Espace scientifique > Nantes, une ville à l'arrière en 14-18

Nantes, une ville à l'arrière en 14-18

© Archives de Nantes
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

À la fois ville de garnison, ville cosmopolite (avec la présence alliée, les réfugiés et les prisonniers allemands) et ville hospitalière, Nantes est un parfait exemple d'une ville arrière de la Grande Guerre. Ci-dessous, retrouvez l'article de Xavier Trochu paru dans un numéro spécial de La Revue Française de Généalogie* consacrée à la Première Guerre mondiale.

La ville s'adapte

Entre le recensement de 1906 et celui de 1911, la ville de Nantes voit sa population augmenter de 21%, totalisant environ 70 000 habitants. Il faut dire que depuis la loi du 3 avril 1908, Chantenay et Doulon, deux anciennes communes indépendantes, ont été annexées par leur voisine pour former « le plus grand Nantes ». Cette nouvelle dimension géographique répond essentiellement à un développement économique et industriel de la ville.
En 1914, ce sont plus de 3 500 navires qui déversent 1 500 000 tonnes de marchandises sur les quais de la Loire alors que 285 000 tonnes de produits sont exportées. Et ces chiffres ne vont pas baisser avec la guerre, l’année 1916 marquemême un record avec 2 773 677 tonnes.

Jusqu’au 31 juillet 1914, la vie nantaise continue normalement. Les salles de spectacles accueillent toujours le public tandis que l’Union philharmonique offre aux Nantais un grand concert sur le cours de la République. Pourtant, Paul Bellamy, maire radical de Nantes (depuis 910), mesure la gravité de la situation. Il fait annuler la fête des écoles prévue le 2 août. De son côté, le ministre de l’Instruction publique sursoit au départ des instituteurs et des inspecteurs primaires. Quant aux magistrats, le garde des Sceaux leur demande de rester à leur poste jusqu’à nouvel ordre. De son côté, l’Union locale des syndicats métallurgistes organise une manifestation contre la guerre place Graslin.

Le ton change le 2 août lorsque l’ordre de mobilisation est placardé sur les édifices publics. Des agents de police, accompagnés d’un tambour ou d’un clairon des pompiers, parcourent la ville pour annoncer la terrible nouvelle. Les hommes mobilisables doivent rejoindre leur cantonnement selon un calendrier très rigoureux. Les classes 1899-1913 sont mobilisables immédiatement dans les armées d’active, de réserve ou territoriales. Une organisation très stricte est donc mise en place pour les accueillir grâce notamment à la réquisition de treize écoles et plusieurs établissements privés (usine Brelet, quai de Versailles, usine Leglas-Maurice…)

En effet, les cinq casernes nantaises ne suffisent pas pour absorber cet afflux de militaires1. Selon Émile Gabory2, 240 000 hommes passent par les casernes nantaises entre août 1914 et janvier 1919. Autant de soldats qui empruntent les gares nantaises pour rallier le front.

Un registre des demandes

Mais le départ de tous ces hommes laisse un grand vide dans la ville et dans les familles qui, très rapidement, s’inquiètent de leurs proches. L’état de siège instauré par l’État dès l’entrée des armées allemandes en France s’accompagne d’un décret préfectoral qui dresse tous les interdits et les peines encourues en cas de non-respect. Dès lors, la population, maintenue dans l’ignorance des opérations militaires, se retourne vers la mairie pour obtenir des nouvelles. Dans la série 4 H, les Archives municipales détiennent un registre des demandes de renseignements. Celui-ci se résume en cinq colonnes : date de la demande / nom et prénom du soldat / régiment / date de la réponse / réponse (en abrégé)3.

Selon le rapport de Paul Bellamy, le Service de renseignements a reçu 6 000 demandes jusqu’au 9 août 1917. Son activité décroît avec l’organisation des secteurs postaux aux armées. Des imprimés spéciaux étaient mis à la disposition des familles pour que la mairie puisse transmettre la demande à l’autorité militaire. Pour les demandes qui reçoivent une réponse, celles-ci sont particulièrement laconiques. Le registre reporte la réponse en abrégé. Plus dramatique, un second registre dresse la liste nominative des disparus. On y trouve la date d’inscription / lesnom et prénom / le grade / le régiment / le motif (blessure, disparition). Mais fort heureusement, les nouvelles sont parfois rassurantes. Les actes de bravoure sont récompensés par des citations puis, après la création de la croix de guerre, par des remises de décoration. Un registre nominatif des cités à l’ordre de l’armée, du régiment… recense tous ces soldats. Ils y sont classés par ordre alphabétique mais hélas le texte de leur citation n’est pas repris.

