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(1/3) La réalisation du commandement unique allié

Les maréchaux Foch et Haig, le président Clemenceau et le général Weygand (à droite, de dos) sur le quai de la gare d’Amiens, en 1918
© Ministère de la culture (France), Médiathèque de l’architecture et du patrimoine, Diffusion RMN-GP
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Face aux Alliés, qui disposaient chacun par pays d'une stratégie militaire qui lui était plus ou moins propre, l'Allemagne présentait pendant les quatre premières années de la Grande Guerre l'avantage d'une unité de politique et de commandement militaire. Mais au printemps 1918, grâce notamment à l'intervention de Clemenceau, le commandement unique interallié a pu être progressivement mis en place, avec à sa tête le généralissime Foch.

Pour les Alliés, l'année 1917 a été marquée par la déroute des plans militaires, les hésitations politiques, les tentatives de négociations de paix, l’agitation populaire et les armistices avec la Russie et la Roumanie. Dans ces conditions, l’Allemagne espère une victoire décisive à l’Ouest, malgré les difficultés économiques et sociales. Dès la fin de l’année 1917, le haut commandement allemand travaille à la planification d’une puissante offensive, dont le lancement est prévu au tournant de l’hiver et du printemps 1918. Cette grande offensive allemande, appelée Kaiserschlacht, bataille de l’Empereur, doit permettre d’obtenir un succès stratégique dans le but d’imposer la paix avant l’entrée en ligne des renforts américains et l’aggravation des effets du blocus en Allemagne. Déclenchée le 21 mars 1918, l’offensive Michaël en Picardie est la première d’une longue série d’offensives allemandes.

La gravité de la situation au printemps 1918 dans ce secteur, tenu par les Britanniques depuis 1916, contraint les Français à y intervenir à nouveau. Cette intervention, obtenue dans un contexte difficile, est décisive à plus d’un titre. D’abord l’armée française, en dépit de ses difficultés à manœuvrer, prouve qu’elle est capable désormais de mobiliser des moyens matériels considérables et puissants et de mener la bataille, moins d’un an après avoir été frappée par l’une des pires crises d’indiscipline de son histoire. Ensuite dans la Somme au printemps 1918, cette armée contribue à rétablir une situation critique et inédite sur le front de l’Ouest depuis 1914. Enfin, la bataille de Picardie marque le début d’une ère nouvelle dans le commandement des armées alliées sur le front de l’Ouest pendant la Première Guerre mondiale.

Se contenter d’une coopération

A la fin 1917 et pour la première fois depuis 1916, l’Allemagne croit pouvoir relancer les offensives à l’Ouest et vaincre grâce à une supériorité numérique théorique sur le front occidental depuis le règlement du conflit à l’Est ; à la mise en œuvre de nouvelles techniques dans l’offensive (tactique de Riga) ; à l’affaiblissement des Alliés depuis 1917. L’Allemagne espère un succès décisif avant l’entrée en ligne massive des renforts américains à l’été 1918. Toutefois, cette victoire n’est possible que si les Allemands réussissent à fixer ou à détruire les réserves de l’adversaire pour l’empêcher de colmater les brèches.

Du côté allié, les principaux généraux s’attendent à des offensives allemandes au printemps, mais ils sont divisés sur la stratégie à adopter. Le général Ferdinand Foch, placé en retrait depuis l’échec de la Somme en 1916, est probablement l’un des rares défenseurs de l’offensive alors que les différents commandants en chef privilégient la défensive. Pour le conseiller militaire de Clemenceau, président du Conseil et ministre de la Guerre, il n’est pas question de laisser l’initiative à l’armée allemande et ceci malgré les difficultés que connaissent les Alliés. De son côté, fort des quelques succès tactiques acquis en 1917, le général Philippe Pétain, commandant en chef de l’armée française, préconise une défense dans la profondeur.

