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La Grande Guerre tellurique : des géologues en première ligne

© Carte allemande des mines (1918) de la région de Lens (Pas-de-Calais), Kriegsgeologie, 1918
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

La Guerre des Tranchées, qui commença dès 1915, a modifié en profondeur les tactiques de combat et de défense. L'excavation des tranchées, l'enfouissement d'explosifs ou encore l'utilisation des chars d'assaut nécessitent dès lors une meilleure connaissance du terrain de guerre. Ainsi, pour la première fois, le génie militaire fait appel aux géologues. 
 

Lorsque le feu enterre les hommes et leurs illusions

La Première Guerre mondiale constitue un tournant dans l’Art et la Manière de conduire la guerre. Les états-majors des parties belligérantes, forts de leurs Plans offensifs dûment préparés, étaient confiants et persuadés à l’été 1914 d’une issue heureuse du tout jeune conflit, qui ne devait pas s’éterniser au-delà de trois semaines. Les schémas tactiques d’antan basés sur le mouvement, résolument offensifs ont montré dans les premiers instants de la Guerre leur complète obsolescence. Car finalement rien n’est passé comme prévu. Rapidement, les évènements militaires ont mis à mal les certitudes et ont laissé place aux désillusions. « A la Guerre, il est essentiel d’avancer, mais il est primordial de ne pas reculer ». Fin 1914, après la Course à la mer et la mêlée des Flandres, la Grande Guerre s’est engluée dans une guerre de siège inattendue.

Vers une grande guerre totale

Durant la Première Guerre mondiale, le front s’est aussi pour la première fois « verticalisé » : à l’horizontalité des champs de bataille du XIXe siècle succède un front qui s’est figé dans une posture statique par le renoncement à l’offensive et la recherche du salut par la défensive ; il s’est ramassé en une bande étroite qui serpenta sur 750 km, de la Mer du Nord à la Suisse. Pour la première fois aussi on s’était mis à tuer à distance sans se voir. La Guerre a pris alors une dimension inusitée en se commuant en un conflit mondial et total. Les soldats se sont battus dans les airs, sur et sous la mer, sur… et sous terre.  Première guerre de matériel, elle a mobilisé toutes les ressources humaines, scientifiques, techniques et matérielles des nations engagées. La guerre s’est aussi jouée dans les usines qui ont tourné à plein régime, avides de ressources minérales et énergétiques, sur les mers et voies de communication.

Pour les combattants il a fallu s’enterrer où être enterré pour échapper à des armes d’une capacité d’attrition jamais encore égalée nées de la Seconde Révolution industrielle. Le champ de bataille était tenu par les machines, et la guerre conduite selon la formule consacré « l’artillerie conquiert, l’infanterie occupe ». Avec les progrès techniques, l’artillerie avait fait sa révolution entre 1871 et 1914 : apparition de « l’obus torpille » chargé d’explosifs d’une très grande stabilité et puissance, développement de canons à tubes rayés et au chargement par la culasse à grande fréquence de tir, apparition de freins de recul autorisant des tirs rapides. Jamais encore les canons n’ont été si puissants, si précis.

La nouvelle puissance de feu des armes et leur prolifération, la recrudescence de tensions internationales avaient effrayé les nations avant guerre, motivant les Première conférence (1899) & Seconde conférence de La Haye (1907) pour le désarmement et la prévention de la guerre. Henrik Ibsen a alors écrit « Nous naviguons avec un cadavre dans la cale ».  Les militaires l’avaient compris et ont été contraints à adapter, moderniser, leurs systèmes défensifs de la Frontière d’acier, de part et d’autres des limites des territoires annexés du « Reichsland Elsass Lothringen ». Cela en était fini des bastions érigés hérités de Vauban ; place aux fortifications enterrées de Séré de Rivière côté français et des « Festen-Gruppen » côté allemand. La puissance de l’Artillerie avait forcé les militaires d’avant-guerre à revoir leurs défenses et à enterrer leurs fortifications permanentes, provoquant la rencontre du monde militaire avec le monde géologique et ses propriétés.  Les géologues en tirèrent les premiers enseignements.

C’est ainsi que certains géologues allemands et britanniques, avaient déjà entrevu le bénéfice militaire qu’il y aurait à tirer de l’usage de la géologie dans la conduite de la Guerre. L’Allemand W. Kranz démontre en mars 1914, la nécessité d’exploiter les conseils de géologues militaires dans la conduite d’opérations militaires et liste pour la première fois dans son mémoire le spectre des sujets pour lesquels le conseil du géologue s’avère pertinent. Pour la seconde fois, le 17 avril 1914, sa proposition est rejetée, sous le prétexte que « dans la guerre de mouvement tout comme dans la guerre de siège, les évènements vont se dérouler si rapidement » que la « consultation de géologue est hors de question ».

