Portrait de Marthe Papillon (Coll. part.) / Photo de Gaston Mourlot au travail (Coll. part.) / Couverture du livre de Gaston Lavy.
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La guerre n’a pas seulement marqué les campagnes. Elle fut aussi vécue par des combattants et des civils issus des villes, et en particulier de la capitale.

Dans le livre 500 Témoins de la Grande Guerre figurent de très nombreux natifs de Paris et de la région parisienne. Quelques-uns ont été réunis ici, en ajoutant une jeune femme venue dans la capitale pour chercher du travail.

NOM Prénom Naissance Département Profession Arme ou statut
COCORDAN Lucien 1893 Paris Chapelier Cavalerie
LAVY Gaston 1875 Paris Métreur/bâtiment Territorial
MONTI Olivier 1894 Paris ? Infanterie
MOURLOT Gaston 1894 Paris Ferronnier d’art Infanterie puis Génie
PAPILLON Marthe 1893 Yonne Domestique Civile
PELLOUTIER Raymond 1897 Paris ? Infanterie
VASSE Marius 1891 Paris Employé/commerce Infanterie

Les six combattants du tableau ci-dessus ont décrit de manière précise et détaillée les horreurs des combats, en particulier Lucien Cocordan qui a montré l’extrême confusion dans les premiers affrontements d’août 1914 et, tout au long de la guerre, le carnage dont sont victimes les fantassins. Lui-même, cavalier, a dû affronter le feu, notamment lors d’une charge stupide contre les mitrailleuses en septembre 1914, et un an plus tard lors de l’offensive en Champagne qui entraîna de lourdes pertes dans son régiment. Le récit de Raymond Pelloutier est original en ce qu’il montre l’intégration d’un « bleuet » dans le monde des anciens.

La guerre, c’est aussi beaucoup de travail. Ouvrier du bâtiment dans un régiment territorial, Gaston Lavy remue la terre. Mal nourri, il compare son travail forcé à celui des bagnards. Fantassin puis pionnier du Génie, Gaston Mourlot se présente comme un ouvrier du champ de bataille. Sergent, il agit comme un contremaître. Le chantier du jour terminé, il se met à son compte, il passe à la « perruque ». Avec un culot de 77 comme enclume, il réalise de petits objets d’art en métal, qu’il vend aux officiers. Très débrouillard lui aussi, Marius Vasse, dans le civil employé à la Samaritaine, fait commerce de photographies et de fusils récupérés.

Le témoignage de ce dernier comprend du texte, mais il est surtout représenté par ses photos. Celui de Lucien Cocordan est contenu dans ses carnets de notes ; celles d’Olivier Monti sont assez brèves mais il exprime sa fierté de les avoir tenues avec assiduité à la différence de plusieurs de ses camarades. Gaston Mourlot a ramené du front un texte très abondant, des dessins, des photos et un herbier. À partir de 1920, Gaston Lavy a composé un livre en trois volumes, illustré de dessins que le métreur en bâtiment a su rendre très précis, une véritable œuvre d’art.

Le jugement de ces hommes sur la guerre reprend finalement celui de Raymond Pelloutier : la guerre est une effroyable calamité. Lucien Cocordan, patriote, engagé dans la cavalerie en 1913 pour y faire sa carrière, parti en 14 pour flanquer une volée aux Allemands, a vite fait de déchanter devant les réalités. Pourquoi sacrifier tant de vies humaines ? se demande-t-il. En 1917, il parle beaucoup des révoltes de fantassins, du rôle répressif demandé à la cavalerie, et il se sent devenir « anarchiste ». La guerre l’a dissuadé de poursuivre une carrière militaire ; à la fin, il est tout content de redevenir civil. C’est dès le 4 janvier 1915 que Marius Vasse écrit que tout le monde demande la paix. Lors de la dissolution de son régiment, Olivier Monti note qu’il voudrait se trouver à la place du drapeau.

Ces Parisiens expriment leur attrait pour leur ville. Gaston Lavy se sent mal dans son régiment au milieu de « croquants ». Lucien Cocordan est heureux, en permission, de retrouver le macadam « après 13 mois passés dans des patelins plus ou moins vaseux ». Au moment des troubles de 1917, lorsqu’il est question que son régiment de cavalerie soit envoyé aux environs de Paris pour rétablir l’ordre, il hésite : « Cela ne me déplairait pas car je pourrais aller à Paris et voir tous ceux qui me sont chers, mais ce rôle de gendarme me répugne. » Il est vrai que, la capitale étant proche du front, il est plus facile aux Parisiens, avec de fausses permissions, d’aller faire un tour chez eux. Cela arrive notamment à Olivier Monti, un des rares témoins à signaler les virées faites avec des copains et les nuits passées avec quelques gentilles filles. Mais ces citadins ne se montrent pas insensibles au saccage des récoltes par les stupides exercices militaires : Marius Vasse le dit clairement.

Passer ses permissions à Paris, c’est aussi constater que certains continuent à s’amuser pendant que les pauvres poilus se font tuer. Raymond Pelloutier exprime sa « légitime indignation » devant le « scandaleux étalage d’un luxe indécent ». Il subit de la part des civils « une indifférence qui frise le dédain ». Gaston Lavy a développé le thème : « On s’amuse là-bas à Paris, on se fout de nous, nous sommes bien les sacrifiés » et « Dans cette capitale qui fut nôtre, comme on se sent étrangers, gênés, déplacés ». On le comprend, s’il a entendu cette phrase, qu’il rapporte : « Dans les tranchées, vous n’êtes privés de rien, ici c’est la pénurie. »

Pénurie, pas pour tout le monde. Marthe Papillon, domestique chez de riches commerçants, critique leurs vacances à Nice et les grands repas « à tout casser » qu’ils donnent dans leur belle résidence. Elle doit travailler toute la journée pour les « singes » (les patrons, en argot parisien ; le mot a un autre sens dans le langage des poilus). Pour écrire à ses frères mobilisés ou à ses parents, à Vézelay, elle doit le faire « en fraude ».

Enfin, deux phrases d’une lettre de Marthe à ses parents, le 3 août 1914, me paraissent fort intéressantes : « Il fallait voir quel aspect avait cette pauvre capitale. Rien ne marche plus et tout le monde pleure. » La consternation bien attestée dans les campagnes semble exister aussi dans la grande ville.