Normale Supérieure (1886-1889). De ses études brillantes, Legras retient particulièrement les préceptes de la sociologie émergente, le goût pour l'étude scientifique des hommes et des choses de son temps.

Le jeune normalien se spécialise dans les lettres allemandes, en particulier dans l’œuvre du poète Heine qui fait l'objet de sa thèse. Il effectue plusieurs voyages d'études à travers l'Allemagne de Guillaume II entre 1889 et 1892. Devenu enseignant, il entame une longue carrière en étant nommé professeur de littérature allemande à Bordeaux puis à la Faculté de Dijon en 1898, puis professeur de littératures étrangères à la Sorbonne entre 1929 et 1936.

C’est probablement lors de son passage à l’Ecole normale supérieure que « naît » la passion de Legras pour la Russie, à la faveur de sa rencontre avec Paul Boyer. Ce dernier met alors la main sur l'Ecole des langues orientales en transformant cette honorable institution confinée à l’enseignement des langues arabes ou persanes en une agence moderne toute dévouée au renseignement sur la Russie. Legras apprend la langue puis découvre le pays russe (dès 1893) et la Sibérie (dès 1895) dans le cadre officiel de missions d’études sur la colonisation et les populations sibériennes. Il devient aussi un agent du gouvernement pour la cause de l’alliance franco-russe, tout en intéressant les investisseurs français au potentiel économique sibérien.

A l'image de ses prédécesseurs et maîtres comme Louis Léger et Paul Boyer, Legras multiplie les contacts dans le pays russe : milieux universitaires et intellectuels bien sûr mais aussi cercles et personnalités politiques, diplomatiques, militaires et industriels. Il entre naturellement en rapport avec l'aristocratie dominante dans la vie administrative et politique entourant le tsar : le prince Sviatopolk-Mirsk, ministre de l'intérieur, le général Michel Annenkov, gloire des guerres contre les Turcs et promoteur des chemins de fer de l'empire,  le ministre Stolypine et le comte Witte. Il fréquente la famille  Koulomzine, dont le père est secrétaire d'Etat et président du Conseil de l'Empire, le fils chambellan à la cour, gouverneur provincial, maréchal de la noblesse et enfin secrétaire du bureau de l'impératrice. Legras est reçu à la cour de Saint-Pétersbourg, au palais de Tsarkoie-Selo et dans les salons bourgeois de Moscou. Il se lie aux milieux libéraux du parti cadet et en particulier à  Pavel Milioukov et Alexandre Goutchov, tous deux futurs ministres durant les années de guerre. Outre d'innombrables articles de presse, Legras fait publier deux ouvrages de voyages qui firent date auprès de spécialistes : Au pays russe (1895) puis En Sibérie (1898).

En 1914, Legras n'est plus mobilisable. Toutefois, il intègre, au sein de la 4e Armée sur le front champenois, un « deuxième bureau », unité de renseignement militaire chargée de collecter des informations auprès des prisonniers allemands, notamment à l'aide de leurs carnets personnels.

Après les succès des premières semaines de la campagne en 1914, l'état-major français souhaite réactiver la coopération militaire franco-russe. Le signe fort de cette volonté de raffermissement, c'est l'établissement d'une Mission militaire française en Russie. A sa tête, Joffre désigne en mai 1916 le général Janin, l'un des seuls généraux français russophiles, ancien instructeur de l'académie militaire Saint-Nicolas de Saint-Pétersbourg. Parmi les collaborateurs recommandés par l'indispensable Paul Boyer figure Jules Legras. La Mission s'installe à la Stavka, basée à Moghilev, le Grand quartier général de l'armée russe dirigé personnellement par Nicolas II. Legras assure des tournées de propagande alliée auprès des unités du front. Il faut faire taire l'adage : « le soldat russe ne se bat que pour Dieu et pour le Tsar », l'armée russe doit aussi se battre pour ses alliés, en maintenant un front à l'est. Mais derrière cette façade, Legras assure une mission de renseignement, observant beaucoup de choses et  se faisant une idée précise de l'état réel de l'armée russe. Très vite, il prévoit l'effondrement de la machine militaire russe. Ce périple donnera lieu à l'écriture des Mémoires de Russie, publiées en 1922. La Mission militaire française se maintient sur le front russe, sous le commandement du régime de Février d'abord puis sous celui des Bolcheviques à partir d'octobre 1917, malgré la cessation des combats, jusqu'à l'effondrement définitif symbolisé par le traité de Brest-Litovsk de mars 1918. Devant l'invasion des troupes allemandes, Legras quitte alors la Russie par le port de Mourmansk.