Les géologues ont d’abord été cantonnés à leur statut académiques, dont le but était de générer de la connaissance plus qu’à en identifier des débouchés appliqués. Nombre d’entre eux ont été mobilisés comme simples combattants sans considérer leurs compétences. Contrairement aux ingénieurs, ils ont été jetés dans les tranchées alors qu’ils percevaient déjà les bénéfices dont pouvaient tirer les militaires de leurs savoir-faire. Dès 1915, les géologues allemands ont exprimé leur mécontentement. Les militaires quant à eux ignoraient les compétences des géologues. Les officiers français, notamment ceux du Génie, étaient sensibilisés à la géologie par des cours durant leurs cursus de formation militaire.

Ce sera l’exacerbation de la violence des combats de la Guerre des Tranchées dès 1915, l’amassement de fortes densités d’hommes et de matériel sur un territoire restreint, l’apparition de nouvelles tactiques offensives (mines de sapes, chars d’assaut, etc.), de dispositifs défensifs spécifiques (tranchées, abris enterrés, etc.) qui vont imposer aux armées l’impérieuse nécessité de faire appel aux géologues. Les fortifications linéaires de circonstance (tranchées et abris) étaient d’abord positionnées selon des critères strictement tactiques.  L’ordre a été donné à l’infanterie d’avancer vers l’ennemi, sous le feu, puis de se retrancher en creusant avec sa pelle. Que de pertes humaines occasionnées parce qu’il n’y avait que 50 cm de terre meuble sur les bancs de calcaire dur. En 1915, pour les Alliés comme pour les Allemands, il était devenu urgent de sortir les géologues des tranchées et de s’organiser pour intégrer cette nouvelle donne tactique dans la planification des opérations militaires.

Parce que la surface était tenue et interdite aux hommes par la puissance de feu de l’artillerie, l’impérieuse nécessité de s’enterrer s’est imposée, pour se protéger, et tenter aussi de progresser sous terre pour attaquer parmi les roches en évitant les écueils que recèle le sous-sol et notamment la présence d’eau. Les géologues ont été appelés à la rescousse en 1915, mais ne s’organisèrent réellement au sein des armées qu’en 1916. En 1917, les Américains emboitèrent le pas.

Toutes les parties belligérantes eurent dans leurs rangs des géologues, à l’exception des Français. Ces derniers n’eurent à intervenir que pour conseiller des officiers eux-mêmes sensibilisés à la géologie dans leur cursus de formation militaire. Ce sont les Alliés et les Allemands qui, chacun de leur façon, par la force des choses allaient innover. Certains géologues se spécialisèrent au sein d’unité spécifiques : le Britannique « Bill » King (en photo ci-contre) et l’Allemand W. Kranz firent de la recherche en eau leur fer-de-lance tandis que l’australien Edgeworth David et ses « Tunneler » ont mené la Guerre des Mines.
 

Un champ de bataille sous terre : la Grande Guerre des Taupes

        « Vor der Hacke ist es duster1», proverbe de mineur

Cette "guerre des taupes" a constitué l’acmé des relations étroites tissées entre géologie et conduite des opérations militaires. Elle est à la tranchée ce que le sous-marin est au « Dreadnought » : elle consiste à creuser le plus rapidement, le plus discrètement possible et au sec, des galeries, ramifiées, pour venir apposer, généralement entre 10 et 25 m de profondeur, de grandes quantités d’explosifs sous les fortifications adverses, puis de les faire exploser. Les systèmes de galeries de mines des parties se faisaient face, s’avançant les uns vers les autres, visant respectivement à progresser le plus vite possible sous le dispositif chtonien ennemi et le surprendre par des explosions.

A ce jeu du chat et de la souris souterrain, les Britanniques ont eu une longueur d’avance par leur parfaite maîtrise des environnements géologiques, avec à leur tête le géologue australien Edgeworth David et l’officier « Tunneler » britannique Norton Griffiths. Ils menèrent des études géologiques détaillées. Il incombait aux géologues et sapeurs-mineurs d’identifier les couches dans lesquelles creuser, définir selon la profondeur et la nature des terrains les charges explosives à bourrer pour provoquer l’effet escompté en surface, comment évacuer les déblais et les dissimuler du regard de l’ennemi.