L’unité du commandement est un atout supplémentaire pour les Allemands. Depuis 1915, la coordination est effective dans le camp de la Quadruplice. En 1918, la direction de la guerre est assurée, sous l’autorité de Guillaume II, par le maréchal von Hindenburg, chef d’état-major général, et son adjoint, le général von Ludendorff, premier quartier-maître général. En revanche, du côté allié, l’unité de commandement n’existe pas. Le roi des belges exerce personnellement son commandement car d’après la Constitution, seul le roi peut commander l’armée belge. Du côté britannique, il n’est pas question que le commandant du corps expéditionnaire britannique agisse en subordination du commandement français. En outre, la situation géostratégique est complexe. A partir de 1915, les armées alliées combattent au moins sur huit fronts à la fois (franco-anglo-belge, serbo-monténégrin, russe, italien, Orient, Caucase, etc.) et de nouveaux pays (Grèce, Roumanie, Portugal, Etats-Unis) rejoignent la coalition pendant la guerre. Ainsi, les Alliés maintiennent une organisation des forces propre à chaque nation, avec des états-majors et des modes opératoires séparés.

Tout au plus le général Joffre, commandant en chef français, réussit-il à influencer les autres commandants en chef lors des conférences interalliées sans toutefois n’avoir aucune légitimité juridique ou diplomatique. La première conférence interalliée de Chantilly du 7 juillet 1915 constitue un premier essai de concertation entre les Alliés, mais elle ne débouche sur aucun résultat si ce n’est l’adoption du plan du général Joffre d’obtenir la décision par des victoires sur les théâtres principaux.  En matière de collaboration interalliée, la deuxième conférence de Chantilly (décembre 1915) est importante puisqu’elle annonce le principe de la solidarité des fronts et réaffirme la primauté du théâtre principal en France. Il faut attendre la troisième conférence de Chantilly en mars 1916 pour que les Alliés établissent « plan d’action commun ».

Jusqu’à 1917, les commandants en chef collaborent et concluent des accords, au moins au sujet du front de France. Les relations sont plus complexes sur les fronts secondaires, en particulier à Salonique. Ponctuellement, l’unité de commandement est réalisée comme pendant l’offensive dans l’Aisne au profit du général Nivelle. Pourtant, en dépit des oppositions politiques et militaires qu’elle suscite, la question de l’unité du commandement se pose avec force en raison de la situation difficile dans laquelle se trouvent les alliés à la fin 1917. Ainsi, le processus de coordination se développe progressivement entre les conférences de Rapallo de novembre 1917 et d’Abbeville en mai 1918.

Au début 1918, le roi des Belges Albert Ier, le field marshal Haig et le général Pétain se contentent d’une coopération. Dans la perspective de l’offensive allemande, Foch plaide pour la création d’un commandement unique afin d’imposer une stratégie unique. Il a l’oreille de Clemenceau mais celui-ci reste prudent sur le projet de commandement unique sauf si la fonction est confiée à un général français. Toutefois, au lendemain de Caporetto est créé le Conseil supérieur de guerre allié, présidé par le général Foch (conférence de Rapallo). Cet organisme, où sont réunis les représentants des gouvernements français, anglais, italien et américain, rassemble également plusieurs généraux alliés. Ils sont chargés d’avoir une réflexion sur la direction de la guerre et de proposer aux commandants en chef une stratégie commune.

Ce conseil n’a cependant aucun réel pouvoir. De plus, ni Pétain ni Haig ne veulent pas entendre parler d’un commandement unique interallié, estimant que leur volonté de coopération n’exige pas d’échelon supérieur. Du reste, ils le prouvent à Compiègne le 22 février au cours d’une conférence interalliée où ils définissent les aides réciproques « qu’ils se fourniront selon que les Allemands attaqueront le front anglais (hypothèse principale) ou le front français de Champagne ». Les deux commandants en chef font ainsi échouer le projet du Conseil supérieur de guerre de constituer une réserve interalliée commandée par le général Foch. Dans ces conditions, à la veille de l’offensive allemande en Picardie, les Alliés sont contraints à la défensive sur tous les fronts.

> A suivre : (2/3) l'offensive de Picardie et la détérioration des relations entre Pétain et Haig