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Création de l'armée polonaise en France : une mise en perspective historique

Défilé de soldats polonais à l'Arc de Triomphe, le 14 juillet 1919 (photographie Agence Meurisse)
© Gallica
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Le 4 juin 1917, la première armée autonome polonaise fut créée en France, commandée par le général Haller. Cent ans après, Frédéric Guelton revient sur le contexte historique de sa genèse.

Dans son livre de mémoires intitulé La Pologne de Pilsudski, Souvenirs d’une ambassade, 1926-1935, Jules Laroche, qui fut l’un des principaux négociateurs français à la Conférence de la Paix de 1919, avant d’être nommé, un peu plus tard, ambassadeur de France à Varsovie pendant presque dix ans, évoquait en 1918 le sort qui fut celui de la Pologne de 1795 à sa Renaissance : « Rayée de la carte politique de l’Europe depuis le 3e partage qui, en 1795, distribua ce qui restait de son territoire entre ses trois puissants voisins, la Pologne demeura une réalité vivante pour le peuple indomptable qui, pendant près de 125 ans subit la loi du plus fort sans jamais en admettre la pérennité ».

En écrivant ces lignes il plantait, à sa manière, le décor des relations franco-polonaises au cours de la période qu’il traitait dans son livre, et, à son insu, bien au-delà. Un décor composé d’une avant-scène soumise aux aléas d’un jeu politique essentiellement français en raison des Partages et d’une scène, lieu de rencontre permanent de deux nations unies par des représentations croisées et souvent magnifiées par des hommes comme Adam Mickiewicz qui, professeur au Collège de France entre 1840 et 1844, subjuguait son auditoire par son « éloquence à la fois mystique et sensée, sublime et familiale ».

Une histoire franco-polonaise

Le jeu politique, essentiellement français donc, fut rythmé par la succession des régimes politiques en Pologne de la Révolution à la IIIe République. Une succession dramatique à laquelle répondirent, en écho, la participation de la Légion polonaise de Dombrowski à la campagne d’Italie, la création d’un éphémère du Grand-duché de Varsovie puis les grandes insurrections nationales de 1830-1831 et de 1863 et les vagues d’émigration qui en suivirent les répressions. Tout au long de ces années, les gouvernements français prirent leurs distances avec une « question polonaise » sans jamais pour autant pouvoir la négliger. Cette prise de distance était fondée autant sur l’ignorance que sur la méfiance à l’égard de tout ce qui se passait au-delà d’un monde germanique, Hohenzollern ou Habsbourg. Sauf dans un cas précis et ancien car inscrit dans la géographie même du continent européen, celui de la recherche d’un allié de revers. Ils ne pouvait négliger cette évidence reconnue comme telle depuis le règne de François Ier qui imposait au Royaume de France de rechercher vers la Pologne de Sigismond Ier et l’Orient de Soliman le Magnifique, les alliés de revers qui lui étaient nécessaires pour tenir tête au monde germanique, comme le rappelait le philosophe et homme politique Gabriel Bonnot de Mably quelques années avant le temps des Partages dans Du Gouvernement et des lois de Pologne : « Il importe à la France que la Pologne, […] devienne une province sur laquelle on soit en droit de compter. Il importe d’avoir dans le Nord un allié qui puisse faire des diversions utiles et qui, par sa position, soit en état d’attaquer les puissances qui tenteront de nous nuire ».

L’attitude politique française, expression d’une vision « gallo-centrée » de l’Europe et utilitaire de la Pologne, se renforça au XIXe siècle avec la disparition de la Pologne politique de l’échiquier européen. Elle fut ensuite considérée comme naturelle, au début du XXe siècle puis comme allant de soi lors des négociations de Paix.

A l’inverse, sur la scène des Nations, le peuple polonais, ce peuple que Laroche qualifiait d’indomptable, jouit en France d’une estime particulière tant il semblait ressembler au peuple français avec lequel il partageait le goût de la liberté et le besoin d’en découdre pour la conquérir ou la préserver. Comme l’avaient fait les Légions de Dombrowski en Italie sous Bonaparte en 1797 en chantant à tue-tête le Chant des légions polonaises en Italie composé par l’un d’entre eux et futur hymne national : « La Pologne n'a pas encore péri, Tant que nous vivons, ce que l'étranger nous a pris par la force, nous le reprendrons par le sabre ».

La divergence qui existait entre l’approche politique de la Pologne et les relations humaines entre les deux Nations s’accrut avec la signature d’une alliance franco-russe au début des années 1890. Jusqu’en 1914, à Paris, les gouvernements successifs interdirent tous, avec constance, toute référence à la « question polonaise ». Alors, le soutien populaire à la cause polonaise s’estompa peu à peu et l’activité des intellectuels se réduisit de même, faute de pouvoir s’exprimer. Lorsque la guerre éclata, la censure prit le relai et força le trait. Il devint plus que jamais interdit de parler de la Pologne qui était « une question de politique intérieure russe », sauf à adopter la position politique de l’allié de Saint-Pétersbourg. Pourtant, l’attirance réciproque demeurait. En 1914, les Polonais sont mobilisés dans les armées des empires russe,  austro-hongrois et allemand, donc entre les deux camps en présence. Dès l’entrée en guerre, des volontaires polonais rejoignirent l’armée française et combattirent dans ses rangs comme volontaires étrangers.

