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Les témoins de Jaurès

Portrait de Victorin Bès lors d’une permission à Castres en 1916 / Portrait de Charles Patard au service militaire.
© Coll. part.
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Les témoins de la Grande Guerre vivent dans leur temps. Lorsqu’éclate la guerre, Jaurès vient d’être assassiné. Parmi les 500 témoins, quelques-uns évoquent cette figure marquante du socialisme. Rémy Cazals revient sur ces témoins de Jaurès.

En ce lendemain de 31 juillet 2014, notre série peut débuter avec quelques-uns des combattants présentés dans le livre 500 Témoins de la Grande Guerre qui ont cité Jean Jaurès, député socialiste du Tarn, « apôtre de la paix », assassiné à Paris le 31 juillet 1914.

NOM Prénom Naissance Département Profession Arme ou statut
BÈS Victorin 1895 Tarn Employé Infanterie
BRONCHART Léon 1896 Pas-de-Calais Ouvrier Infanterie
CRU Jean Norton 1879 Ardèche Enseignant Infanterie
DUCHESNE Louis 1894 Oise Cultivateur Infanterie
FAUCONNIER Henri 1879 Charente Entrepreneur Infanterie
JURY Jean ? Loire Fonctionnaire Artillerie
PATARD Charles 1884 Orne Epicier Infanterie
PERRIN François 1875 Doubs Militaire Service de santé
TUCOO-CHALA Ernest 1893 Pyrénées-Atlantiques Ouvrier Artillerie
VERDUN Théodore 1877 Haute-Garonne Comptable Territorial

Un seul de ces hommes, François Perrin, attaque nommément Jaurès dans son texte.  Peut-on proposer des explications ? D’abord, Perrin était médecin militaire de carrière et cette profession était souvent hostile aux parlementaires, particulièrement aux socialistes. On peut noter également qu’il a écrit son témoignage en 1943-1944, en pleine période du gouvernement de Vichy. Mais rien ne dit que les sentiments qu’il exprime alors n’étaient pas déjà les siens dès avant 1914.

Les autres, issus de milieux populaires, expriment des opinions favorables à Jean Jaurès. La nouvelle de son assassinat est un véritable coup de massue pour les socialistes comme le jeune Victorin Bès, de Castres, qui eut l’occasion de voir et d’entendre le célèbre orateur, originaire de la même ville. Dans les premières pages de son carnet, il ajoute : « L’épouvantable fléau contre lequel luttait avec tant d’énergie notre Jaurès est déchaîné. »  L’influence de Jaurès et sa propre situation sociale avaient conduit Ernest Tucoo-Chala, un Palois monté à Paris, à adhérer au parti socialiste. Théodore Verdun devait en être proche. Il note : « Le grand Jaurès avait raison dans ses théories sur la défense de la France. »

Louis Duchesne a pris soin de recopier sur son cahier personnel l’article de Gustave Hervé dans La Guerre sociale du 25 avril 1915 en l’honneur du commandant Gérard, chef de bataillon au 102e RI, sous les ordres duquel il combat. Gérard était « pour les questions militaires le bras droit de Jaurès ». « L’Armée nouvelle, le puissant livre de Jaurès, est bien un peu son œuvre. Pourquoi ne les a-t-on pas écoutés, lui et Jaurès lorsqu’ils expliquaient au pays que, pour barrer la route à l’invasion torrentielle de l’armée allemande, ce n’était pas augmenter le temps de caserne qu’il fallait, c’était organiser puissamment les réservistes et les territoriaux ? » Charles Patard, épicier à Sées (Orne) dans le civil, et soldat au 304e RI en 1915, écrit à son jeune frère non encore mobilisé : « Tu as vu ma petite Jeanne, tu ne sais peut-être pas pourquoi je l’appelle Jeanne. J’avais dit à ma femme ma préférence, si cela avait été un petit garçon, je l’aurais appelé Jean en souvenir de Jean Jaurès, car si nous avions eu beaucoup d’hommes comme lui, je ne serais pas où je suis. » Quant à Léon Bronchart, issu d’une famille ouvrière du Pas-de-Calais, prisonnier de guerre à Pforzheim, il explique à un gardien que, si les Français avaient écouté Jaurès et si les Allemands avaient écouté Liebknecht, la guerre n’aurait pas eu lieu.

Sans se référer nommément à Jean Jaurès, il est clair que plusieurs témoins le rejoignent dans sa critique des patriotes « de parade et de tapage » (La Dépêche, 17 novembre 1898). Notons ici les expressions péjoratives employées par nos témoins : « patriotisme bruyant » (Jean Norton Cru) ; « patriotes déclamateurs » (Victorin Bès) ; « professeurs de patriotisme » (Henri Fauconnier) ; et même « patriotisme paonnesque » (Jean Jury).

Et Henri Fauconnier confirme que Jaurès était le vrai patriote en écrivant : « Si, je peux dire que je hais la guerre. C’est une façon, et la vraie, d’aimer sa patrie. »

 

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