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Des chiens de l'Alaska sur le front des Vosges

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Contrairement à l'Allemagne, qui employait dès 1914 sur le front près de 30 000 chiens de combat, la France n'a véritablement fait appel aux canidés que pour des missions sanitaires et de transport. C'est ainsi qu'en 1915, pour ne pas revivre la situation catastrophique de l'hiver 1914 sur le front des Vosges, qu'une mission secrète et périlleuse était confiée à deux militaires français : partir en Alaska récupérer plusieurs centaines de chiens de traîneaux, qui faciliteraient le ravitaillement des troupes isolées dans les montagnes. 

L'utilisation des chiens dans la Grande Guerre

Au début de la Grande Guerre, la France n’était pas disposée à fournir des chiens de combats, seulement des chiens sanitaires. Créée en 1908, la Société de Chiens Sanitaires française était la première section militaire canine. Mais ces chiens ne savaient ni combattre, ni défendre ; ils étaient dressés pour retrouver les blessés sur les champs de bataille. En 1914, La France comptait près de 12 000 chiens sanitaires. L'Allemagne, en revanche, avait à sa disposition environ 30 000 chiens entraînés pour le combat.

Confrontés à de lourdes pertes et d'importantes difficultés sur le front des Vosges au premier hiver de la guerre, à cause du froid et de la neige abondante, les forces françaises ont cherché l'année suivante des solutions pour faciliter notamment le transport de matériel et de vivres jusqu'aux positions de combat. L'idée des chiens de traîneaux est venue de deux officiers de l’Armée des Vosges : le capitaine Louis Moufflet du 62e bataillon de Chasseurs Alpins et le lieutenant d’infanterie René Haas. Ces deux hommes, qui vivaient dans les Vosges depuis un moment, avait un point commun : ils avaient tous deux déjà voyagé en Alaska, et étaient bien au fait de l'efficacité des chiens de traîneaux pour le transport. Leur idée fut remontée jusqu’au ministre de la Guerre, Alexandre Millerand, qui approuva la proposition et accorda trois mois aux deux hommes pour mener à bien leur mission. 

Décision fut prise également, au cours de l'été 1915, de récupérer 3000 chiens dans les fourrières de la SPA, mais aussi auprès de civils prêts à faire don de leurs chiens. D'autres animaux étaient également récupérés auprès du camp adverse lors des affrontements.

Pour les chiens novices, la sélection était stricte. Ils devaient avoir une taille comprise entre 40 et 70 cm au garrot et une robe neutre, afin de ne pas étayer de soupçons en pleine mission. Selon le Manuel militaire dicté en 1915, ces chiens devaient être jeunes - entre 2 et 5 ans pour être au meilleur de leurs capacités et être suffisamment robustes pour affronter la fatigue, les intempéries et les privations. Leur rôle était fondamental : ils devaient relier des points distants de plusieurs kilomètres dans des conditions de température extrêmes. 

Mission en Alaska à la recherche de chiens de traineau

Dès la validation du Ministère de la Guerre, les deux officiers Louis Moufflet et René Hass embarquèrent pour l'Alaska à la recherche de chiens de traineaux. Mais le Capitaine Moufflet, épuisé et blessé des combats des jours précédents, s'arrêta à Montréal. De la ville, il se décida d'organiser la réception des chiens. De son côté, le lieutenant, qui connaissait bien l'Alaska, poursuivit sa route vers la ville de Nome. Là, il envoya un message télégraphique à un célèbre musher (éleveur de husky), Scotty Allan pour solliciter son aide et son expertise. Le musher répondit favorablement à la demande, et réussit rapidement à rassembler 106 husky, la plupart cédés par des familles d'Inuits.

Transporter les chiens de traineaux en direction de Montréal n'était cependant pas une mince affaire... Comment garder le secret de la mission et ne pas éveiller les soupçons ? Scotty Allan attela les chiens deux par deux et les fit embarquer dans un bateau pour Seattle. De là, ils devaient tous prendre un train pour Montréal. Lors du voyage en bateau, Scotty décida de nommer toute sa troupe K9, un jeu de mot en anglais sur la prononciation du mot canine.  Le transfert entre le navire et le train se fit sans difficulté sous la protection des Highlanders canadiens de Vancouver. Les chiens étaient logés dans deux grands wagons spécialement aménagés, chaque chien disposant d'une niche individuelle. Le lieutenant Haas soupçonna cependant la présence d'espions allemands à bord du bateau, car plusieurs chiens semblaient avoir été empoisonnés.

