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Compte-Rendu de l’ouvrage Voir la Grande Guerre. Un autre récit

Couverture de l'essai d'Annette Becker "Voir la Grande Guerre. Un autre récit" (2014)
© D.R.
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

« Qu’ont perçu les combattants et les civils du monde entier des fronts militaires et des fronts domestiques ? Qu’ont fait passer de la tragédie globale et des tragédies singulières, dessinateurs, peintres, photographes, artisans d’objets de guerre ? »

Annette Becker, dans son dernier ouvrage qu’elle qualifie de manifeste d’historienne, démontre que d’autres sources que l’écrit, longtemps privilégié, sont absolument nécessaires pour répondre à ces interrogations.

Dans les trois premiers chapitres, l’auteure donne à voir et à réfléchir sur ce qu’on montre, peint, dessine, photographie, filme, sculpte pendant la Grande Guerre. Les choses vues par les civils et les combattants (artistes ou non d’ailleurs) au travers de millions de photographies, caricatures, dessins, camouflages prouvent que la guerre ne s’écrit pas uniquement avec des mots. L’ambition, réussie, de l’auteure est aussi de montrer la guerre à hauteur d’homme avec la volonté d’élargir à toutes les perceptions, dans une dimension mondiale.

Le premier chapitre « La photographie est une arme » rappelle que la très grande majorité des photographies prises entre 1914 et 1918 n’ont jamais été publiées et ont longtemps été négligées par les historiens. C’est probablement grâce à ces clichés, épars dans des albums, que l’on peut tenter de se figurer la guerre que le plus grand nombre a vu alors. Les appareils photographiques légers et maniables, faciles d’utilisation, abordables financièrement, se multiplient.« Ecrire l’histoire, la grande, via son petit appareil, passer de l’individuel au collectif, prouver que l’on a connu le front : la photographie est vantée comme une façon de s’approcher au plus près de la réalité de la guerre. » À l’aide de dizaines d’exemples faisant l’objet d’une analyse rigoureuse, Annette Becker expose que la photographie, image du quotidien, de l’intime, présente dans les courriers, les portefeuilles, est aussi « une arme » pour reprendre la formule d’Ernst Jünger et peut devenir outil de propagande.

Le deuxième chapitre de l’ouvrage « Un blocus de dessins : les caricatures » rappelle que des millions d ‘images satiriques ont circulé pendant le conflit et qu’on les retrouve sur de multiples supports en plus des journaux dans lesquels ils sont initialement édités. Les caricatures permettent d’accuser l’ennemi de tous les maux. Utilisées dans tous les camps, elles sont une arme au service de la victoire dans la guerre. Elles utilisent les mêmes recettes de part et d’autre : animaliser l’ennemi, dénoncer les atrocités, réelles ou fantasmées commises par lui, faire preuve de xénophobie, d’antisémitisme. L’horreur a fait l’objet de caricatures tout au long du conflit.

Le troisième chapitre « Le camouflage comme guerre, la guerre comme camouflage » est consacré à « l’art de tromper l’ennemi en se rendant invisible, observer sans être vu ; ou à l’inverse montrer du faux visible. (…)  Les artistes (d’avant-garde ou pas) s’y sont prêtés dans toutes les armées, rendant visible de l’invisible et invisible du visible. » Il est très frappant de voir que toutes les armées ont utilisé les travaux des avant-gardes qui commençaient à aller vers l’abstraction, vers  le découpage des formes.

Et enfin, le dernier chapitre intitulé « Deuils » rappelle comment l’art, dans sa diversité, permet d’accompagner le deuil, familial ou collectif. Les dernières pages de ce chapitre sont consacrées à une sélection d’œuvres d’artistes contemporains du monde entier et expliquent comment ces œuvres ont contribué à modifier les paysages. Par ailleurs, elles insistent, s’il en était besoin, sur le fait que la Première Guerre mondiale continue de marquer les territoires.

Un texte dense servi par une très riche iconographie fait de cet ouvrage un incontournable qui apporte sans conteste une contribution importante à l’historiographie de la Grande Guerre.

La conclusion de l’ouvrage revient à l’écrivain Pierre Bergounioux.

Annette Becker, Voir la Grande Guerre. Un autre récit, Paris, Armand Colin, 2014