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Meunier blanc et meunier bleu

Couverture du livre de Claude Rivals
© D.R.
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Le travail de compilation de témoignages populaires conduit à pouvoir étudier et comparer des parcours de guerre de soldats d’une même région ou d’un même métier. Rémy Cazals s’intéresse, dans cette chronique, à deux témoignages de meuniers issus de l’ouvrage 500 témoins de la Grande Guerre.

Si l’on veut faire une transition avec la chronique précédente qui montrait la complexité des situations vécues par les Alsaciens et Lorrains pendant la guerre de 1914-1918, on peut citer cette phrase du meunier Pierre Roullet en septembre 1914 en Lorraine, sur la frontière de 1871, à propos des habitants : « Nous faisions bon ménage ensemble, c’étaient de braves gens dont les enfants ou les maris étaient eux aussi mobilisés, qui en Allemagne, qui en France… Une petite rivière, la Seille, les séparait mais un pont les reliait. » Pierre Roullet était un meunier « bleu » de l’Anjou, et Pierre Péteul appartenait à une famille de meuniers « blancs » du même département. On sait à quel point la couleur politique est importante sur ces terrains de l’Ouest depuis la Révolution française. Les deux hommes figurent dans le livre 500 Témoins de la Grande Guerre.

NOM Prénom Naissance Département Profession Arme
PÉTEUL Pierre 1895 Maine-et-Loire Étudiant ecclésiastique Infanterie
ROULLET Pierre 1887 Maine-et-Loire Meunier Cavalerie

Les parents de Pierre Péteul, meuniers, étaient en politique des blancs, conservateurs et cléricaux. Leur fils partit en Belgique faire des études pour devenir capucin. La famille de Pierre Roullet était de tradition républicaine. Du premier nommé, nous avons une cinquantaine de lettres du front et un bref récit rédigé. Du second, le professeur d’ethnologie Claude Rivals a suscité le témoignage écrit parce qu’il s’intéressait particulièrement aux moulins à vent, mais Pierre Roullet a tenu à lui livrer aussi des souvenirs de la Grande Guerre.

Pierre Péteul était brancardier et infirmier au 44e RI ; il fut blessé en septembre 1917. Parmi les épisodes qu’il a développés figure une trêve tacite au cours de laquelle les Allemands avertirent les Français d’avoir à se cacher à cause de l’arrivée d’un officier. Pierre Roullet a décrit la consternation lors de la mobilisation et la volonté de chacun de faire bonne figure sous le regard des autres. Il a gardé le souvenir de la boue, des horreurs de Verdun (Pierre Péteul aussi), des mutineries, de l’impression de se battre pour des intérêts capitalistes. Il rend compte de conversations avec des officiers cléricaux ; il leur disait son refus de suivre un drapeau tricolore sur lequel on aurait brodé un Sacré-Cœur. À un de ceux qui lui demandaient s’il y avait quelque chose de plus grand que la grandeur de Dieu, il répondit : « La bêtise humaine. Si les peuples n’étaient pas si bêtes, nous ne serions pas là à nous entretuer sans nous connaître. » Mais le religieux Pierre Péteul se demandait lui-même devant le carnage : « Comment Dieu permet-il cela ? »

Pendant la Deuxième Guerre mondiale, Pierre Roullet participa à la Résistance. Pierre Péteul sauva des juifs et, plus tard, reçut le titre de « Juste ».

On se gardera de toute généralisation à partir de ces deux témoins intéressants.