Espace scientifique > La guerre à Mende

La guerre à Mende

Couverture du livre d’Albert Jurquet / couverture du livre d’Yves Pourcher.
© D.R.
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Les civils ont aussi laissé des récits de leur expérience de guerre. Ils permettent de mieux appréhender la vie qui s’est poursuivie malgré tout souvent bien loin du front. Rémy Cazals évoque cette semaine deux personnalités de Mende, en Lozère, évoquées dans l’ouvrage 500 Témoins.

Séparés seulement par deux pages, deux personnalités de Mende (Lozère) apparaissent dans 500 Témoins de la Grande Guerre : le maire Émile Joly et un chef de division à la préfecture, Albert Jurquet. Leurs témoignages décrivent la guerre vue de cette ville de l’arrière, mais aussi les affrontements locaux en dépit de l’Union sacrée.

NOM Prénom Naissance Département Profession Statut
JOLY Émile 1863 Var Avocat Maire de Mende
JURQUET Albert 1865 Lozère Instituteur devenu → Cadre à la préfecture

Né à Toulon, devenu avocat, Émile Joly a été élu maire de Mende en 1908 avec l’étiquette de radical-socialiste, et réélu en 1912. Son fils unique, Paul, est mobilisé comme sous-lieutenant au 81e RI. Du 30 avril 1916 au 14 décembre 1918, Émile tient un journal personnel qui compte finalement 943 pages. Albert Jurquet est né à Mende dans un milieu d’artisans. Il est devenu instituteur, puis chef de division à la préfecture, particulièrement chargé du dossier des réfugiés. Son témoignage, qui couvre tout le temps de la guerre, comprend des notes personnelles complétées par une abondante documentation : journaux locaux et nationaux ; affiches et autres pièces administratives ; correspondance reçue du front, en particulier de son neveu grièvement blessé à Verdun en 1917.

Les deux témoignages décrivent la vie loin du front : hausse des prix ; thésaurisation des monnaies métalliques par les paysans ; taxe sur les pommes de terre qui vide les marchés ; mesures contre la prostitution et indignation devant le dévergondage de certaines épouses de soldats et de prisonniers ; infanticides ; accueil des réfugiés ; précarité de l’enseignement du fait de la mobilisation des hommes et de la transformation des bâtiments en hôpitaux.

Albert Jurquet a deux ennemis : le cléricalisme, très fort dans les parties catholiques du département ; l’Angleterre qui ne défend que ses intérêts égoïstes. Il livre au jour le jour ses indignations et ses révoltes, ses hypothèses parfois naïves sur l’évolution de la guerre. Il transcrit ses conversations. De tout cela, on doit conclure qu’au lieu d’Union sacrée, il règne une « sacrée désunion » : entre cléricaux et anticléricaux ; entre ville et campagne ; entre les soldats et les dirigeants de l’armée et du pays ; entre mairie et préfecture, et au sein de la préfecture même. Le journal du maire le confirme : les gens se désintéressent du communiqué officiel ; on vend des produits qui rendent assez malade pour obtenir une réforme ou un ajournement ; les permissionnaires sont découragés et parlent de révolte.

La tâche la plus redoutée du maire est celle d’annoncer les décès et d’essayer de réconforter les familles qui ne reçoivent plus de nouvelles de leurs soldats. La ville de Mende paie un lourd tribut aux batailles de Verdun et de la Somme. En même temps, Émile Joly est serré dans l’étau de son angoisse personnelle au sujet de son fils. La mort de Paul, le 16 novembre 1917, le plonge dans le désespoir et il s’enferme dans sa douleur. Albert Jurquet livre une conclusion un peu inattendue sur les appétits des classes dirigeantes qui entravent la marche à la paix, alors que ce que voulaient les morts, c’était « tuer à jamais la guerre ». Ses derniers mots sont : « Vive la France ! Vive toute l’Humanité ! »