Arrivés à Québec, Scotty Allan et le lieutenant Haas retrouvèrent le Capitaine Moufflet. Ce dernier avait réussi à réunir quelques 300 chiens de la Belle province et du Labrador. En moins de deux semaines, les trois hommes avaient regroupé un total 440 chiens.

Tous furent rassemblés dans un parc des expositions de Québec près duquel se trouvait un centre d'expérimentation de munitions de l'armée canadienne. Une bonne opportunité pour habituer les chiens aux bruits qu'ils allaient expérimenter une fois lancés sur le front. Cependant, l'hiver approchant, les navires partant de Québec se faisaient de plus en plus rares, et bientôt plus aucun bateau ne pourrait remonter le fleuve Saint-Laurent à cause du gel. Il fallait aussi trouver un bateau qui accepte une mission aussi périlleuse, avec des chiens bruyants susceptibles de trahir la présence du bateau en mer, et alerter les sous-marins allemands.

Après quelques jours de négociation, c'est finalement un vapeur de 4200 tonnes, Le Poméranien, qui accepta la mission. Les chiens furent placés en soute, répartis dans 170 caisses à claire voie. Dans la journée, Scotty, Haas et Moufflet en sortaient à tour de rôle pour qu'ils puissent se dégourdir les pattes. Durant la traversée, le musher accrocha à chaque collier une plaque de cuivre avec le nom de chaque chien, son numéro d’équipage et sa place dans l’attelage.

L'arrivée des husky en France

Au bout de quinze jours de navigation, le Poméranien arriva au Havre le 5 décembre. Des militaires venus du Front d'Alsace avaient fait le voyage spécifiquement pour accueillir les voyageurs mais aussi suivre un entrainement intensif, organisé par le gouvernement français, avec leurs nouveaux attelages et former les premières Sections d'Equipage de Chiens d'Alaska (S.E.C.A). Deux fois par jour, les attelages étaient entrainés. Les soldats éduquaient les chiens qui commençaient rapidement à s'habituer à leurs nouveaux maîtres.

Le 15 décembre 1915, l'ensemble des hommes et des chiens arrivèrent dans les Vosges par train. Là, les chiens furent divisés en deux sections : une sous le commandement du Lieutenant Haas, installée au Tanet, l'autre sous le commandement du Lieutenant Hérodier, installée à Breitfirst (ou Birsfirt).

Une équipe de chiens de l'Alaska (team) était typiquement constituée de neuf chiens, quatre couples dirigés par un chien particulièrement vigoureux, attelé seul à l'avant et guidant le reste de la troupe. Quelques commandements en anglais suffisaient à le diriger. Chaque équipe pouvait porter trois à quatre cents kilos à chaque voyage, à une vitesse moyenne de 8 kilomètres à l'heure. Elle pouvait faire environ 40 kilomètres par jour et, en cas de besoin, jusqu'à 70 kilomètres. Chaque équipe pouvait tirer deux blessés allongés ou quatre blessés assis.

En été, les chiens ne demeuraient pas inactifs. Ils tiraient sur les rails des wagonnets qui pouvaient contenir jusqu'à une tonne de matériel, transportant ainsi le double du chargement d'hiver.

Le 4 novembre 1917, le Service des Chiens de Guerre se félicita du succès de l'expérience poursuivie depuis l'utilisation des chiens de traîneaux. Parmi les prouesses, une team avait réussi à apporter 90 tonnes de munitions à une batterie, en seulement 4 jours. Une autre équipe avait permis de déployer, en une seule nuit, 30 km de câbles téléphoniques pour traquer les Allemands. Plusieurs rapports envoyés par le lieutenant Haas au Ministère de la Guerre témoignaient de l'efficacité des S.E.C.A.

L'effectif des S.E.C.A. qui était de 436 chiens en 1915, est tombé à 247 chiens en 1918. Un avis avait été publié pour récupérer 250 chiens d'Alaska supplémentaires en prévision de l'hiver 1918, et ainsi renforcer l'effectif des S.E.C.A, mais la mission fut avortée suite à la signature de l'Armistice.

Après la guerre, trois des chiens d'Alaska furent décorés de la Croix de Guerre. Plusieurs autres finirent leur vie de héros en pantoufles, comme chien de salon chez certains particuliers et militaires.

Sources :

> Les animaux-soldats. Histoire militaire des animaux des origines à nos jours, de Martin Monestier, éditions «Cherche-Midi», 1996, 251 pages.
> Le documentaire Nom de code : Poilus d'Alaska, de Marc Jampolsky.