Ces études géologiques ont été menées sur le front occidental en de nombreux emplacements. Le cratère d’explosion le plus septentrional est situé à proximité d’Ypres dans la Flandre (mine allemande le 16 juillet 1917). L’entonnoir le plus méridional est situé à Ammerzwiller en Alsace (mine allemande, du 11 juillet 1915). Les systèmes de mines les plus profonds ont été atteints au Col de la Chapelotte (Vosges) avec 120 m. Débuté en octobre 1914 en Argonne, elle s’achève en 1917, lorsque la puissance de l’artillerie devint telle que les assauts d’infanterie devinrent inefficaces.

En surface, les tranchées et abris n’étaient plus uniquement positionnés que sur les seules considérations tactiques mais aussi géologiques, par l’évaluation de la faisabilité du creusement et leur maintien à sec. Des cartes géologiques spéciales, lisibles par les officiers, ont été établies pour identifier les terrains selon leur aptitude à être creusés. Mais les tranchées n’étaient pas suffisamment protectrices eu égard au pilonnage de l’artillerie ; il a fallu pour les soldats s’enfoncer encore plus profondément sous terre. Lorsque des cavités naturelles ou artificielles (carrières souterraines) n’étaient pas disponibles, des abris-cavernes devaient être creusés.

Appelés à la rescousse, les géologues ont déterminé l'épaisseur du “toit” de ces abris de protection selon la nature des terrains et le pouvoir de destruction des munitions à l’impact. Tranchées et abris-cavernes ont été organisés en dispositifs se faisant face, de part et d’autre du no man’s land, étagés selon la topographie et selon l’éloignement aux tirs de l’artillerie. Là où les terrains ne permettaient pas le creusement d’abris cavernes suffisamment résistants, les militaires firent appel au béton. Les Allemands se sont rendus maîtres dans l’usage du béton et ont érigé de petites fortifications jalonnant les tranchées, les « blockhaus ».
 

L’eau dans la Grande Guerre

Mais la principale tâche des géologues au front visait la gestion de l’eau. L’eau était exceptionnellement omniprésente durant la guerre sur le front occidental : plus de 40% des jours de guerre se sont passés sous la pluie ou la neige. L’eau a pris alors une singulière dualité, à la fois convoitée, pour abreuver les troupes, leurs chevaux (40 litres / jour / homme), elle a aussi été redoutée sous terre dans la conduite de la Guerre des Mines et en surface lorsqu’elle envahissait les tranchées ou lorsqu’elle s’est alliée à la terre transformant les champs de bataille en bourbiers. L’eau a aussi rongé les bases des tranchées qui se sont éboulées ; l’ouverture des écluses à Nieuport (Flandre occidentale) en octobre 1914 visait non seulement à faire barrage à la progression allemande par l’inondation, mais aussi à faire remonter le niveau de la nappe phréatique pour saper la base des premières tranchées allemandes. Enfin, l’eau qui circule sous terre est vulnérable aux pollutions générées par la guerre : latrines, cadavres en putréfaction ont introduit dans les eaux des germes pathogènes.

Les Allemands, lors de leur repli stratégique de début 1917 puis lors de la retraite de 1918 ont pratiqué la politique de la « terre brûlée » en polluant volontairement des puits avec du fumier ou des obus chimiques. La mission du géologue était alors de rechercher de l’eau potable en qualité et quantité qui satisfasse les besoins des armées en forant des puits à l’abri des pollutions, en captant des sources, selon les contextes géologiques, la main d’œuvre disponible, la situation militaire, puis en sécurisant l’approvisionnement en eau en la traitant si nécessaire.

Le Britannique de B. King a ainsi foré en France plus de 400 puits. Différentes techniques de forage ont été mises en œuvre selon les profondeurs recherchées, le type de terrain à forer, la main d’œuvre disponibles et la situation militaire du moment.

Puis, en 1917, les tanks sont apparus de façon opérationnelle sur le théâtre des hostilités. Les sols, plus au moins détrempés, devaient supporter le poids de ces mastodontes pesant jusqu’à 30 tonnes. Les géologues ont alors étudié les sols selon leur aptitude à laisser manœuvrer ces engins, l’artillerie lourde, etc. Des cartes de « trafficabilité » ont ainsi été dessinées. Les artilleurs ont rapporté que 25 à 30% des obus tirés n’ont pas éclaté. Des sols très meubles et détrempés étaient partiellement responsables des ratés. Les géologues allemands stationnés en Flandre occidentale ont ainsi établi des cartes spéciales identifiant les sols pour lesquels les probabilités de ratés étaient élevées, et pour lesquels la projection des éclats  en cas de détonation est plus au moins atténuée (« Splitter-Wirkung »).
 