De 1914 à 1917, les Bayonnais

Dans les premiers jours de la guerre, nombre de volontaires étrangers décidèrent de s’engager aux côtés de la France. Leur engagement fut rendu possible par la promulgation, le 3 août 1914, d’un décret qui autorisait « les engagements des étrangers aux régiments étrangers pour la durée de la guerre ». Parmi ces étrangers, environ 260 premiers volontaires se revendiquant de nationalité polonaise et soutenus par un Comité des Volontaires polonais créé à Paris rejoignirent les rangs de la Légion étrangère. Fort heureusement pour la France, ces premiers volontaires polonais, noyés parmi les quelque 29 000 engagés à titre étrangers, échappèrent à la vigilance de l’ambassade de Russie à Paris. Aussitôt engagés, les volontaires polonais furent dirigés vers Bayonne là où le 1er régiment Étranger de la Légion étrangère avait installé un de ses dépôts. Ils y gagnèrent le surnom de Bayonnais lorsque « les dames de Bayonne désirant rendre hommage aux Polonais qui s’étaient engagés pour combattre dans les rangs français, brodèrent un étendard qui fut béni par l’archevêque de Bayonne et remis, au cours d’une touchante cérémonie, aux Volontaires polonais au milieu d’une nombreuse assistance ».

L’instruction militaire rondement menée, les Bayonnais furent engagés au feu dès l’automne de 1914. Et leurs pertes furent d’autant plus durement ressenties que leur effectif initial était réduit. L’un des tués au combat, le légionnaire de 1e classe Władysław Szujski le fut lors d’un assaut souvent daté du 29 novembre 1914. En fait, si la date de la mort de Szujski ne put être a posteriori fixée avec certitude, le 29 novembre fut retenu car, hasard ou marque du destin, elle correspondait à celle du soulèvement polonais de 1830 et précédait d’un jour celle de la charge des lanciers polonais de Napoléon à Somo-Sierra en 1808. Quant à la citation qui lui fut décernée à cette occasion par la Ve armée, on peut remarquer que son rédacteur ne s’embarrassa pas des contingences diplomatiques liées à l’alliance franco-russe lorsqu’il écrivit que Szujski avait été tué « en plantant sur une tranchée allemande le drapeau de la Pologne renaissante ».

Entre la fin de 1914 et novembre 1915 les rangs des Bayonnais s’éclaircirent du fait des combats plus vite qu’ils ne purent être comblés par de nouveaux engagements. Ce qui poussa le commandement français à dissoudre leur détachement et à répartir les survivants dans d’autres unités de la Légion. En octobre 1917, les 16 derniers Bayonnais identifiés comme tels furent enfin affectés dans les rangs de la nouvelle Armée polonaise qui venait, peu auparavant, d’être créée par décret du Président de la République, Raymond Poincaré.

La création d’une Armée polonaise autonome en France

Au cours du printemps de 1917 et pour la première fois depuis presque 40 ans, la Révolution de février puis l’abdication de Nicolas II permirent à la question polonaise d’occuper le devant de la scène politique et militaire française. Elle l’occupa non pas par la volonté du gouvernement français qui jusque-là entendait mener avec le nouveau gouvernement provisoire russe la même politique qu’avec le précédent dans l’espoir d’en tirer les mêmes avantages, mais parce que ce même gouvernement provisoire en décida autrement. Ce dernier après de nombreuses tergiversations, marquées encore vers la mi-mars par une refus de toute indépendance de la Pologne, en accepta le principe le 29 mars 1917. Dès lors, en France, la dichotomie qui opposait depuis si longtemps les besoins de la politique étrangère et les attentes de l’opinion publique et encore plus des intellectuels polonophiles perdit toute signification. Soudainement, comme par miracle, la cause polonaise devint une nouvelle cause nationale. Le Grand Quartier Général y vit un intérêt majeur.  La réputation de vaillance des combattants polonais fut d’autant plus mise en valeur que l’armée française traversait une crise des effectifs durables à la résolution de laquelle les Polonais pouvaient contribuer.