Alliés et réfugiés

Chronologiquement, les Nantais découvrent d’abord les armées anglaises qui font de Nantes et Saint-Nazaire une base militaire regroupant 15 000 militaires britanniques. À Nantes, ils installent leur camp au champ de manoeuvres du Petit-Port et occupent un nombre important de bâtiments publics ou privés (le Champ de Mars, les hangars du quai Saint-Louis, l’usine des Chantiers de la Loire, l’école des Garennes…) Ils ouvrent également deux hôpitaux au parc du Grand-Blottereau et au parc des Sports. Un registre consigne, par ordre alphabétique, les noms des blessés qui y sont soignés. Cinq rubriques sont complétées : dates d’entrée / noms-prénoms / régiments / sorties4 / hôpitaux /observations. Mais le séjour des troupes anglaises est très court. Elles quittent Nantes le 5 novembre 1914 pour rejoindre les ports de la Manche, notamment Le Havre et Rouen.

Pendant toute la durée de la guerre, Nantes accueille de très nombreux réfugiés. Il s’agit d’abord de 2 500 Italiens qui débarquent sur les quais de la gare, le 5 août 1914. Quelques jours plus tard, le 26 août, ce sont des Belges et des réfugiés du nord de la France qui arrivent, fuyant les régions envahies. Huit écoles sont aménagées en asile pour les loger. Pour gérer leur arrivée, la mairie et la préfecture mettent sur pied un Comité de secours aux réfugiés installé en mairie. Celui-ci dispose également d’un refuge permanent et d’un vestiaire tandis que les soins nécessaires sont prodigués par le Bureau de Bienfaisance. Selon Émile Gabory, 30 000 réfugiés bénéficient des services du Comité5.

Les Archives municipales conservent dans leur série 65 Z les fiches de renseignements du Comité. À travers ces petites fiches de couleur beige ou orange, on retrouve des familles souvent complètes mais où les maris sont quasiment toujours absents. Chaque fiche reprend : Nom et nom de jeune fille/ Prénom / Date et lieu de naissance / Pays / Résidence / Date d’arrivée / Adresse à Nantes / Profession / Observations.
Le rôle du Comité est de trouver des villes d’hébergement dans le département et des emplois, essentiellement dans le milieu agricole. Au lendemain de la guerre, beaucoup de réfugiés rentreront dans leurs régions d’origine. Certains néanmoins resteront à Nantes où ils ont fondé une famille et construit une nouvelle vie sociale.

D’autres pays fourniront de petits contingents de réfugiés. C’est notamment le cas de ces jeunes étudiants serbes qui arrivent à Nantes le 19 mai 1916. Ils sont installés dans le pavillon du parc de Procé et suivront les cours de l’école de médecine et de commerce. Toujours selon Émile Gabory, ce sont plus de 61 000 réfugiés qui sont dénombrés sur le département à la fin de la guerre.

Alors que l’arrivée de ces réfugiés engendre une solidarité incontestable, l’annonce de convois de prisonniers allemands réveille un sentiment mêlé de curiosité et de haine. Plusieurs cartes postales seront d’ailleurs publiées par les éditeurs locaux. Un premier convoi arrive à Nantes le 12 août 1914. Ceux-ci sont d’abord envoyés à quelques kilomètres de la ville, aux Couëts, puis à Roche-Maurice où un camp est organisé pouvant accueillir 500 prisonniers. À partir de 1915, ils sont employés comme travailleurs au port mais également dans des entreprises privées qui doivent respecter un cahier des charges très rigoureux quant à leurs conditions de travail et de salaire.

Des prisonniers allemands

En 1917, ils seront largement utilisés par les Américains qui sont arrivés à Nantes en juin de cette même année. En effet, les États-Unis ont choisi les ports de Nantes et de Saint-Nazaire pour en faire leur base n°1. L’accueil est cordial et sincère même si le maire Paul Bellamy a dû insister et prouver le bien-fondé de ce choix. En effet, de nombreux travaux sont à envisager, notamment la construction de nouveaux quais, du doublement de la voie ferrée qui traverse la ville et la réquisition de nombreux établissements. Les troupes américaines aménageront deux hôpitaux : le premier au Grand Séminaire, dans le parc Lelasseur ; le second dans le parc du Grand Blottereau. La présence américaine joue également un rôle économique très important puisque plus de 1 200 ouvrières et 300 ouvriers vont travailler dans les ateliers de nettoyage et de racommodage des troupes alliées (Salvage Depot). Les Archives municipales de Nantes ont fait l’acquisition d’une collection de 130 photographies provenant des Archives américaines6. Ces clichés insistent tout particulièrement sur les installations sanitaires et l’emploi des prisonniers allemands.

