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Les origines de la Première Guerre mondiale - Une comparaison des manuels français et allemands

Arnold Reimann: Geschichtswerk für höhere Schulen. Heft III: Die Neuzeit von 1648 bis zur Gegenwart. München (Oldenbourg) 1926, p.154.
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Pourquoi étudier de vieux manuels complètement dépassés et plus du tout actuels aujourd’hui ? L’intérêt didactique qu’ils représentent est justement l’altérité de leurs approches didactiques si différentes des nôtres, ce qui apparait surtout quand on les étudie dans une perspective bi-national, comparatiste. Ainsi, l’étude de vieux manuels apporte deux atouts, d’abord d’un point de vue méthodologique. Elle fait comprendre à nos élèves ce qui est si difficile à leur faire passer : le fait que toute histoire est une construction en fonction des besoins d’un présent, c’est-à-dire que « la vérité historique » est la vérité d’un présent qui veut s’expliquer son passé pour assurer son avenir. Et puis l’étude de vieux manuels forme la conscience historique, le savoir que nos points de vue actuels sont les résultats d’un long développement et surtout qu’ils ne sont pas la fin de l’histoire.

L’éclatement de la guerre montre à quel point la perception du présent domine l’interprétation de l’histoire. Il confirmait l’image que les manuels français avaient donnée de l’Allemagne avant 1914, celle d’une « menace pour la sécurité de ses voisins », tandis que les manuels allemands réécrivait le temps d’avant 1914 en une histoire d’avant guerre. La cause principale de la guerre fut, concluaient-ils, « la montée éclatante de l’Allemagne, qui réveilla la jalousie et la haine des autres peuples ».

Après 1919, les conditions du traité de Versailles, surtout l’article 231, confirmaient pour les auteurs allemands leur analyse. Pour eux, il s’agissait de réfuter le fondement du traité en prouvant l’innocence de l’Allemagne et la volonté prémédité de l’Entente de déclencher une guerre contre l’Allemagne pour l’anéantir.

Les manuels français, eux, réussissaient vers la fin des années 1920 peu à peu à surmonter la haine face à l’ancien ennemi. Jules Isaac en était le précurseur. Par la confrontation des informations publiées en 1914 avec les résultats de ses recherches sur les origines de la guerre, il avait saisi l’écart entre les propos des gouvernements en 1914 et la « vérité historique ». Il admit qu’il « en éprouve quelque honte rétrospective ». « Aucune considération, alors, n’était capable de m’arrêter » expliquait-il « Aucun doute ne m´effleurait l´esprit. Je ne discutais pas, je détenais une certitude; mes souvenirs, les documents officiels, les démonstrations signées de noms respectés semblaient m´en garantir la solidité. »

Voilà le danger que nos élèves savent saisir par l’étude de vieux manuel. Ainsi, ils comprennent ce que c’est le progrès en histoire : la capacité de réviser ses points vues. C’est seulement après 1945 que Français et Allemands ont entrepris ce travail ensemble grâce à l’œuvre de l’APHG et du Georg Eckert Institut pour la recherche internationale sur les manuels scolaires. Des professeurs français et allemands, pendant des rencontres réguliers, ont confronté leurs interprétations sur leur histoire commune si bien qu’aujourd’hui les différences sur les événements et leurs interprétations ont disparu à ce point qu’il y a un manuel commun, le manuel franco-allemand d’histoire « Histoire/Geschichte ».

Et pourtant, des malentendus persistent encore. Mais ils ne se trouvent plus au niveau des faits et leurs interprétations mais de l’approche didactique. Le traitement des origines de la guerre le montre d’une manière exemplaire. Le rapport au présent, l’orientation vers l’action et (en résultat du rôle que l’Allemagne a joué dans la deuxième guerre mondiale) un scepticisme profond face à tout engagement militaire sont aujourd’hui au centre de la didactique allemande. En travaillant sur la crise de juillet, les élèves sont appelés à faire des jeux de rôle pour connaître les réactions diverses que le déclenchement des hostilités en 1914 a provoquées. Ils doivent surtout, après avoir étudié les événements qui ont abouti aux déclarations de guerre, arriver à se former un jugement sur la question des origines de la guerre (« Ecris ton opinion sur la question des responsabilités ») et être mis en garde contre tout enthousiasme ou même sympathie pour des actions guerrières (« Connais-tu des conflits armés actuels auxquels des hommes s’engagent avec passion ? »). Vu de la tradition de l’enseignement français ces tâches sont trop ludiques et risque de sortir du sérieux.

De même, des questions à la française comme « Pourquoi la Première Guerre mondiale devient-elle une guerre totale ? » ou « Après les crises multiples de l’année 1917, pourquoi et comment l’Entente a-t-elle réussi à gagner la guerre » se heurteraient à l’opposition des didacticiens allemands. Le reproche principal qu’on leur ferrait serait de se situer à l’intérieur d’un « espace de solution clos sur lui-même ». Ces questions n’auraient pas d’autre but que la restitution d’une interprétation considérée préalablement juste et que les élèves ne doivent que reproduire. En n’offrant pas un espace de solution ouvert des telles questions ferraient obstacle au développement de l’autonomie de jugement des élèves et à leur capacité réflexive. Voilà une position difficilement compréhensible pour les collègues qui se situent dans la tradition française.

Ce constat illustre parfaitement que ce ne sont plus les événements ou leurs interprétations qui opposent Français et Allemands, mais c’est la perception réciproque de leurs comportements en classe qui crée aujourd’hui des malentendus ou pire la conviction que l’enseignement propre est bien meilleurs, plus performant et plus exigeant que celui de l’autre.

Au lieu de ne parler que des contenus de nos manuels et des évènements, il s’agit aujourd’hui de trouver une réponse commune à la question : qu’est-ce que c’est un bon enseignement de l’histoire ? Il nous faut donc une réflexion commune sur des questions didactiques et méthodologiques de l’enseignement de l’histoire. Voilà un projet franco-allemand à l’hauteur du Centenaire.

Nous aurons l’occasion de poursuivre cette réflexion lors des AGORAS organisées par l’Association des Professeurs d’Histoire Géographie (APHG) à Bordeaux fin octobre 2013 ou en février 2014 à Hanovre lors d’une conférence organisée par l’Association des Professeurs d’Histoire de la Basse- Saxe sur la Première Guerre mondiale.

 

Intervention proposée à l’Université d’été du Musée de la Grande Guerre de Meaux, 30 août 2013.

L’intervention se composait de deux volets :

1. Un événement – des interprétations contradictoires : Les origines des guerres expliquées par les manuels français et allemands (1900-1930).

2. La situation actuelle : Les différences franco-allemandes sur les origines de la guerre ont disparu – les malentendus persistent.