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(2/3) La réalisation du commandement unique allié

Au quartier général du maréchal Haig à Montreuil, Georges Clemenceau suivi du général Haig (à gauche) et des maréchaux Foch et Weygand (à droite)
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Face aux Alliés, qui disposaient chacun par pays d'une stratégie militaire qui lui était plus ou moins propre, l'Allemagne présentait pendant les quatre premières années de la Grande Guerre l'avantage d'une unité de politique et de commandement militaire. Mais au printemps 1918, grâce notamment à l'intervention de Clemenceau, le commandement unique interallié a pu être progressivement mis en place, avec à sa tête le généralissime Foch.

L’offensive de Picardie et la détérioration des relations entre Pétain et Haig

Le 21 mars à 4 heures du matin, l’armée allemande attaque les Britanniques sur un front compris entre la Scarpe et l’Oise. En moins de 48 heures, elle parvient à rompre le front, une première depuis 1914. Désorganisée par le choc, l’armée britannique est contrainte de se replier, parfois dans le désordre. Haig dispose des réserves suffisantes pour soutenir ses deux armées à condition que l’armée française intervienne entre Ham dans la Somme et l’Oise. L’accord passé à Compiègne quelques semaines plus tôt s’applique et le général Pétain ordonne à des troupes françaises de se concentrer sur la rive nord de l’Oise afin de renforcer les Britanniques. Toutefois, dans les heures qui suivent, alors que la situation des Britanniques ne cesse de se dégrader, Haig réalise que les renforts français sont insuffisants et il sollicite de nouveau Pétain qui accepte de détacher des renforts supplémentaires.

Pourtant, dans la nuit du 22 au 23 mars, les relations entre les deux commandants en chef se détériorent. En effet, la violence de l’offensive, l’étendue du front d’attaque et les effectifs engagés par les Allemands convainquent Haig que les Allemands attaquent en force son armée. Le commandant en chef britannique comprend également que son armée, en infériorité numérique et bousculée, n’a plus les moyens de tenir. Enfin, sa préoccupation principale est maintenant la bataille livrée au nord de la Somme où la progression allemande menace directement les bases britanniques, le littoral et un éventuel repli vers la Grande Bretagne.

Jusqu’à présent, une trentaine de divisions ont été engagées soit près de la moitié des divisions britanniques. Haig pense à présent que le front français n’est plus menacé par une seconde offensive allemande. Dans ces conditions, il demande à Pétain une intervention de l’armée française pour relever d’urgence les Britanniques, entre l’Oise et la Somme jusqu’à Péronne, soit un front d’une quarantaine de kilomètres. De son côté, Pétain, qui perçoit la menace pesant sur le front britannique, reste persuadé que le front français, et en particulier la Champagne, sera le théâtre de la véritable offensive allemande. Néanmoins, il se résout à prendre en charge la bataille entre la Somme et l’Oise même si, sur le terrain, il n’est pas question pour le grand quartier général français de relever l’armée britannique.

Les relations entre les deux commandants en chef se dégradent davantage au cours de la journée du 23 mars. Pétain, craignant toujours une offensive allemande en Champagne, refuse de s’engager davantage. Il rejette la proposition britannique de concentrer une réserve dans les environs d’Amiens et destinée à intervenir au nord comme au sud de la Somme. Pourtant, la bataille prend une tournure de plus en plus inquiétante. L’optimisme est de mise du côté allemand et Ludendorff cherche à étendre le front d’attaque, à rejeter les Britanniques à la mer en progressant de part et d’autre de la Somme et à s’attaquer aux Français en se portant sur la ligne Chaulnes-Noyon. Ludendorff estime alors qu’il peut atteindre la Manche, isoler les Britanniques des Français et détruire leur armée afin de contraindre la Grande-Bretagne à signer la paix. Il est convaincu de sortir victorieux dans un duel avec l’armée française.

La crise atteint son paroxysme le 24 mars. L’armée britannique ne parvient pas à interdire les passages de la Somme au sud de Péronne tandis que les troupes françaises engagées entre l’Avre et l’Oise peinent à établir la liaison avec les Britanniques qui tiennent la Somme au nord de Péronne. Désormais, les franco-britanniques risquent de devoir abandonner la Somme tandis que les deux armées sont menacées de séparation. D’ailleurs, Pétain abandonne l’idée d’un maintien de la liaison avec les Britanniques.

