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1. Une Grande Guerre industrielle et une industrie en guerre

Artilleurs autrichiens chargeant un obus de 305mm par la culasse
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La révolution de l’artillerie

La période 1871 – 1914 a été faste pour le progrès scientifique et technique. Cette « Seconde Révolution industrielle » a été, après l’acier et le charbon de la « Première Révolution », celle du pétrole et de l’électricité. Des aciers spéciaux nouveaux sont sortis des haut-fourneaux. L’architecture innovante d’alors en a bénéficié pour magnifier les façades, les ponts, les bouches des métros. La ferraille des courbes et contre-courbes d’un « Art nouveau » côtoyait des canons froidement forgés dans ces aciers qui pouvaient encaisser d’énormes pressions. Rien n’avait réellement changé pour l’artillerie depuis le XVe siècle. A la faveur de cet élan technologique, elle fit alors aussi sa révolution. Ces machines de guerre se sont dotées de freins de recul, d’âmes rayées et d’une culasse mobile. Les Hommes ont aussi appris, pour la première fois, à jouer à l’apprenti sorcier en créant des molécules de synthèse « xénobiotiques », inconnues du vivant. Des poudreries sont ainsi sorties des molécules hautement énergétiques, des explosifs stables et très puissants (« brisants ») comme le TNT (trinitrotoluène ou « Tolite ») et la « Mélinite » (trinitrophénol). Dans les usines des Alpes, des Pyrénées, des champs électriques intenses permettaient de décomposer des minerais en aluminium, du sel en chlore, chlorate ou encore perchlorate. Des projectiles d’un genre nouveau, oblong, en acier ou en fonte aciérée, ont été chargés avec ces nouvelles matières : « l’obus torpille » était né.

L'obus est un projectile d’artillerie d’un calibre supérieur à 20mm. Dans sa version standard, il a été équipé à l’ogive d’une fusée (renfermant l’amorce) couplée à une gaine d’éclatement dont le fonctionnement initie la détonation de la charge militaire. Une charge de propulsion (dénommée « poudre » comme la « Poudre B », la « Cordite » à base de nitrocellulose), renfermée dans un cylindre en laiton serti à l’obus (appelé « étui », « douille » ou encore « cartouche ») ou en sac amovible (gargousse) était placée au culot des obus dans le canon. Sa déflagration et l’expulsion violente des gaz dans l’âme du canon impulsaient l’énergie nécessaire au vol du projectile vers sa cible.

Lorsque les canons font trembler les Hommes

Jamais encore les canons n’ont été si précis, avec des fréquences de tirs si élevées, des portées, des puissances et un pouvoir d’attrition jusqu’alors inusités. Lorsque les signes avant-coureur d’une guerre se font faits insistants, l’Epée de Damoclés de la crise à venir a pris la silhouette du canon. Les deux conférences de la Haye contre la prolifération des armes et pour la prévention de la guerre de 1899 et 1907 n’ont pas enrayé l’inexorable processus d’armement à outrance des puissances. En 1867, 11 tonnes de nitroglycérine ont été dénombrées sur terre, pour 70 000 tonnes en 1897. Voilà les atours d’une « Belle Epoque » alors assombri par le doute et une mise à mal de cette croyance aveugle d’un progrès scientifique et technique entièrement tourné vers le bien-être de l’Humanité. Le Dramaturge Erik Ibsen a écrit avant-guerre « Nous naviguons avec un cadavre dans la cale ». Le proche avenir allait lui donner raison.