Le gouvernement et le Parlement se mirent au travail afin de soumettre, le plus rapidement possible, un projet de décret à la signature du président de la République. Dans le rapport qui fut présenté au président Poincaré le 4 juin, Alexandre Ribot, président du Conseil, tout en s’efforçant de promouvoir l’idée de la restauration de l’État polonais à travers la création, au sein de l’armée française, d’une « armée polonaise autonome », veilla à ménager le gouvernement provisoire russe. Il rappela à cette occasion que, tout comme la France, la nouvelle Russie était particulièrement attachée à « la restauration de l’État polonais ». Puis, négligeant bien évidement d’évoquer la question de la crise des effectifs français, Ribot reprit à son compte le discours traditionnel d’exaltation de l’amitié franco-polonaise, parlant des « affinités qui unissent nos deux races et de l’affection que les Polonais n’ont jamais cessé de témoigner à notre pays [qui] nous font une obligation morale de participer à cette touchante et glorieuse mission ».

Le décret de création d’une armée polonaise combattant dans les rangs de l’armée française mais sous les plis de son drapeau national fut signé par Poincaré le 8 juin suivant. Il fut lors de sa signature et demeure aujourd’hui unique en son genre. Unique, car il organisa la création de l’armée d’un État qui n’avait, à cette date, pas encore recouvré sa souveraineté pleine et entière. Les premières unités de volontaires furent regroupées et entraînées dans un camp installé à Sillé-le-Guillaume dans la Sarthe. Très rapidement, la question principale à laquelle le gouvernement français et le Comité national polonais furent confrontés, pour des raisons différentes, fut celui des effectifs : sans hommes, pas d’armée polonaise ! En effet, et même si le décret s’était montré volontairement allusif lorsqu’il aborda la question du recrutement, se contentant, dans son article 4, de préciser qu’il s’effectuerait grâce aux Polonais servant déjà dans l’armée française ainsi que parmi les « Polonais d’autres provenances », le recrutement fut difficile à organiser et les volontaires, dans un premier temps du moins, difficiles à trouver.

Le gouvernement français et le CNP étaient parfaitement conscients de l’importance de la question du recrutement. Mais ils l’abordèrent sous des jours différents qui traduisaient leurs différences de points de vue et d’ambition. Cette divergence initiale mêla intimement rationalités des besoins exprimés et subjectivité des émotions partagées par les deux États et les deux peuples. Elle caractérisa, à sa manière, dès l’été de 1917, la nature profonde et l’ambiguïté nouvelle et fondamentale des relations qui se forgeaient entre la France et la Pologne. Certes la France voulait aider la Pologne à renaître et à devenir une des nations qui compterait bientôt dans le concert européen jusqu’à devenir l’allié de revers rêvé depuis François Ier. Mais ce qui lui importait en 1917 c’était d’abord « sa » guerre contre l’Allemagne et « son » problème d’effectif. En ce qui concernait la Pologne, les dirigeants du CNP, se montrèrent bien évidemment, « une nouvelle fois », prêts à offrir les poitrines polonaises pour défendre la France. Mais ce qui leur importait, c’était la renaissance de « leur » Pologne, c'est-à-dire d’un État dont le CNP serait l’initiateur, le fédérateur et le leader au détriment des autres candidats au pouvoir dont le principal, était Jozef Pilsudski. Chacun connaissait l’objectif de l’autre. Mais tous deux feignaient de l’ignorer car ils étaient, conjoncturellement au moins, alliés objectifs.

Il importait en conséquence que la question cruciale du recrutement fut résolue au mieux. Plus il y aurait de soldats polonais et plus les partisans du CNP pèseraient lourd à Varsovie lors du règlement politique final. Plus il y aurait de soldats polonais dans l’armée française et mieux la crise des effectifs serait surmontée. Mais la question s’avéra difficile à traiter à partir du moment où il devint indispensable de passer du discours aux actes. La raison de cette difficulté fut double : il y avait en définitive, eu égard aux besoins, peu de Polonais en France susceptibles de rejoindre l’armée polonaise et rien ne prouvait a priori que les gouvernements alliés accepteraient que « leurs » Polonais viennent servir dans l’armée française. Ils préféraient créer des unités polonaises dans leurs propres armées plutôt que d’envoyer des « Polonais » dont il fallait pour commencer définir la nationalité, servir dans les rangs de l’armée française.

C’est ainsi que les États-Unis incorporèrent dans leur toute nouvelle armée les Polonais qui avaient pris la nationalité américaine et n’autorisèrent à rejoindre comme volontaire, les rangs de l’armée polonaise autonome de France que s’ils n’avaient pas encore adopté la nationalité américaine ou s’ils avaient été incorporés à l’issue du conseil de révision. Cherchant à surmonter cette difficulté, le gouvernement français et le CNP décidèrent, en accord avec les alliés, que l’armée polonaise constituée sur le sol français aurait un caractère autonome – même si l’autonomie était une illusion –. L’armée polonaise créée sur le sol français ne servirait en conséquence pas les intérêts français mais, sur le sol français, ceux des alliés au nom de la Pologne. Ce qui explique que le général français Archinard qui en assurait le commandement depuis sa création, en passa le commandement en 1918, lors de son premier engagement opérationnel, au général polonais Haller.