Le 24 mars, dans une instruction, il annonce qu’il faut, « avant tout, maintenir solide l’armature de l’ensemble des armées françaises ». La séparation des deux armées paraît si imminente qu’il ordonne aux troupes françaises de s’établir le long d’une ligne Noyon, Roye, Avre et Somme à l’ouest d’Amiens tandis que les armées britanniques se replieront au nord de la Somme. En outre, le grand quartier général français quitte Compiègne et s’installe beaucoup plus au sud, à Provins. Craignant toujours une offensive allemande en Champagne, Pétain souhaite conserver ses réserves afin de maintenir la cohésion du front français et de défendre Paris le cas échéant. Pour le commandant en chef français, l’aide à l’armée britannique est maintenant secondaire.

Alors que les stratèges alliés ne sont pas d’accord sur la stratégie à adopter, défendre Amiens pour les Britanniques ou couvrir Paris pour les Français, Foch, toujours cantonné à un rôle de conseiller militaire à Paris, pense que la priorité est le maintien de la liaison entre les deux armées. Le chef d’état-major général insiste auprès de Clemenceau sur la nécessité de soutenir l’armée britannique d’une part et sur l’urgence à créer une autorité supérieure aux deux commandants en chef d’autre part. Foch avait déjà tenté d’imposer son idée de constituer une réserve générale mais il n’avait pas été soutenu par le président du Conseil à l’occasion de la conférence de Londres le 15 mars 1918. Sur le terrain, la situation ne cesse de se dégrader. L’offensive allemande poursuit désormais trois objectifs stratégiques : séparer les armées britanniques et françaises, rejeter les premiers à la mer et attaquer les seconds. Toutefois, dans l’immédiat, l’armée allemande ne dispose plus des moyens suffisants, même si Ludendorff est convaincu que la bataille de Picardie est sur le point de s’achever sur une victoire, et qu’il faut maintenant exploiter ce succès.

Le 25 mars, une dizaine de divisions françaises sont engagées au nord de l’Oise. Cependant, Haig réclame toujours une relève d’une partie de l’armée britannique au sud de la Somme et l’acheminement de renforts français au nord-est d’Amiens, en vain. Seule une autorité supérieure aux deux commandants en chef peut désormais permettre ces manœuvres.

Le lendemain, s’ouvre à Doullens dans la Somme une conférence interalliée réunissant Clemenceau et Lloyd Georges accompagné de lord Milner, ministre de la Guerre britannique et en présence des deux commandants en chef. Au terme des discussions et face à la situation critique, tous s’accordent sur l’urgence à réaliser le commandement unique. Les Anglais sont convaincus que Foch est l’homme de la situation. Foch entretient de très bonnes relations avec de nombreux officiers britanniques et jouit d’une grande popularité en Grande-Bretagne. Enfin, les Britanniques n’ont plus le choix, ils ont besoin des renforts français.

Clemenceau et Poincaré se rallient également à cette option, subjugués par l’exposé de Foch : « Pour cette fois, je lui demeurerai reconnaissant jusqu’à mon dernier souffle… Il s’imposa pour le commandement ». Clemenceau rédige immédiatement un texte qui charge Foch « de coordonner l’action des armées françaises et britanniques autour d’Amiens ». Mais Haig n’est pas satisfait et finalement les pouvoirs attribués à Foch sont étendus à toutes les armées du front français : « Le général Foch est chargé par les gouvernements britannique et français de coordonner l’action des armées alliées sur le front ouest. Il s’entendra, à cet effet, avec les généraux en chef qui sont invités à lui fournir tous les renseignements nécessaires ».

Il ne s’agit pas encore d’un commandement unique, mais Haig et Pétain sont maintenant dans l’obligation de collaborer avec Foch puisque celui-ci a reçu sa mission des gouvernements britannique et français.

> A suivre : (3/3) Du coordinateur de l'action alliée au général en chef des armées alliées en France.