L'invraisemblable grêle métallurgique

Eté 14, les Français ont pris l’initiative. Après une courte période de guerre de mouvement menée selon les canons des enseignements militaires d’un siècle passé– qui s’est montrée affreusement meurtrière et a vu sur le front occidental, l’effondrement des certitudes des plans stratégiques des deux parties (dépourvues de « plan B »), une nouvelle guerre a germé sous le terreau de celles d’antan. A la Guerre, il est essentiel d’avancer, mais il est primordial de ne pas reculer. Après la « course à la Mer » de l’automne 1914, le front se fige « au point mort » dans une posture statique par le renoncement à l’offensive et la recherche du salut par la défensive. Débuta alors la guerre de position, celles des tranchées. Confiantes dans leurs plans offensifs respectifs, aucune des parties ne s’était préparée à une guerre de ce genre, inscrite dans la durée.

A Noël, cela aurait dû être fini ! Personne n’avait songé à constituer des stocks de munitions, de poudres et d’explosifs. Très rapidement, produire des armes et des munitions pour satisfaire les besoins des armées était devenu une impérieuse nécessité. En France comme en Allemagne, des complexes industrialo-militaires ont ainsi été créés et mobilisés. La Guerre devint totale et se gagnait au front et à l’arrière où les usines de guerre, voraces de matières premières et de main-d’œuvre, tournaient à plein régime. L'Allemagne, forte de son industrie des colorants proche de celle des poudres et explosifs, s’est adaptée très vite à l’effort et aux besoins de guerre.

En France, au début de la guerre, la production était plus cloisonnée et a demandé du temps pour basculer du temps de paix au temps de guerre. Le Service des poudres avançait à des cadences de production inférieures à celles des explosifs. Produire des obus impossibles à tirer n’avait guère de sens. « La vérité n’est-elle pas plutôt que le Monopole des Poudres est resté trop souvent pendant la Guerre ce qu’il était pendant la Paix, une administration étroite, surannée, où se perpétuent de regrettables bureaucraties de routine et de moindre effort, soit dans la passation des commandes, soit dans le règlement des affaires, soit dans la conduite du personnel ? » [1] s’est insurgé le sénateur H. Bérenger, en mars 1916.

La production de poudres et explosifs n’a eu de cesse d’évoluer en quantité et qualité durant cette guerre, contrainte par les besoins des armées, la capacité des complexes industrialo-militaires à y subvenir, et l’accès aux ressources stratégiques. L’Allemagne et la Grande Bretagne ont fait tourner à plein régime leur mines et cokeries qui fournissent tout le benzène, le toluène pour la production d’explosifs. En France, ces ressources étaient bien plus limitées car les bassins houillers sarro-lorrain et du Nord-Pas-De-Calais étaient occupés.

Avec l’Invasion du nord et de l’est de la France par les Allemands, le rapport de force entre la France et l’Allemagne en termes de matériel et munitions d’artillerie était devenu de 1 pour 10 « Quand nous construisons un canon, ils peuvent en construire 10. Quand nous fabriquons un obus, ils peuvent en fabriquer 20. Ils ont dans nos mines de charbon et de fer et dans les leurs toute la matière première nécessaire ». L’industrie des poudres et explosifs a compensé ses carences par des importations, notamment d’Essences de Bornéo. La France a joui, avec son relief et ses littoraux, d’importantes ressources hydroéléctriques et en sel, idéales pour la production massive de « gaz » de combats et d’explosifs (per)chloratés. L’Allemagne a vu son approvisionnement en nitrates du Chili, source d’azote nécessaire à la production d’explosifs, rompu par le blocus maritime des Alliés. En réponse les chimiste et ingénieur, Haber et Bosch ont développé un procédé permettant de fixer l’azote atmosphérique, offrant à l’Empire l’autonomie en termes d’accès à l’azote.

 

Tir d’épreuve d’un « Flügelminen » par un « Minenwerfer » moyen (Allemagne). La faible vitesse au coup de départ permet de saisir le projectile sur cette photographie

La Première Guerre mondiale a vu s’accélérer l’innovation et se raccourcir les délais qui séparent les résultats d’expérimentation au laboratoire de leur transposition opérationnelle sur le terrain. Elle a aussi posé des questions que la communauté des scientifiques n’aurait jamais imaginé se poser en temps de Paix. L’armement n’a pas fait exception à la règle, surtout lorsqu’il s’agissait d’alimenter l’escalade vers toujours plus de pouvoir d’attrition. Les projectiles se sont rapidement spécialisés et diversifiés dans cette guerre technicisée. Aux engins explosifs se sont associés les projectiles à balles et mitrailles (comme les Shrapnels), les munitions incendiaires, fumigènes, éclairantes, chimiques.