Mais Jules Legras n'en a pas tout à fait terminé avec la guerre et la Russie. Au printemps 1918, malgré la paix, les Allemands déversent leurs troupes en Ukraine et en Biélorussie. Établissant le communisme de guerre, les Bolcheviques étendent leurs positions vers l'est et le sud du pays. Leurs opposants commencent à s'organiser, qu'ils soient réactionnaires et déjà nostalgiques de l'ancien régime, simples partisans de l'ordre, défenseurs du régime libéral de Février ou encore socialistes-révolutionnaires très implantés dans le tissu rural.   A cet ensemble hétérogène qu'on réunit sous la bannière des armées blanches, et dont le seul point commun est l'opposition aux Bolcheviques, il faut ajouter les unités militaires allogènes, pour la plupart anciens prisonniers de guerre des armées autrichiennes ou russes et disséminés dans le pays. Les Tchèques en particulier, dans le cadre de la Légion envoyée en Russie en 1915 par les  milieux tchèques exilés en France,  vont jouer un rôle de première importance. Après Brest-Litovsk, cette force armée qui compte pas moins de 65 000 hommes entame son long retour au pays, par le nord. Des accrochages avec les Bolcheviques, à Tcheliabinsk en mai 1918 précisément, provoquent la rupture avec les nouveaux maîtres du pays, Trotski ordonnant leur désarmement. Les Tchèques se rebellent en prenant le contrôle du Transsibérien. Ils vont devenir bien malgré eux, la principale force de la contre-révolution. En poursuivant leur évacuation par l'est et Vladivostok cette fois-ci, ils conquièrent toutes les stations le long de la voie et y permettent l'établissement de régimes démocrates ou socialistes-révolutionnaires hostiles aux Bolcheviques.

Les Alliés et la France en particulier ne projettent rien d'autre que de maintenir un front oriental en Russie pour poursuivre la guerre contre l'Allemagne. Et la première étape est d'éliminer les Bolcheviques, ces fauteurs de paix en quelque sorte. Le cordon sanitaire se met donc en place par la Sibérie orientale, avec l'accord des Japonais. Quand les Tchèques se révoltent, les Français les prennent naturellement sous leur protection non sans les désigner comme la tête de pont du dispositif antibolchevique.

C'est logiquement le général Janin qui est nommé à la tête de cette Mission militaire française en Sibérie. L'unité compte 205 officiers et 900 hommes de troupe. Signe de son rôle-clé dans le dispositif, Legras le précède de quelques semaines au cœur de la contre-révolution sibérienne. Il  s'installe précisément à Omsk le 18 novembre 1918, le jour même du coup d'Etat de l'amiral Koltchack contre le gouvernement provisoire de Sibérie. Protégé des Anglais, cet officier de l'ancien régime est un partisan de la réaction soutenu par un groupe d’officiers blancs et cosaques qui s'opposent tout naturellement aux principes démocratiques des Tchèques. Durant une année, Legras va se trouver au cœur de cet épisode de la guerre civile en  côtoyant ses principaux acteurs : Koltchak d'abord « directeur suprême » de la Sibérie occidentale entre le front bolchevique à l'ouest et la lac Baïkal à l'est ;  son brillant commandant en chef Dieterichs qui supervise personnellement l'enquête sur l'assassinat du Tsar à Ekaterinbourg en juillet 1918, sujet pour lequel Legras semble avoir eu un grand intérêt, l'ataman Semenov, officier « russe blanc » à la tête de sept mille Cosaques, opposé à Koltchak, protégé des Japonais et maître de la Transbaïkalie et de Tchita, la clé du Transsibérien ; le général Khorvat, patron du Transmandchourien et de ses grandes stations orientales, Kharbin et Vladivostok, le général anglais Knox, à la tête de la Mission anglaise, le général Gadja, gloire de la légion Tchèque, le général Stefanik, ministre de la guerre du Conseil national tchécoslovaque et adjoint du Général Janin... Legras, tout en étant intégré comme officier au 1er Corps d'armée sibérien, assurera deux fonctions principales à la Mission.

