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Quand soudain, le jazz !

Dévoilement de la plaque commémorative en hommage au chef d'orchestre James Reese Europe par ses descendantes, le 12 févrir 2018 à Nantes
© Mission du Centenaire
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

De nombreuses manifestations commémoratives ont vu le jour depuis le printemps 2017 afin de marquer les cent ans de l'entrée en guerre des Etats-Unis d'Amérique et l'arrivée des premiers contingents américains en France à compter du mois de juin 1917. Boulogne-sur-Mer, Brest, Saint-Nazaire, Savenay, Bordeaux mais également Chaumont ou Versailles ont tenu à rendre hommage aux combattants américains et rappelé l'importance de l'empreinte culturelle et sociale laissée par ces hommes en France il y a un siècle. La Mission du centenaire de la Première Guerre mondiale, en lien avec de nombreux partenaires, a coordonnée ce premier acte du cycle commémoratif franco-américain 1917-2017.

Plus récemment, plusieurs initiatives ont été prises pour rappeler le parcours singulier des soldats africains-américains en France durant la Grande Guerre. La Mission du Centenaire s'est engagée dans un important partenariat avec le National Museum for African American History and Culture (NMAAHC) de Washington, véritable musée de civilisation des africains-américains inauguré à l'automne 2016 par le président des Etats-Unis, Barak Obama. L'odyssée militaire et culturelle des soldats africains-américains en France a légitimement attiré l'attention des acteurs associatifs et institutionnels du Centenaire ainsi que celle des médias, qui ont donné de la visibilité à ce thème.

En parallèle, plusieurs formations musicales spécialisées dans le jazz ont proposé des concerts visant à rendre hommage au chef d'orchestre James Reese Europe, arrivé en France au mois de décembre 1917 à la tête d'une formation musicale militaire issue du 369e régiment d'infanterie et précédé d'une solide réputation de musicien de jazz aux Etats-Unis. La formation de James Reese Europe s'est produite à plusieurs reprises en France et notamment à Nantes, le 12 février 1918, au théâtre Graslin. Ce concert, qui n'est pas le premier donné en France par la formation musicale du lieutenant James Reese Europe ni le premier concert de "proto-Jazz" donné en Europe, a toutefois laissé des traces dans les mémoires locales.

En s'appuyant sur cet événement dont l'historicité est parfaitement avérée, l'association Nantes Jazz Action, en lien avec les acteurs culturels et institutionnels de la ville de Nantes, a proposé un riche cycle commémoratif autour du concert donné par James Reese Europe et sa formation musicale le 12 février 1918 au théâtre Graslin. La Mission du Centenaire a apporté son soutien à plusieurs concerts et projets commémoratifs autour de l'arrivée du jazz en France. Elle a par conséquent spontanément apporté son soutien au projet "100 ans de jazz à Nantes" inauguré le 12 février dernier au théâtre Graslin avec un concert-anniversaire animé par de grands talents de la scène jazz française. Le concert s'est prolongé par différentes manifestations parmi lesquelles une exposition et une journée d'étude, à laquelle plusieurs spécialistes du jazz, musicologues, anthropologues et historiens sont intervenus afin d'aller plus loin et d'historiciser la commémoration. 

Au lendemain du concert donné au théâtre Graslin de Nantes, plusieurs observateurs et auteurs se sont émus sur les réseaux sociaux du fait que les responsables du cycle nantais revendiquaient une forme de préséance sur les autres projets commémoratifs lié au jazz et, d'une certaine façon, s'accaparait la genèse du premier concert de jazz donné en France il y a cent ans. Certains ont qualifié les manifestations commémoratives liées au centenaire de l'arrivée du Jazz en France de "supercherie mémorielle" tout en invitant le grand public à "questionner la réalité du discours mémoriel associé à James Reese Europe". Précisément, ce questionnement a été au centre des réflexions de la journée d'étude organisée le 24 février à Nantes à l'espace Cosmopolis sur le thème "Quand soudain le jazz !".