En 1915, l’usage de munitions chimiques s’est généralisé. Il s’agit dans la très grande majorité des cas de projectiles conventionnels adaptés pour recevoir un chargement chimique. Dans cette guerre chimique, un bras de fer s’est joué entre les parties, entre l’usage d’agents toujours plus agressifs, plus sournois et la capacité de l’adversaire à s’en protéger.

Dès 1916, les Allemands ont fait usage de munitions à ypérite (« Gaz moutarde » chez les Français « Lost » chez les Allemands, « Huns Stoff » chez les Britanniques), liquides visqueux fluidisés dans des solvants, aux propriétés vésicantes et suffocantes redoutables. Les Français ont répondu six mois plus tard avec une ypérite issue d’un autre procédé. Plus tard, dès septembre 1917, les Allemands ont employé les obus à « Croix bleue » chargés d’arsines (solides), vomitives, sternutatoires et lacrymogènes afin de harceler physiquement et psychiquement l’adversaire et lui faire arracher ses masques à gaz. Certains agents comme la Lewisite (vésicant) ou l’Adamsite, (vomitif) développée en 1918, n’ont pas eu le temps d’être utilisés sur le front.

Dès fin 1914, avec la Guerre des tranchées l’artillerie a dû s’adapter aux combats rapprochés et aux nouvelles pratiques obsidionales. Les tirs tendus, directs et distants de l’artillerie de campagne n’étaient pas adaptés à la guerre de tranchée. Les tirs de courte portée, précis, à trajectoire en cloche de l’artillerie de tranchée étaient bien plus efficaces. Ces mines empennées comme le « Crapouillot » (58 T) français ou les « Flugelminen » de certains « Minenwerfer » allemands étaient dotées de parois fines et de chargements, explosifs ou chimiques, similaires aux obus. Les faibles vitesses au coup de départ autorisaient alors leur chargement par des explosifs sensibles mais brisants et très puissants comme les explosifs (per)chloratés. Les militaires avaient alors pensé charger les obus d’artillerie de campagne avec ces sels mais s’étaient détournés de cette solution – économique – mais source d’accidents.

Le Ministère de la Guerre s’est félicité du développement des projectiles de tranchée car « non seulement les canons et les projectiles d’artillerie coûtent 10 fois plus cher que les canons et les projectiles d’Infanterie, mais ils sont aussi 10 fois moins précis ».

La Grande Guerre de l’artillerie

La Grande Guerre a constitué un tournant dans l’art et la manière de conduire une guerre. Pour la première fois, avec cette guerre des machines (« Materialschlacht »), on a assisté à la désincarnation de l’acte guerrier. On s’est tué sans se voir, à distance, une distance qui n’a cessé de croître durant la guerre avec les progrès de la balistique et l’allongement des portées. L’artillerie a provoqué durant 14-18 plus de 70 % des tués et mutilés. « The war of 1914-18 was an artillery war: artillery was the battle-winner, artillery was what caused the greatest loss of life, the most dreadful wounds, and the deepest fear" [6]. Son hyperbrutalité a culminé avec les grands assauts, conduits suivant l’adage « l’artillerie conquiert, l’infanterie occupe ». Lors de la bataille de Verdun, 60 millions d’obus ont été tirés de février à décembre 1916 (dont un million lors du « feu roulant » (« Trommelfeuer ») du 21/02/1916). Dans la Somme la préparation d’artillerie britannique de juillet 1916 totalise 6,5 millions de tirs. Lors de la Première Offensive allemande du Printemps (offensive « Michael », mars 1918), plus de trois millions d’obus ont été tirés en cinq heures.