D'abord, entre décembre 1918 et février 1919, il est missionné comme intérim du consul général à Irkoutsk, représentant les intérêts de la France auprès des hommes de Koltchak. Ensuite il retourne à Omsk pour assurer la responsabilité administrative du bureau des allogènes au sein de la Mission. C'est véritablement le sommet de sa carrière d'espion et d'aventurier. Si Janin se réserve la gestion des Tchèques, Legras se retrouve responsable des dix mille Roumains logés à Irkoutsk, des Polonais installés à Novossibirsk, des Lettons à Trojck, des Serbes royalistes à  Tcheliabinsk et Krasnojarsk, des Yougoslaves républicains à Tomsk... A coups d’inspection sur cet immense territoire en guerre, Legras coordonne l'approvisionnement de ces combattants en argent, en matériel et en munitions, gère les incessants conflits au sein même des unités et entre les allogènes, les autochtones et les armées russes blanches.

A l'été 1919, la situation militaire a évolué au profit des Bolcheviques. Sous le commandement de Trotski, l'armée rouge conquiert une à une les positions blanches : Orenbourg, Perm, Ekaterinbourg, Tcheliabinsk, Omsk... Legras sent rapidement que l'affaire tourne au fiasco. Mission impossible d'après lui car comment envoyer au combat des peuples pour des causes qui ne sont pas les leurs ? Il confie dans ses mémoires : « Nous sommes des poires de perdre notre temps, notre santé et l'argent de la France pour tâcher d'organiser et d'appuyer la bande de fainéants noceurs, d'aigrefins et de hâbleurs que représente la lie de la Russie tsariste raccrochée aux basques du satrape Koltchak ». Fort de son expérience russe et sibérienne, Legras désigne comme responsable de l'échec ce milieu russe réactionnaire, dépossédé de ses prébendes en Russie, se cramponnant à une Sibérie qui lui est étrangère pour espérer récupérer une part de ses privilèges évanouis en 1917.

A l'automne 1919, la débâcle est consommée : les Tchèques et les autres unités allogènes achèvent leur migration vers l'est à bord des trains dont ils gardent le contrôle. En décembre, Jules Legras quitte à son tour la Sibérie par Kharbin, Vladivostok et Shanghai d'où il embarque à bord d'un navire pour l'Europe. L'aventure au pays russe s'achève avec un goût amer, teinté de tristesse et de déception. Legras est démobilisé en avril 1920 et se voit promu au grade d'officier de la Légion d'honneur  en qualité d'officier interprète de 1ere classe à titre temporaire. En 1924, la France ainsi que la Grande-Bretagne reconnaissent l'URSS. Legras, ancien officier du Tsar, chef opérationnel des renseignements français en Sibérie, est évidemment inscrit sur la liste noire des Soviétiques. Il ne retournera jamais en Russie.

Après la guerre, Jules Legras poursuit son enseignement à l'Université tout en participant activement à la diffusion de l'actualité et de la culture russe, notamment à travers l'édition de la revue Le Monde slave. Il devient un soutien ardent et fidèle de la diaspora russe en France et décède à Dijon en 1939, non sans avoir légué sa documentation à sa ville.

Pour aller plus loin

La bibliothèque de Jules Legras, riche de plusieurs milliers d'ouvrages sur la matière russe et sur la période de 1914-1921 en particulier, ainsi que ses photographies de voyage et son fonds d'archives (dont son journal inédit) sont conservés à la Bibliothèque municipale de Dijon. Toutes ces ressources, inédites pour la plupart,  ainsi que leurs inventaires, sont en partie consultables en ligne. Le journal de Jules Legras sera numérisé et intégralement consultable fin 2017.

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