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Jeunes instituteurs

Le ravin des Gobineaux où Célestin Freinet a été blessé, le 23 octobre 1917, lors de l’offensive sur la Malmaison (Fonds Berthelé, A.M. de Toulouse) / Émile Morin et son épouse en 1919 / Marc Delfaud et son épouse en septembre 1915. (Coll.part.)
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Toutes les catégories sociales ont participé à l’effort de guerre. Le monde de l’enseignement en particulier, dont le taux de perte des personnels engagés, instituteurs, professeurs, s’est élevé à 50 %. Les plus jeunes des instituteurs étaient souvent des cadres de l’infanterie. Rémy Cazals revient dans cette chronique sur les notices de plusieurs d’entre eux publiées dans 500 Témoins de la Grande Guerre.

Dans le livre 500 Témoins de la Grande Guerre, figurent de nombreux instituteurs. On commencera par les plus jeunes qui n’avaient pas encore enseigné avant 1914 ou qui avaient à peine commencé. Il sera question plus tard des autres.

NOM Prénom Naissance Département Profession Arme ou statut
AMALRIC Adrien 1892 Tarn Instituteur Infanterie
CAUBET Georges 1887 Haute-Garonne Instituteur Infanterie
CROSTE Bernard 1896 Haute-Garonne Instituteur Infanterie
DELFAUD Marc 1887 Charente-Maritime Instituteur Téléphoniste
FREINET Célestin 1896 Alpes-Maritimes Instituteur Infanterie
GIBOULET Justin 1887 Aude Instituteur Infanterie
MORIN Émile 1895 Haute-Saône Instituteur Infanterie
PIQUEMAL Marius 1894 Ariège Instituteur Infanterie

Les huit instituteurs de cette première série sont issus de familles rurales, d’artisans ou de cultivateurs ; l’un d’entre eux, Adrien Amalric, a des parents propriétaires aisés. Tous combattent dans l’infanterie, et la plupart ont le grade de sergent, aspirant ou lieutenant. Ceux-là ont compris l’importance pour le gradé proche des hommes de faire ses preuves, de ne pas montrer sa peur (sauf dans ses écrits personnels).

Leur formation et leur métier leur ont donné le sens de l’observation et de la description ; leurs témoignages apportent beaucoup sur les combats, la vie au front, les sentiments éprouvés par eux-mêmes et par les hommes. Adrien Amalric décrit la guerre en Lorraine, sur l’Yser, en Champagne et à Verdun ; son dernier carnet disparaît avec lui dans le torpillage du bateau qui le transporte à Salonique en août 1917. Marius Piquemal évoque les horreurs du Linge et souhaite la fine blessure ; il est tué le 29 juillet 1915. Marc Delfaud, relativement privilégié comme téléphoniste, témoigne cependant de sa peur de retourner à Verdun. Son témoignage est important sur les trêves tacites et fraternisations et sur les mutineries de 1917, de même que celui d’Émile Morin, pris à partie par les mutins de Ville-en-Tardenois et défendu par un de ses camarades de la classe 15 resté simple soldat. De retour dans son école, Georges Caubet remet ses notes en forme en trois récits sur l’enfer de Verdun, sa capture le 8 juin 1918, et sa captivité avec d’intéressantes impressions sur la situation de l’Allemagne vaincue. Enfin, dans le petit livre intitulé Touché ! Célestin Freinet fait le récit de sa grave blessure et des longs mois de soins, opérations et convalescence, « une expérience intérieure dans un corps meurtri ».

L’intérêt professionnel pour la géographie de la France conduit certains d’entre eux à s’extasier devant les beautés des paysages traversés. Ainsi Adrien Amalric dans la région de Château-Thierry : « Les villages de ce coin de France avec les aiguilles de leurs clochers sont très coquets. À les voir de loin au milieu de la nature jaunissante, ils font penser à des hameaux miniature. » Marius Piquemal est impressionné par les usines du Creusot ; ailleurs il admire rivières et campagnes ; il voit des paysages merveilleux et souhaite pouvoir y revenir après la guerre avec sa fiancée.

Adrien Amalric et Marius Piquemal sont tués ; Émile Morin et Célestin Freinet sont blessés ; Bernard Croste est fait prisonnier ; Georges Caubet est d’abord blessé, puis capturé. Justin Giboulet subit une évolution sensible : parti grand patriote, il exprime bientôt sa colère devant la bêtise de ses chefs et la facilité qu’ont les bourgeois de s’embusquer. Marc Delfaud est révolté par la guerre et par le comportement de beaucoup d’officiers ; le 11 novembre 1918, il note son « ravissement extatique ». La conclusion d’Émile Morin est la suivante : « Ayant survécu, j’avais atteint l’objectif qui, pour tous les Poilus, s’était placé depuis longtemps avant tous les autres buts de guerre, qu’il s’agisse de la délivrance de l’Alsace et de la Lorraine ou de la défense du Droit et de la Liberté ! » Celui de nos huit instituteurs qui deviendra le plus célèbre est Célestin Freinet, inventeur de la méthode pédagogique active qui porte son nom.