Aussi, afin de répondre aux critiques formulées à l'encontre de l'initiative nantaise, j'ai invité le commissaire général de "100 ans de jazz", Matthieu Jouan, à nous adresser un texte que nous publions ici et qui fait office de mise au point après les réactions relevées sur les réseaux sociaux depuis le 12 février dernier. J'invite nos lecteurs à prendre connaissance de ce texte et réaffirme ici que la Mission du Centenaire restera attentive à l'ensemble des projets commémoratifs liés à l'arrivée ou à la diffusion du jazz et de ses avatars en France durant la Première Guerre mondiale.

Joseph ZIMET, directeur général de la Mission du centenaire de la Première Guerre mondiale (@josephzimet)

Quand soudain, le jazz !

La journée de conférences organisée dans le cadre de 100ansJazz a permis de poser des bases scientifiques solides sur l'ensemble des sujets traités lors des commémorations du centenaire du premier concert de jazz en Europe.

En effet, la phrase : « centenaire du premier concert de jazz en Europe » a été décortiquée par les intervenants, tous spécialistes de la question : que s'est-il passé à Nantes, au théâtre Graslin, ce 12 février 1918 ?

Si la cérémonie qui a commémoré le concert de l'orchestre militaire du 15e régiment d'infanterie de la garde nationale de New York s'est tenue, jour pour jour, au même endroit que cent ans plus tôt, c'est pour célébrer le symbole que représente cet événement. Celui du premier concert de jazz en salle, organisé, numéroté, chroniqué et archivé, réalisé par des musiciens africains américains.

Bien sûr, comme l'ont rappelé plusieurs des intervenants, le jazz (ou plutôt le ragtime orchestral) avait déjà atteint le continent européen par des voies détournées, mais jamais de manière aussi officielle.

Bien entendu, la musique jouée par l'orchestre de James Reese Europe (comme celle des autres orchestres militaires présents en France au même moment) était un savant mélange de musiques dans l'air du temps : hymne nationaux, marches militaires, airs classiques, chansons folkloriques américaines et somme toute, assez peu de ragtime et pratiquement pas de jazz, au sens musicologique.

Peu importe, car James Reese Europe, lui, est surnommé le Roi du Jazz à New York et son rôle - les conférenciers sont unanimes - est bien plus important comme leader et directeur de collectifs de musiciens que comme chef d'un orchestre. Europe a posé les premières pierres d'une conscience artistique africaine américaine et d'un statut professionnel pour les musiciens. Héros et héraut du jazz avant et après la guerre, il a l'opportunité d'enregistrer quelques pistes sur disques, privilège rare à cette époque pour les musiciens africains américains.

C'est pourquoi il était intéressant, passée la cérémonie d'hommage au théâtre Graslin, de préciser les points les plus sensibles des commémorations.

Le symbole du 12 février est, comme tous les symboles, un raccourci historique.

On peut trouver matière à débat sur chaque élément constituant le symbole. C'est d'ailleurs le propre de la journée de conférences et c'est assez frappant de constater qu'après six interventions de musicologues, anthropologues, sociologues, historiens et musiciens, un consensus se soit dégagé concernant les cérémonies du 12 février : bien qu'on trouve du jazz avant, bien que ce ne soit pas vraiment du jazz, il n'est pas d'autre date plus emblématique ni plus consensuelle pour fixer celle du centenaire de l'arrivée du jazz en Europe que celle du concert officiel de l'orchestre de James Reese Europe à Nantes.

C'est ainsi qu'à l'écart des médias généralistes, à l'abri de tout tapage médiatique, devant une cinquantaine de passionnés, il a été convenu que pour le 12 février 1918, on pouvait dire : quand soudain, le jazz !

Matthieu Jouan, 
Commissaire général de 100ansJazz