Nombre de tirs journaliers de canons de campagne français de 75 mm (moyennes sur les décomptes sur 5 jours) et nombre de perte de cette pièce par éclatement accidentel prématuré, sur la période 1917 -1918) (d’après les rapports du SHD, cote 16 N 752)

Prentiss a ainsi estimé en 1937 [7] qu’environ 1,4 milliard obus auraient été tirés durant les quatre années de la guerre sur le front occidental. Linnenkohl en 1996 [8] a abaissé ce chiffre à 856 millions. Une quantité proche d’un milliard semble réaliste. Les obus chimiques n’ont représenté qu’environ 5% des obus tirés.

Le grand naufrage de la guerre a aussi laissé derrière lui des épaves de guerre. Les artilleurs, ayant à ajuster les tirs par l’observation des impacts, ont noté que 25 à 30% des projectiles tirés n’ont pas explosé. Ces dysfonctionnements étaient multifactoriels : défauts des chargements et/ou des fusées, sols meubles saturés en eau, etc. Ces obus pouvaient ricocher à l’impact ou s’enfoncer à plusieurs mètres sous terre selon l’angle de chute, la vitesse, le poids et le profil du projectile, et la nature du sol. Ces engins sont désignés par l’acronyme anglo-saxons « UXO » (pour « Unexplosed Ordnance ») constituent encore de nos jours la « pollution pyrotechnique » des sols des anciens champs de bataille. Mais il y a eu d’autres conséquences, dramatiques, des tirs de projectiles défectueux. Ces obus fabriqués à la va-vite explosaient parfois prématurément dans l’âme du canon à raison d’un accident pour 3 000 coups tirés contre 500 000 avant-guerre. Des mesures drastiques de contrôle et d’amélioration de la qualité de la production ont rapidement été adoptées.

Le 4 mai 1915, Clemenceau avait déjà prévenu ses proches que si le gouvernement ne mettait pas fin aux malfaçons dans la confection des obus – « malfaçons qui nous ont coûté plus de canons que les Allemands nous en ont pris » [9] – il porterait la question à la tribune du Sénat. A l’été 1915, le problème a été à peu près réglé, mais au 31 décembre 1915, les Français avaient in fine perdu 1 046 canons par éclatement accidentel, et 1 514 autres pièces étaient devenues défectueuses à force d’avoir tiré et de s’être précocément et anormalement usées.

Références

[1] Service historique de la Défense. Site de Vincennes. Cote 10 N 7.
[2] T. Bausinger. Quellenauswertung zum munitionsbezogenen Materialverbrauch während des Ersten Weltkrieges. 2011.
[3] Weyrauch, R.: Waffen- und Munitionswesen. Die deutsche Kriegswirtschaft im Bereich der Heeresverwaltung 1914-1918 Bd. 3. Berlin u. a.: de Gruyter (1922).
[4] Ministry of Munitions (1976): History of the Ministry of Munitions. Vol. X: The supply of munitions: Part III: Gun ammunition: Shell manufacture. Hassocks: Harvester.
[5] American Battle Monuments Commission (1938): American armies and battlefields in Europe. Washington: Government Printing Office.
[6] Terraine J. “White Heat: The New Warfare 1914-18”  October, 1982. “La Guerre de 1914-1918 était une guerre d’artillerie: l’artillerie était la gagnante des batailles, l’artillerie est celle qui causa les plus grandes pertes, les blessures les plus épouvantables, et la peur la plus profonde »
[7] Prentiss, A. M.: Chemicals in war. New York u. a.: McGraw-Hill (1937).
[8] Linnenkohl, H. (1996): Vom Einzelschuss zur Feuerwalze. Bonn: Bernard & Graefe
[9] Archives de la Préfecture de Police de Paris. Cote B/A 1535. « Note du 4 mai 1915 ».