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Clemenceau et les tentatives de paix pendant la Grande Guerre

Clemenceau arrive au Palais Bourbon © Gallica / BNF
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La controverse est toujours vive : Clemenceau serait directement responsable de l’échec des offres de paix pendant la Première Guerre mondiale, portant ainsi la responsabilité de milliers de morts. La réalité historique est cependant tout autre. 

Après la mort de François-Joseph en novembre 1916, le nouvel empereur d’Autriche-Hongrie, Charles Ier, comprend rapidement l’impossibilité de gagner la guerre et surtout l’épuisement humain et matériel de son empire. Il est alors convaincu de la nécessité de faire la paix pour sauvegarder l’essentiel : son trône. 

En janvier 1917, il opte pour une diplomatie parallèle en chargeant ses beaux-frères, les princes Sixte et François-Xavier de Bourbon-Parme, alors officiers dans l'armée belge, de mener des négociations secrètes. Ces derniers acceptent sous quatre conditions : la restitution de l’Alsace et la Lorraine de 1814 à la France sans aucune compensation coloniale ou autre, celle de la Belgique qui conserverait le Congo, celle de la Serbie et, enfin, celle de Constantinople aux Russes.

Le 11 février 1917, Sixte de Bourbon-Parme rencontre Jules Cambon, secrétaire général du Quai d’Orsay, qui confirme l’intérêt du gouvernement français pour entamer des négociations avec l’Autriche sur la base des quatre conditions.

Les 13 et 21 février 1917, de retour en Suisse, Sixte de Bourbon-Parme s’entretient avec le comte Thomas Erdôdi, ami d’enfance de Charles Ier, qui confirme l’acceptation par ce dernier des conditions françaises sauf sur la Serbie. 

Le 5 mars 1917, Sixte de Bourbon-Parme a une première entrevue avec le Président de la République, Raymond Poincaré. Le 6 mars, Poincaré consulte Briand, le chef du gouvernement, qui confirme son accord. Mais le 14 mars, le ministère Briand tombe. Le 19 mars, il est remplacé par Alexandre Ribot qui se montre réticent sans pour autant arrêter les négociations.

Les 23 et 24 mars 1917, deux entretiens secrets sont organisés à Laxenburg entre les frères Bourbon-Parme et Charles Ier et Czernin, le ministre autrichien des affaires étrangères. Au cours du second entretien, Charles Ier remet à Sixte de Bourbon-Parme une lettre autographe pour la montrer à la France et à l’Angleterre qui marque son accord sur les bases proposées. Elle est remise le 31 mars 2017 en mains propres à Poincaré.

En même temps, le 3 avril 1917, Charles 1er rencontre Guillaume II à Bad Homburg pour tenter de le convaincre d’accepter une offre de paix. Devant le refus de Guillaume, Charles lui fait adresser, le 13 avril 1917, un mémorandum dénonçant l’alliance avec le Reich pour le 11 novembre 1917 au plus tard.

Le 11 avril 2017, Ribot rencontre Lloyd George à Folkestone pour lui communiquer l’offre du souverain autrichien. A la lecture de la lettre, le premier ministre britannique s’écrit: « C’est la paix ! ». Le 19 avril 2017, Ribot sonde l’Italie à un sommet convoqué à Saint-Jean-de-Maurienne ou il se réunit avec Lloyd George et Sonnino, ministre italien des Affaires étrangères.

Le 22 avril 1917, à la suite du refus de Sonnino qui exige la cession du Trentin, de Trieste, de la Dalmatie et des îles de la côte dalmate, le gouvernement français notifie sa réponse négative à l’offre impériale, tout en laissant la porte ouverte pour l’avenir, si les revendications italiennes devaient être prises en compte.

Le 8 mai 1917, Sixte de Bourbon-Parme se rend à nouveau à Laxenburg où il rencontre Charles Ier  et Czernin. Ils lui remettent une seconde lettre autographe, contresignée par Czernin, qui reprend les concessions pour l’Italie. 

Le 20 mai 1917, lors d’un troisième entretien avec Poincaré, en présence de Ribot, Sixte de Bourbon-Parme présente la seconde lettre impériale. Ribot se montre très réticent et fait alors état de nouvelles exigences à l’égard de l’Autriche-Hongrie sur la Roumanie et la Pologne. 

Le 23 mai 1917, Sixte de Bourbon-Parme transmet la lettre à Lloyd George et à Georges V. Le 4 juin, Lloyd George se déclare décidé à continuer les négociations avec Vienne malgré les difficultés que fait Sonnino.

Pourtant, aucune réponse n’est apportée à la seconde lettre.

Face à ce silence, Czernin essaye néanmoins d’autres négociations au début de l’été 1917, sans en parler à l’empereur. Ces négociations, approuvées par Lloyd George et l’état-major français (Foch), et tolérées par Ribot puis par Clemenceau (« écouter, ne rien dire »), ont lieu en Suisse, en deux temps, du 12 juillet 1917 à fin février 1918.

Mais le 12 octobre 1917, Ribot signifie une fin de non-recevoir définitive à l’offre de Charles Ier dans un discours à la Chambre. Dans ces conditions, Charles ne parvient plus, malgré sa bonne volonté, à imposer ses vues de paix séparée.

Avant même que Clemenceau ne soit désigné en novembre 1917 à la tête du gouvernement, les offres de paix avaient donc échoués.

Ces négociations secrètes seront néanmoins révélées au grand jour en avril 1918 quand Czernin dans un discours à Vienne s’emporte et déclare : « M. Clemenceau, quelque temps avant le commencement de l’offensive sur le front occidental, me fit demander si j’étais prêt à entrer en négociations et sur quelles bases. Je répondis immédiatement, d’accord avec Berlin, que je ne voyais aucun obstacle à la paix avec la France, si ce n’étaient les aspirations françaises relatives à l’Alsace-Lorraine. On répondit de Paris qu’il n’était pas possible de négocier sur cette base. ».

Devant ces fausses allégations, la réponse de Clemenceau est cinglante : « Le comte Czernin a menti ! » S’en suit une guerre par journaux interposés qui aboutit à la publication par Clemenceau de la première lettre impériale obligeant Charles Ier à faire amende honorable à l’empereur Guillaume II non sans avoir démis au préalable Czernin de ses fonctions. 

Face à cette controverse persistante, le dernier mot à la défense, celui de Clemenceau qui avait clairement exprimé son attitude : « Je me serais cru déshonoré si j’avais fait durer cette guerre un jour de plus qu’il n’était besoin. J’ai fait la guerre à fond pour la faire durer le moins possible. Aux premières demandes d’armistice j’ai failli devenir fou… fou de joie !… C’était fini ! J’avais trop vu le front, moi. J’avais trop vu de ces espèces de trous pleins d’eau où des hommes vivaient depuis quatre ans. Le premier qui est venu me dire : "Les Boches n’en peuvent plus ; ils demandent la paix"…, je lui aurais sauté au cou, en pleurant. »