87 sites hospitaliers ou de convalescence

Selon Émile Gabory7, Nantes accueille plus de 132 000 blessés ou malades. Jusqu’au mois d’août 1916, Nantes compte dix-huit hôpitaux dont cinq relevant de la Croix-Rouge, auxquels s’ajoutent trente filiales installées dans la ville et cinquante autres en dehors de la commune. La Ville crée elle-même deux hôpitaux : celui du Bureau de Bienfaisance rue Arsène Leloup, dans le bâtiment de la Bourse du Travail tout juste achevé ; l’hôpital municipal 103bis, rue du Boccage, dans le Lycée des Filles (le futur lycée Guist’hau). Ce dernier établissement n’a rien à envier aux hôpitaux civils ou militaires de la ville. On y trouve des salles d’hospitalisation, de chirurgie, de pansements, de bains, des services de radiographie, des réfectoires, offices, pharmacie, tisaneries, vestiaires… L’hôpital fonctionne grâce à une équipe formée de trois médecins, un chirurgien, sept infirmières salariées, dix infirmières bénévoles et vingt agents de gestion.

Selon les pathologies et la gravité des blessures, les soldats sont dirigés vers ces établissements ou leurs filiales, correspondant au total à quatre-vingt-sept sites hospitaliers ou de convalescence. Onze registres d’entrées sont conservés aux Archives municipales : La Persagotière ; La Persagotière et l’hôpital musulman ; Chavagnes ; Bel Air et Saint-Stanislas ; Hôtel-Dieu et Hôpital Baur (3 volumases) ; Hôpital Broussais ; Boccage 103 bis ; École nationale Saint-Donatien n°25 ; Grand Lycée ; École Vial et Villa Maria ; Ambulances municipales (lycée de Jeunes Filles, Bourse du Travail et ambulance rue Duchaffault).

Classés par ordre chronologique, ces registres retiennent la date d’entrée / les nom et prénom / le régiment / la date de sortie / l’hôpital / les observations (décès, transfert, convalescence…). Au bout de quelques semaines, les registres reprennent de façon périodique la liste des « présents ». Tout au long de la guerre, Nantes  assiste donc à un mouvement de population jusqu’alors inconnu. Les quais de la gare voient passer des milliers de soldats tandis que les rues de la ville sonnent aux accents étrangers. Jamais Nantes n’aura connu un tel mélange de nationalités et de cultures : Anglais, Italiens, Serbes, Grecs, Belges, Chinois, Russes8, Américains…

Dans l’histoire d’une famille, la Première Guerre mondiale devient parfois un événement qui explique la migration d’un des ses membres, voire d’une branche familiale complète. Les conséquences humaines sont tout aussi importantes quant à la démographie : en France, 20% des jeunes hommes de 19 à 27 ans sont décédés. Nantes compte environ 7 000 morts pour la France mais il faut attendre le 17 juillet 1927 pour que le monument commémoratif soit enfin inauguré. Entre-temps, de grandes manifestations patriotiques avaient été organisées pour remettre aux familles des victimes un diplôme d’honneur. Ceux qui n’ont pas été distribués sont encore conservés par les Archives municipales.

* Cet article est issu du hors-série n°19 (spécial 14-18) édité par la Revue française de Généalogie

1. Casernes Bedeau, Cambronne, Mellinet, Richement et Lamoricière. Le château des Ducs, qui devait être restitué à la Ville, restera occupé par la troupe pendant toute la durée de la guerre.
2. Les Enfants du pays nantais et le XIe corps d’armée, Livre d’or de Nantes, Nantes, Archives départementales, 1923 (page 103).
3. AA : Aucun Avis ; AMN : Aucune Mauvaise Nouvelle ; AN : Aucune Nouvelle ; ANF : Aucune Nouvelle Fâcheuse ; AR : Aucun Renseignement ; ANO : Aucune Nouvelle Officielle : A A of au C : Aucun Avis Officiel au Corps ; Pas Mant : Pas Manquant ; PBS : Présumé en Bonne Santé ; PéND : Présumé Non Décédé ; SN : Sans Nouvelle ; V Prisonnier : Vraisemblablement prisonnier…Sinon, on trouve les mentions : disparu, blessé, prisonnier, ne figure pas tués et blessés…
4. Cette rubrique n’est jamais renseignée.
5.Les Enfants du pays nantais et le XIe corps d’armée, Livre d’or de Nantes, Nantes, Archives départementales, 1923, page 128.

6.NARA : National Archives and Records Administration. Ces photos sont classées dans la série 46 Z.
7.idem, page 107.
8.Les 25 et 26 août 1916, 2 500 soldats russes débarquent à Nantes, quai d’Aiguillon. Ils ne resteront que quelques jours.