Puiser sous terre le nerf de la guerre

La démesure de l’usage effréné de matériel durant le conflit, alors que les armées et les industries ne s’y étaient pas préparées, a provoqué une énorme pression sur les ressources naturelles, minérales et énergétiques (pétrole, charbon), nécessaires pour faire la guerre. Certaines étaient devenues hautement stratégiques et ont fait l’objet de toutes les attentions : les nitrates et le charbon pour les explosifs, le pétrole, le fer pour l’acier et la fonte des munitions et canons, etc. Il a alors été fait appel aux géologues pour accentuer l’exploitation de gisements existants, chercher de nouvelles ressources, ou plus près du front trouver les matériaux nécessaires à la confection des routes et des bétons.
 

Les géologues en guerre innovent

La tâche de ces hommes fut immense. Les problèmes qu’ont eu à résoudre les géologues étaient simples en temps de paix, mais ont revêtu une dimension bien complexe du fait des circonstances du temps guerre : ils n’ont pu pour asseoir leur expertise que disposer de données parcellaires, souvent bibliographies, le terrain et les affleurement leur étant majoritairement interdits par les combats en cours. Les géologues ont apporté aux militaires une vision par anticipation des situations difficiles auxquelles ils pourraient être confrontés, qu’il s’agisse de progresser sous terre pour miner, s’alimenter en eau potable sur des territoires repris à l’ennemi, faire manœuvrer efficacement de lourds matériels et tanks sur les sols et identifier là où l’ennemi ne pourra pas passer, etc.

Proactifs avec l’appui des géologues, les officiers pouvaient prévoir leurs besoins en matériels et les temps / homme nécessaires à leurs projets. La transmission du savoir-faire de géologues aux officiers et militaires n’était a priori pas une mince affaire ; les géologues de la Grande Guerre ont su alors sortir de l’académisme de leur science et produire des cartes spéciales, lisibles et applicables de façon opérationnelle. Ces cartes innovantes n’ont pas traité l’information géologique fondamentale mais ce en quoi les formations géologiques pourraient être utiles ou préjudiciables aux militaires sur le théâtre des opérations. Ces géologues ont été à l’origine de la géologie militaire et appliquée moderne en ayant eu le courage de décloisonner les disciplines géologiques, militaires, et l’ingénierie jusqu’alors hermétiques.

Durant la guerre, les Allemands ont eu à tenir 3000 km de front, contre 600 pour les Français et 150 pour les britanniques. A l’Armistice les Allemands ont ainsi compté plus d’une centaine de géologues dans leur rang. Ils ont été parmi les parties belligérantes les plus nombreux, bien que tardivement mobilisés et organisés (rattachés à la « Vermessungsabteilung » le département de la topographie).
 

D’une « Der des Ders » aux autres

          “Les géologues n’aiment pas la guerre, mais ils peuvent contribuer à la gagner…”Claude Pareyn

Les géologues de la Grande Guerre ont aussi laissé des traces de leur expérience au front par de nombreux rapports parfois richement documentés et des cours dans les universités. Une vingtaine d’années après l’Armistice, certains, leurs étudiants, ou des géologues formés suivant l’enseignement issu de la Grande Guerre, ont à nouveau été mobilisés pour conseiller les Armées, trouver de l’eau, préparer le débarquement de Normandie, etc. En 1941, lors de la bataille de siège de Stalingrad, les Russes se sont souvenus de la Grande Guerre et ont creusé des galeries de mines pour saper les positions allemandes de l’autre côté de la rue.

Ainsi, entre 1939 et 1945, les géologues firent à nouveau usage de la géologie militaire, notamment pour l’alimentation en eau potable ; 400 géologues ont ainsi été mobilisés par les Allemands, actifs sur des terrains aussi contrastés que l’Afrique du Nord et la Norvège. Aujourd’hui encore, alors que voilà nous vivons depuis 70 ans en paix, ils sont déployés aux côtés des militaires dans les opérations extérieures, livrant les puits aux populations nécessiteuses et victimes des combats, alors que la guerre des mines et des souterrains se poursuit en Syrie et Palestine.

Notes

1Il fait toujours sombre devant la pointe du pic