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Deux officiers d’administration d’ambulance

Prisonniers allemands passant à Amiens, le 8 juin 1915 / Blessés attendant d’être soignés à Cuperly, fin 1915 (détails).
© Fonds Berthelé, Archives municipales de Toulouse
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Cette semaine, Rémy Cazals poursuit l’évocation de l’implication des personnels de Santé à travers les notice de 500 Témoins de la Grande Guerre.

La chronique précédente était construite autour des médecins d’ambulances, décrites comme des ensembles d’équipements, de véhicules et de personnels parmi lesquels des officiers gestionnaires. Tous les militaires sous les drapeaux en 1914-1918 ne participaient pas aux combats, tous les membres du service de santé ne participaient pas aux soins. Le rôle des officiers d’administration des ambulances était d’assurer l’approvisionnement, de faire creuser les tombes et peindre les croix, d’établir les actes de décès et d’envoyer aux familles des morts les menus objets leur ayant appartenu, ce qu’on appelait les « successions ». Deux de ces officiers figurent dans le livre 500 Témoins de la Grande Guerre.

NOM Prénom Naissance Département Profession Arme ou statut
BERTHELÉ Raoul 1886 Deux-Sèvres Ingénieur chimiste Off. adm. puis Météo
BLAYAC François 1874 Hérault Grand propriétaire Off. adm. puis Arrière

François Blayac s’est occupé de la gestion de l’ambulance 1/66 en Alsace puis en Artois jusqu’en décembre 1915. Homme riche ayant des relations haut placées, il a été alors envoyé à l’arrière, à Montpellier, Castres et Béziers. Son témoignage s’interrompt au moment de son départ de l’ambulance. Raoul Berthelé a commencé à l’ambulance 15/16 jusqu’en octobre 1916 (Amiens, Cuperly, Bar-le-Duc) ; il est passé à la 3/15 dans la Meuse. En mars 1917, il a opté pour le service météo. Il est mort de la grippe espagnole le 22 décembre 1918.

Berthelé n’a pas laissé de témoignage écrit mais, ingénieur chimiste, il pratiquait la photographie, équipé de deux appareils dont l’un permettait de tirer des vues stéréo ou panoramiques. Ses 1500 plaques de verre et 500 tirages sur papier ont été déposés aux Archives municipales de Toulouse par la sœur de Raoul. La famille de Blayac a conservé ses carnets et 450 plaques photographiques ; peut-être aussi les innombrables « trophées » que cet homme riche vivant dans l’arrière-front achetait aux combattants venus au repos et envoyait à son hôtel particulier de Montpellier.

Les photos de Raoul Berthelé ont été publiées sous le titre Images de l’arrière-front, car il ne fallait pas tromper sur la marchandise : le photographe ne fréquentait pas les lignes. Dans l’arrière-front sont installées les ambulances et Berthelé en a photographié les installations ; il a vu passer toutes sortes de soldats, de métropole, d’Afrique et d’Indochine, ainsi que des colonnes de prisonniers allemands ; il a accumulé de nombreux clichés de pièces d’artillerie et d’avions car il avait une passion pour ces nouvelles armes. Pas très loin du front, mais à l’abri tout de même, on vivait parmi les civils, et le jeune célibataire, officier, à l’uniforme non sali par la boue des tranchées, a pu faire de nombreuses conquêtes féminines qui apparaissent sur ses photos. En octobre 1917, juste après l’offensive de la Malmaison, il est venu comme en touriste, voir et photographier le secteur gagné par les Français.

Les carnets de François Blayac décrivent ses conditions de vie qu’il qualifie lui-même de privilégiées. Les seuls moments difficiles sont les arrivées massives de blessés lors des offensives, de telle façon qu’il lui est parfois impossible de tenir ses registres. Un très bref séjour en ligne pour repérer les sépultures, qu’il considère comme une brimade, achève de le persuader qu’il faut chercher une meilleure place, franchement à l’arrière. C’était en décembre 1915 dans la boue de l’Artois, par ailleurs bien décrite par Louis Barthas, avec des épisodes de fraternisation et de désertion, dont Blayac a aussi entendu parler. Dans ce cas, ses informations étaient exactes, mais, surtout au début de la guerre, François Blayac témoigne dans son carnet d’une extraordinaire crédulité. Lecteur de L’Écho de Paris, il se laisse prendre au bourrage de crâne. Ses carnets donnent de nombreux exemples de transmission de fausses nouvelles apportées par les interlocuteurs les plus insolites. Ainsi, l’arrivée de troupes japonaises au secours des Alliés est annoncée par un pasteur qui le tient d’un directeur de ministère. Ainsi, en février 1915, « un artilleur dit tenir d’un cycliste qu’il a entendu dire par des officiers au téléphone que l’armée allemande est coupée dans l’Est ». Discutant avec des officiers d’infanterie au repos, il avale tous les récits d’exploits qu’ils multiplient pour épater l’embusqué, par exemple : « les 50 Boches de la tranchée avancée disparaissent un à un, tirés par un lieutenant très adroit. »

Comme l’écrivait à juste titre Jean Norton Cru, un témoignage doit être subjectif et sincère : voici ce que j’ai fait, ce que j’ai vu, ce que j’ai entendu dire, ce que j’ai ressenti.